La géopolitique de la Russie concerne l’étude des leviers de puissance et l’analyse des facteurs historiques, géographiques, économiques, de sécurité et de politique intérieure qui sous-tendent la politique étrangère de la Russie. Le poids et l'orientation géopolitiques de la Russie sont très liés à la situation géopolitique d'ensemble en Europe. La Russie appartient à la sphère européenne, bien davantage qu'à la sphère asiatique. Son histoire, sa population, sa culture et sa géographie économique l'ancrent davantage en Europe qu'en Asie. Pour immense qu'elle soit, la partie asiatique du pays n'est que très peu peuplée et peu propice au développement ne serait-ce qu'en raison de son climat, en dépit des ambitions eurasiatiques du pouvoir russe.
Dans la géopolitique mondiale, la place de la Russie est décorrélée de son poids économique et démographique limité, notamment car en tant qu'État continuateur de l'URSS, elle a hérité de son statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, de son influence dans certaines parties du monde et de son arsenal nucléaire. Après la dislocation de l'URSS en 1991, elle traverse une période instable jusqu'au début des années 2000 avec l'instauration d'un régime autoritaire tant en matière de politique intérieure que de relations extérieures polarisé sur la personne de Vladimir Poutine. Le pouvoir cherche à donner de la Russie l'image d'un pays fort et indépendant, capable d'initiatives unilatérales sans crainte des réactions internationales, et communique activement sur sa dissuasion nucléaire et sa puissance militaire conventionnelle.
La Russie représente un modèle peu attractif pour de nombreux anciens pays du bloc de l'Est qui se sont rapprochés de l'Europe occidentale en intégrant notamment l'Union européenne après avoir été membres contraints de l'empire soviétique (1945-1991). Les pressions diplomatiques, énergétiques et militaires exercées par les autorités russes ont également provoqué des craintes dans ces pays qui ont cherché davantage de sécurité à travers l'OTAN. Si la Russie n'a de ce fait jamais retrouvé en Europe l'étendue de la zone où l'URSS exerçait quasiment sans frein son influence durant la guerre froide, elle a depuis renoué avec sa politique expansionniste (impérialisme russe). Ne pouvant rivaliser en termes d'attractivité, elle mise sur le soutien réciproque de régimes autoritaires et sur le recours à la guerre hybride ou limitée. La Russie a pris le contrôle en totalité ou partiellement de huit territoires européens en Moldavie, en Géorgie et en Ukraine. Elle mène une politique de déstabilisation des pays les plus fragiles de l'UE, comme la Bulgarie ou la Roumanie. Elle capitalise aussi sur la tendance prorusse des partis européens d’extrême droite. Dans le même temps, elle cherche en Asie, et surtout auprès de la Chine, un appui dans sa politique à l'égard des États-Unis et de l'UE et un soutien à son développement économique qui requiert de très lourds investissements dans les contrées inhospitalières de Sibérie et de l'Arctique.
L'accentuation de la posture antioccidentale de la Russie ne provoque pas d'infléchissement notable de la politique des États-Unis et des Européens à l'égard de Moscou et de Kiev durant les années 2010. L'Allemagne et la France notamment intensifient leurs échanges diplomatiques avec la Russie et ne semblent pas croire au risque d'une guerre de haute intensité. Pourtant, l'invasion de l'Ukraine enclenchée en par la Russie bouleverse la géopolitique mondiale. Cette guerre clarifie voire accentue les clivages géopolitiques mondiaux : la Russie compte peu d'alliés indéfectibles mais bénéficie d'une politique étrangère de la Chine toujours plus favorable, tandis que les Occidentaux resserrent les rangs pour aider l'Ukraine mais constatent aussi la perte de leur ascendant dans le « Sud global ».
Vision générale Héritage de l'histoire impériale et soviétique La vision géopolitique des dirigeants actuels de la Russie s’enracine dans le temps long. La conception impérialiste et expansionniste de la géopolitique russe perdure sous tous les régimes, indépendamment de leur orientation idéologique.
Les origines La désagrégation de la Rus' de Kiev en 1240 et les luttes entre les différentes principautés slaves qui en sont issues amènent le Grand-duché de Moscou à agrandir son territoire au détriment de ses voisins et à se poser à partir du comme nouveau centre des mondes russes. À partir de la chute de Constantinople en 1453, Moscou se conçoit à la fois comme la « », héritière de la « deuxième Rome », Constantinople, ainsi que comme la « métropole de toutes les Russies ». En 1493, le grand-prince de Moscou Ivan III le Grand prend le titre de « souverain de toute la Russie », après avoir reçu, en dot de son épouse Sophie Paléologue, le blason de l'Empire byzantin, l'Aigle à deux têtes. En annexant l'immense République de Novgorod, il repousse les frontières de sa principauté jusqu'à l'Arctique et ouvre la voie à l'annexion de la république de Pskov ainsi que des principautés de Riazan et de Smolensk par son fils Vassili III. En 1547, Ivan IV le Terrible est couronné tsar, « César », selon un rituel inspiré par celui des empereurs byzantins. En s'appuyant sur l'argumentation de Philothée de Pskov, qui avait fait valoir que, depuis la prise de Constantinople par les Ottomans et la soumission des principautés danubiennes au sultan turc, le tsar de Russie restait le seul monarque orthodoxe souverain et le seul défenseur légitime des chrétiens orthodoxes, il obtient que le patriarcat œcuménique de Constantinople reconnaisse celui de Moscou comme « patriarcat autocéphale de toutes les Russies ». Dès lors, tout pays slave ou de tradition orthodoxe est susceptible de devenir une Russie. Étendre l’Empire sur son voisinage en tant que protecteur des chrétiens d'Orient devient une composante centrale de l’identité politique russe, l'Occident étant abandonné à l'hérésie catholique latine dirigée depuis Rome.
L'expansion russe va se retrouver entrainée par deux logiques contradictoires : à la fois préserver le cœur de la Moscovie de toute influence étrangère indésirable tout en cherchant en parallèle à imposer la Russie dans le concert des nations européennes imposant en retour de respecter les règles et mœurs européennes. Ce problème fondamental va se retrouver au sein de l'empire russe, de l'URSS et de l'après communisme.
Les guerres incessantes menées du au par la Russie contre la Pologne et la Suède pour défendre ou étendre sa frontière occidentale renforcent ce rôle de protection de l'orthodoxie, ainsi que la vocation impérialiste russe. Fort de ses victoires sur la Suède et de ses conquêtes, le , le tsar Pierre I proclame l'Empire russe, dont il fixe la capitale à Saint-Pétersbourg. La Russie participe alors pleinement au concert des nations européennes. Pendant les deux siècles qui suivent, elle poursuit son expansion en Europe au détriment de la Pologne et de l'Empire ottoman, mais aussi en Asie aux dépens de la Perse et de la Chine. En application de la formule attribuée à l'impératrice Catherine II, l’une des plus grandes conquérantes de l’histoire russe, les tsars considèrent l'extension des frontières de l'Empire comme l'un des principaux outils de sécurisation de son intégrité territoriale.
En effet, pour construire et défendre l’Empire, le régime tsariste, fruit d'une double influence historique mongole et byzantine, était fortement autocratique et militarisé aux dépens d’une société civile totalement asservie. L’expansionnisme russe entraine entre 1550 et 1650, la création d'une noblesse de service à laquelle le tsar attribue des terres auxquelles sont rattachés les paysans, aboutissant à un asservissement complet de la population civile. Toute autonomie, aussi bien à l'échelle des villes avec les privilèges que des sujets avec les libertés individuelles, est détruite. En parallèle, à partir du , cet héritage entraîne pour la Russie, qui se referme sur elle-même, un retard de 300 ans dans son développement économique et social en comparaison des autres puissances européennes.
Jusqu'au , la Russie se caractérise par l'absence de cour, de communes, de bourgeoisie, ou de Tiers-État. Les villes ne possèdent aucune structure mobilière, la plupart des bâtiments sont en bois.
L’État soviétique qui se met en place à partir de la révolution d'Octobre de 1917 sur les cendres de l'empire russe, conserve ces caractéristiques fondamentales d’un pouvoir autoritaire centralisé, cette fois entre les mains du seul Parti communiste. Joseph Staline reprend aussi à son compte la politique d'expansion en Europe et en Asie. La Russie soviétique, qui reprend les codes et pratiques de l'empire russe, se conçoit comme le « centre du prolétariat mondial »Georges Florovsky, Les Voies de la théologie russe, Paris 1937, en français par J.-C. Roberti, collection "Théophanie-essais" des éditions "Desclée de Brouwer", Paris 1991, ..
La Russie post-impériale Après l’effondrement des années 1990, un État russe fort renaît sous la direction de Vladimir Poutine qui développe une vision géopolitique inspirée de la grandeur russe historique, de la théorie du Heartland et de l'eurasisme. La vision de Poutine est fondée sur une conviction : la disparition de l'URSS a été . La Russie des tsars puis du régime communiste était un empire, tandis que le Royaume-Uni et la France possédaient un empire. La Russie souffre de désarroi post-impérial et d’une obsession sécuritaire pluriséculaire. Après la Seconde Guerre mondiale, le Royaume-Uni et la France ont perdu leur empire colonial. Cette ablation s’est faite dans la douleur, mais le caractère ultramarin de leurs conquêtes impériales l’a facilitée, car ces deux pays étaient des États-nations forts depuis des siècles. Au contraire, la Russie s’est construite avec son empire continental, elle est le fruit de plusieurs siècles d’expansion. La Russie comprend mal que l’Ukraine et la Biélorussie soient des pays étrangers, alors qu'aucune frontière ne les séparait depuis la mainmise de l’Empire russe sur ces territoires au . La Russie a perdu les territoires d’Europe orientale de son empire et son glacis d’Europe centrale constitué par Staline. En quelque sorte, le rideau de fer s’est déplacé de deux mille kilomètres vers l’est.
L’histoire de l’ancien Empire russe et celle de l’Union soviétique sont utilisées conjointement pour légitimer les objectifs de pouvoir et d’influence de Moscou sur ses abords proches. Leurs symboles, comme l'aigle bicéphale ou l' étoile rouge, sont omniprésents ensemble dans l'espace public et les forces armées russes. Ils sont mis au service de la politique nationaliste et expansionniste du pouvoir. En 2016, lors d'une cérémonie de la Société russe de géographie, le président russe Vladimir Poutine affirme que , une formule qui est une version actualisée de la doctrine de Catherine II. Depuis , une loi russe punit de prison toute représentation cartographique qui nie l’« intégrité territoriale de la Russie », c'est-à-dire qui ne reconnaît pas l'annexion de cinq oblasts depuis 2014 dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne.
La « grande stratégie » russe se construit aussi sur une opposition à l'Occident. Le document officiel publié fin 2016 relatif aux principes de la politique étrangère russe, Foreign Policy Concept of the Russian Federation, pose comme postulats de base aux relations internationales dans lequel . Cette opposition est nourrie par la nostalgie des années Brejnev où la puissante Union soviétique traitait en pleine guerre froide d'égal à égal avec les États-Unis et par l'avancée vers l'Europe de l'Est et les Balkans de l'OTAN et de l'Union européenne qui ont été rejoints entre 1999 et 2009 par une dizaine de pays anciennement du bloc de l'Est ou, pire encore, de l'URSS elle-même comme les pays baltes.