Alfredo Kindelán Duany (Santiago de Cuba, 1879 - Madrid, 1962) était un ingénieur militaire, aérostier, aviateur, enseignant, essayiste, historien et mémorialiste espagnol.
Précurseur dans le domaine des dirigeables et pionnier de l’aviation, il cofonda la force aérienne espagnole, qu’il constitua en corps d’armée autonome et à visée nettement offensive. Nommé chef de l’aviation du Maroc, il engagea la force aérienne dans des opérations militaires dans le Rif, en particulier lors du débarquement amphibie d’Al Hoceima en 1925. Après l’instauration abrupte de la république en 1931, Kindelán, monarchiste affiché, conspira d’emblée contre le nouveau régime et adhéra au coup d’État militaire du 18 juillet 1936, devenant dans la guerre civile qui s’ensuivit l’un des fidèles collaborateurs du général Franco, notamment au titre de chef de la force aérienne, et œuvra fin pour la nomination de Franco au rang de commandant suprême (generalísimo).
Une fois la victoire acquise durant la guerre civile espagnole, quand il devint clair que Franco entendait pérenniser sa dictature personnelle au lieu de rétablir la monarchie que Kindelán appelait de ses vœux, celui-ci se retourna contre Franco, conspirant contre lui, s’opposant à l’entrée en guerre de l’Espagne aux côtés de l’Axe souhaitée par la Phalange, signant, pendant et après la guerre, des déclarations et des manifestes monarchistes en faveur du prétendant Alphonse XIII d’abord, de Juan de Bourbon ensuite. Cela lui valut une période de disgrâce, voire plusieurs mois de forteresse.
Parmi les nombreux écrits laissés par Kindelán figurent, outre un ensemble d’ouvrages techniques sur l’aviation, quelques livres d’histoire, des essais, et surtout son journal de la Guerre civile, dont la première édition fut expurgée par la censure franquiste.
Biographie
Origines et formation Né à Santiago de Cuba, dans ce qui était alors encore la capitainerie générale de Cuba, Kindelán est le fils de l’ingénieur militaire Ultano Kindelán (petit-fils de Sebastián Kindelán) et de Manuela Duany. Tous deux appartenaient à d’anciennes familles espagnoles d’origine irlandaise, aisées et de longue tradition militaire, dont la présence en Espagne remonte à 1673, date à laquelle les frères Ultano et Vincent Kindelán furent admis dans l’armée espagnole..
Sa famille, qui avait déménagé de Cuba pour l’Espagne en 1882 en raison du changement d’affectation du père, perdit la totalité de sa fortune par suite de la guerre contre les États-Unis de 1898. Orphelin de père à , Kindelán entra en , sur concours, à l’âge de , comme cadet à l’Académie d’ingénieurs de Guadalajara, dont il sortit premier-lieutenant en 1899. À sa demande, il obtint alors l’autorisation d’accomplir des missions pour le compte de la Compañía de Aeroestación (littér. Compagnie d’aérostation) et fut versé en 1900 dans la Compañía del Parque Aerostático. Cette année-là, il réalisa sa première ascension en ballon captif, avec pour mentor le commandant et futur ami Pedro Vives Vich, qui lui enseigna presque tout sur l’art de piloter les ballons.
Pilote d’aérostat et de dirigeable vignette|Kindelán à Madrid (revue Blanco y Negro, ).
vignette|Kindelán à Valence au lendemain de son accident de ballon (revue Blanco y Negro, .
En 1901, ayant été admis à l’école pratique de la Compañía de Aeroestación, Kindelán fut amené à effectuer, d'abord comme membre d’équipage, un grand nombre d’ascensions, aussi bien en ballon captif que libre, puis se vit confier le le commandement de sa ascension en ballon, réalisée à l’entière satisfaction de ses supérieurs, qui lui valut le brevet de pilote aérostier. Il devint ensuite le premier pilote espagnol de dirigeable et fut promu capitaine en 1905.
En mars de la même année, Kindelán conçut un projet de statuts du futur Real Aero Club de España (RACE), approuvé à Madrid par les sociétaires, qui élurent Kindelán vice-président.
Il participa entre 1905 et 1908 aux travaux de conception et de construction du prototype de dirigeable semi-rigide de l’ingénieur Leonardo Torres Quevedo, qui fut breveté en 1906. En , il se rendit à Paris en mission de service pour y représenter l’Espagne au prestigieux concours aérostatique international Gordon Bennett, lors duquel, à l’issue d’un parcours accidenté, il fut contraint d’atterrir en urgence à proximité de Chichester en Grande-Bretagne. Fin 1905, il publia dans les colonnes de la revue Memorial de Ingenieros sa première publication, intitulée Las ascensiones libres en la Compañía de Aeroestación, traité pouvant faire office, en pratique, de manuel pour la formation des futurs aérostiers. Ensuite, il a fait paraître les ouvrages Dirigibles y Aeroplanos (1910) et La flota aérea española (1916).
En , un accident spectaculaire le propulsa à la célébrité. Ayant pris part au concours de ballons de Valence à bord du María Teresa, il fut emporté par un orage et projeté dans les eaux de la Méditerranée, où il séjourna pendant avant d’être sauvé par un cargo britannique, qui le déposa à terre dans le port de Garrucha, dans la province d’Almería.
Fin , Kindelán se rendit à Berlin en vue d’une deuxième participation à la coupe Gordon Bennett, en compagnie de son camarade le capitaine Emilio Herrera Linares, lui aussi inscrit au concours. Il y pilota le ballon Valencia, à bord duquel il accomplit un vol de jusqu’à l'atterrissage au terme d’un périple aérien de . Revenant à Madrid, il fit escale à Paris pour assister au Mans le aux démonstrations de l’Américain Wilbur Wright, première fois où il put voir voler un aéroplane, ce qui lui laissa une vive impression.
Aviation militaire Kindelán contribua dans les deux premières décennies du à créer et à développer la première force aéronautique espagnole.
En 1909, le ministère de la Guerre, s’étant avisé du potentiel de l’aviation comme arme de guerre, était parvenu à intéresser le gouvernement espagnol à un projet d’acquisition d’aéroplanes pour l’armée. Ainsi, en mars de la même année, Vives et Kindelán furent-ils missionnés pour étudier à Pau les caractéristiques de l’avion des frères Wright.
Vers la fin de 1909, la revue Memorial de Ingenieros publia un nouvel article de Kindelán, intitulé Globos y Dirigibles (littér. Ballons et Dirigeables), où il relatait ses expériences lors des vols d’essai dans le dirigeable de Torres Quevedo. En , chargé d’évaluer pendant un mois à Paris l’acquisition d’aéroplanes par l’Espagne, il essaya et pilota les appareils proposés par les différents fabricants.
À la fin de l’année, il fit paraître dans Memorial de Ingenieros un copieux article, en cinq livraisons, portant le titre générique d'Aeroplanos, qui pouvait tenir lieu d’excellent traité d’aérodynamique, de stabilité, de pilotage et de propulsion, fort utile à la formation des futurs pilotes d’avion.
En , il participa, pour le compte de la Commission d’expérimentation (Comisión de Experiencias), aux travaux d’étude et d’expérimentation des trois premiers aéroplanes acquis par l’armée espagnole. Il fut chargé dans le même temps de diriger l’aérodrome de Cuatro Vientos près de Madrid, où avait été établie par le colonel Vives, l’école d’aviation militaire, pour les besoins de laquelle furent recrutés deux professeurs français. À l’issue de comme élève, totalisant cinq heures et trente minutes de vol réalisées à bord d’avions Henri Farman du au , le capitaine Kindelán fut déclaré apte comme pilote aviateur et affecté du numéro un de la première promotion, c’est-à-dire devenait le tout premier pilote de l’aviation militaire espagnole.
En , il assista à un concours militaire britannique d’aéroplanes, où il effectua plusieurs vols d’essai avec différents appareils, avant de visiter quelques aérodromes dans le Nord de la France. Poursuivant ses activités d’enseignant, il termina l’année avec un total de , pour la plupart avec des élèves, en plus de trois vols qui, par leur durée, constituaient des prouesses. L'un d’eux fut une primeur, car effectué en soutien aux troupes au sol lors des premières manœuvres espagnoles avec appui aérien.
vignette|Kindelán (à droite) avec Frédéric Airault (à gauche) et Pedro Vives Vich (au centre), à bord du dirigeable España.
À la mi-1912, fort de son expérience et de ses connaissances acquises, il rédigea un rapport où il plaidait pour la création d’une arme, ou Corps spécial, d’aviation indépendant. Y affleuraient les deux idées centrales de la doctrine de Kindelán concernant l’emploi de l’aviation militaire : l’autonomie, qui nécessitait qu’elle soit érigée en arme à part ; et une fonction de nature fondamentalement offensive. Ce rapport servit de base à l’élaboration du Décret officiel du portant création du Service de l’aviation militaire.
En , Kindelán reçut un télégramme de Vives lui annonçant l’éventualité qu’un avion soit requis d’intervenir au Maroc. Kindelán ordonna que soit préparée d’urgence une escadrille avec son parc mobile de réserve. La première escadrille expéditionnaire arriva à l’aérodrome de Tétouan fin octobre et début novembre, effectuant ensuite le premier vol historique de l’aviation militaire espagnole, d’une durée de , dans le ciel marocain. Le , Kindelán émit l’ordre suivant : « Demain, l’escadrille inaugurera son action offensive en larguant des bombes sur les zones de peuplement de l’embouchure du Haira, collaborant ainsi avec les troupes lors de la petite opération ordonnée par le Haut Commandement ». L’importance militaire de cette opération techniquement modeste, les bombes étant lancées à la main et sans viseur, résidait dans la mise en œuvre d'une nouvelle arme de guerre ; cette mission militaire était en effet la première réalisée par l’aviation espagnole.
En 1915, Kindelán fut nommé directeur de l’École nationale d’aviation (ENA), destinée à la formation de pilotes civils et établie à Getafe. Il allait remplir cette fonction jusqu’en , date à laquelle il fut requis, en considération de sa formation d’aviateur, de rejoindre l’état-major central, où il resta jusqu’en , le temps de mettre au point un plan d’organisation de l’armée. En 1921, il contribua à faire fonctionner l’Escuela de Combate y Bombardeo (École de combat et de bombardement), installée à Los Alcázares, dans la province de Murcie.
Maroc
En 1922, Kindelán fut nommé Chef des Forces aériennes d’Afrique, ce qu’il mit à profit pour réviser et améliorer dans la mesure de ses possibilités le matériel et l’infrastructure de vol et pour imposer aux opérations de la force aérienne une orientation sensiblement plus offensive, sans pour autant abandonner totalement l’appui tactique aux lignes de front.
En , alors nouvellement promu lieutenant-colonel (par l’effet de l’ancienneté), Kindelán remplaça au pied levé un copilote de bombardier qui ne s’était pas présenté à l’aérodrome de Nador. Il prit place dans l’appareil Bristol 49, piloté par le capitaine Rafael Llorente, en vue d’une mission de bombardement. Pendant cette mission, il fut atteint par un coup de feu à l’épaule et au cou, qui entraîna une forte hémorragie et une paralysie. L’avion atterrit à proximité de troupes de la Légion, où Kindelán reçut les premiers soins, avant d’être transféré à l'hôpital militaire de Melilla, puis évacué sur Madrid. Il restera inapte au service pendant quasiment une année.
En , il fut chargé d’organiser et de diriger un cours spécialement conçu à l’intention des chefs d’aviation, premier du genre pour commandants d’unités tactiques aériennes. Il recueillit dans son livre Conferencias Teóricas. Primer Curso para Jefes de unidades tácticas aéreas ce que l’on peut considérer comme sa doctrine en matière de mise en œuvre de la force aérienne.
En , il fut rappelé d’urgence au Maroc pour y commander à Melilla l’Escadre expéditionnaire, composante aérienne de l’opération amphibie du débarquement d'Al Hoceima (en espagnol Alhucemas). Le lendemain, il fut récompensé « pour les services accomplis et mérités acquis » par une promotion au grade de colonel.