L'Organisation de la surveillance et de la répression de l'antifascisme, dite OVRA (en italien : Organizzazione di Vigilanza e Repressione dell'Antifascismo) est l'ensemble des services secrets de police politique dont se dota l'Italie fasciste, officiellement actifs d'abord entre 1930 et 1943, puis sous la République sociale italienne (RSI) de 1943 à 1945. Il est d'usage de nommer par cet acronyme de façon plus générale la police politique fasciste telle qu'elle œuvra dès avant la date officielle de 1930, en particulier à partir de 1926, à la suite de l'entrée en vigueur des lois dites fascistissimes.
Cette police secrète, créée à l'initiative de Benito Mussolini lui-même, était organisée en onze inspectorats de sécurité publique (ispettorati di pubblica sicurezza), couvrant la totalité du territoire de l'Italie et s'appuyant sur un vaste et redoutable réseau d'informateurs. Les missions imparties à l'OVRA consistaient à surveiller et réprimer les organisations subversives, la presse hostile à l'État et les groupes d'étrangers. À cet effet, l'OVRA compilait également les informations recueillies par les services de renseignement de plusieurs autres corps de l'État investis de missions de sécurité publique, et se chargeait de transmettre le dossier des suspects au Tribunal spécial de défense de l'État ou aux commissions de relégation (confino).
Dénomination
L'appellation OVRA demeure inexpliquée ; si elle passe habituellement pour un sigle, son libellé est sujet à plusieurs interprétations différentes : Opera Volontaria per la Repressione dell'Antifascismo (Œuvre Volontaire pour la Répression de l'Antifascisme), Organizzazione di Vigilanza e Repressione dell'Antifascismo (Organisation de Surveillance et de Répression de l'Antifascisme), ou Organo di Vigilanza dei Reati Antistatali (Organe de Surveillance des Crimes contre l'État).
L'historien Luigi Salvatorelli se souvient L. Salvatorelli, G. Mira, Storia d'Italia nel periodo fascista (1956), p. 580 de l'énoncé suivant, donné au moment où l'existence de ce service fut révélé pour la première fois : Opera Volontaria di Repressione Antifascista, appellation ayant la vertu d'en souligner le caractère volontaire et son fonctionnement par la délation, et donc propre à bien faire comprendre aux opposants qu'ils risquaient de buter à tout moment sur quelque agent fasciste volontaire vêtu en bourgeois (civil).
Il a été observé par ailleurs que l'acronyme rappelle par ses sonorités le mot italien piovra (pieuvre) ou le nom Okhrana, la police secrète du tsar de Russie. Il existe une autre version encore selon laquelle une faute d'impression serait à l'origine de cette désignation (laquelle dès lors ne serait pas un acronyme), et que celle-ci aurait ensuite été maintenue en raison de sa consonance menaçante.
Guido Leto, l'un des hommes clef du ministère de l'Intérieur pendant la période fasciste, révéla dans son livre OvraÉd. Cappelli, 1951, p. 52 qu'OVRA ne correspondait à aucun sigle. Ce fut Benito Mussolini qui forgea ce mot en le dérivant de piovra pour caractériser une police tentaculaire destinée à tenir sous son contrôle le pays tout entier. Mussolini était convaincu que le nom mystérieux de OVRA « susciterait curiosité, crainte, sensation de surveillance insaisissable et de toute-puissance ».
Selon Antonio Sannino également, la séquence de quatre lettres OVRA ne formerait nullement un acronyme ni un sigle, et serait dépourvue de sens. Elle aurait été littéralement inventée par Mussolini à l'occasion d'une opération de police qui n'eut ensuite aucun prolongement sur le plan organisationnel ; l'OVRA comme entité à part, distincte de la police d'État, n'aurait même jamais existé, pas davantage que n'aurait jamais existé une police secrète fasciste. Durant les deux décennies du régime fasciste, le seul service secret opérant légalement aurait été, toujours aux dires de Sannino, le SIM, Service de renseignement militaire (Servizio informazioni militari), dont l'origine était lUfficio I (Office I, I pour Informazioni), institué en 1901. Le SIM était de la compétence exclusive des carabiniers royaux et était chargé de missions de contre-espionnage, c'est-à-dire de combattre les services de renseignement d'autres États. En fait, des agents secrets des carabiniers étaient présents dans toutes les ambassades italiennes, mais étant donné la structure militaire et monolithique du SIM, il est malaisé de tracer une ligne de démarcation nette entre le travail de contre-espionnage proprement dit et les activités tournées vers l'espionnage intérieur et visant à lutter contre l'antifascismeAntonio Sannino, Le forze di polizia nel dopoguerra.
Genèse et historique
Dans le sillage de l'attentat manqué contre le Duce, commis en 1926 par le jeune Anteo Zamboni, un ensemble de lois répressives, intitulées lois de défense de l'État (Legge di difesa dello stato), dites aussi lois fascistissimes, fut promptement adopté par le gouvernement italien. Tout parti, association ou organisation opposé au régime fasciste fut dissous, et toute personne convaincue d'avoir « commis ou exprimé l'intention de commettre des actions visant à renverser par la violence l'ordre social, économique ou national ou de saper la sécurité nationale ou de contrecarrer ou entraver l'action du gouvernement » pouvait être envoyée en exil ou se voir infliger une peine de relégation (confino). Ces mêmes lois prévoyaient la création d'un Tribunal spécial de défense de l'État (Tribunale speciale di difesa dello stato) qualifié à juger ceux accusés d'être des ennemis de l'État et, s'il avait lieu, de les condamner à de lourdes peines de prison, voire à la peine capitale, celle-ci ayant en effet été restaurée en vertu desdites nouvelles lois.
Dans cette perspective, priorité fut donnée à une réorganisation de la police nationale, connue sous la dénomination de Pubblica sicurezza ou PS, réorganisation qui fut confiée au haut fonctionnaire Arturo Bocchini. Un organisme spécial devait, selon le désir de Mussolini, être mis en place et rassembler tous les services de police politique, et jouirait d'une compétence territoriale plus étendue et de pouvoirs plus larges que les préfectures de police. Le nouveau code de lois relatif à la sécurité publique (Testo unico delle leggi di pubblica sicurezza, souvent abrégé en TULPS), qui avait été promulgué en 1926 et serait ensuite révisé en 1931, faisait spécifiquement mention d'un corps de police politique spéciale ayant pour mission de contrôler et juguler la dissidence politique. Cette division spéciale viendra plus tard à être connue sous le nom de OVRA, et fut en fait la deuxième en date des polices politiques fascistesMinistero Dell'Interno - Scheda Editoriale, après la dénommée « Tchéka fasciste », que Mussolini avait d'abord créée en s'inspirant de la police secrète soviétique.
Dans un discours resté célèbre, le discours de l'Ascension du devant la Chambre des députés, Mussolini déclara :
Le premier noyau de ce qui deviendrait l’OVRA vit le jour avec la mise en place à Milan en 1927 d’un inspectorat spécial de police, qui présentait toutes les caractéristiques typiques d’un organisme secret, notamment par le recours à divers dispositifs de camouflage, tant en ce qui concerne son siège (dissimulé sous l’enseigne d'un négociant en vins méridional) que les personnels qui y travaillaient.. La direction en fut confiée à l’inspecteur Francesco Nudi, qui avait à sa disposition les fonctionnaires et des agents les plus expérimentés et qui eut soin, à l’instar du nouvel organisme, de se tenir dans l’ombre. Le bras droit de Nudi était le commissaire Tommaso Petrillo, futur inspecteur général dudit inspectorat, qui assurait le contact avec le Service d’information militaire (SIM) en vue d’opérations internationales d’espionnage. Un an après fut créé à Bologne un nouvel inspectorat, placé sous la direction de Giuseppe D'Andrea. La mission des inspectorats était de coopérer et de se coordonner avec les préfectures de police, en évitant toutefois d’interférer dans l’activité de celles-ci. Pendant trois ans, les deux inspecteurs-généraux travaillèrent discrètement, obtenant des résultats importants, sans être éclatants, tel que l’arrestation du communiste suisse Karl Hofmeyer, l’arrestation en 1928 de l’antifasciste Giobbe Giopp, qui allait par la suite se laisser incorporer dans les rangs de l’OVRA, et le recrutement en 1930 de l’écrivain turinois Dino Segre (connu sous le nom de plume Pitigrilli). Le fut interpellé à Pise l’avocat et opposant Sandro Pertini, qui était rentré en Italie pour rencontrer Ernesto Rossi et qui après son arrestation fut envoyé en résidence surveillée (confino) sur l’île de Ponza.
L’existence de l’OVRA ne fut connue du public qu'à partir de , lorsque l’agence Stefani diffusa, selon les indications de Mussolini lui-même, la nouvelle que la section spéciale OVRA de la Direction générale de la police d’État avait « mis au jour une organisation clandestine qui tramait des actions délictueuses contre le régime ».
Les « zones » de l'OVRA À la fin de la décennie 1920, l'OVRA s'était structurée en dix zones couvrant la totalité du territoire de l'Italie, et les inspectorats correspondants demeureront en activité jusqu'à l'armistice de 1943. Les activités d'investigation et de répression des agents de l'OVRA étaient gardées secrètes y compris pour les préfectures de police, lesquelles n'eurent connaissance des actions de l'OVRA qu'après que l'on fut passé à la phase d'exécution de l'opération, avec arrestations et détention d'antifascistes. Le halo de mystère qui l'enveloppait rendait son action plus redoutée, et d'autant plus efficace ; en Italie régnait une atmosphère de suspicion, portant la population à s'abstenir p.ex. d'exprimer des jugements sur le fascisme, car il se disait que l'OVRA laissait partout traîner ses oreilles.
Il est estimé que sur l'ensemble des personnes arrêtées par l'OVRA, environ furent envoyées en exil ou reléguées sur quelque île méditerranéenne éloignée, et que (y inclus les inculpés de délits non politiques) furent jugées par le Tribunale speciale, qui prononça quelque , totalisant années d'incarcération. Les conditions d'existence dans ces lieux étant réputées très rudes, nombre d'anti-fascistes furent portés, par souci de leur propre sécurité, à quitter le pays. De 1927 à 1940, seules 33 personnes furent condamnées à mort par le Tribunal spécial, desquelles 22 furent effectivement exécutéesChiffres donnés par A. Aquarone, L'organizzazione dello stato totalitario (Turin, 1965) et repris dans l'art. Arturo Bocchini de l'Encyclopédie Treccani.. L'on sait que Heinrich Himmler rencontra Bocchini à plusieurs reprises et qu'il organisa la Gestapo sur le moule de l'OVRA. Un accord secret fut signé en par les chefs des deux organisations policières en vue d'approfondir leur coopération.
L'OVRA fut dissoute une première fois en 1943, à la suite de la chute de Mussolini, alors que le directeur en était Guido Leto, puis reconstituée le sur le territoire alors tenu par la République sociale italienne, pour enfin être définitivement démantelée le . En 1946 fut livrée à la presse une liste des informateurs de l'OVRA, laquelle liste avait été établie sur la foi de documents examinés par une commission spéciale nommée par le Conseil des ministres ; en avaient toutefois été écartés préalablement les noms des personnes décédées et ceux des fonctionnaires de la P.S., tandis qu'était reconnu le droit pour les individus cités dans la liste de déposer un recours en annulation dûment motivé auprès d'une autre commission spéciale .
Fonctionnement et activités