vignette|La Justice et la Vengeance Divine poursuivant le Crime par Pierre-Paul Prud'hon La « neutralisation de la culpabilité » (et les « processus de neutralisation » qu'elle mobilise, parfois aussi dénommés processus de « rationalisation ») est une série de mécanismes cognitifs de par lesquels des individus ou des groupes (informels, familiaux, associatifs, politiques, religieux, commerciaux, industriels, militaires ou paramilitaires, mafieux…) s'autorisent des actes illégitimes à criminels, en « neutralisant », au moins temporairement, tout ou partie des valeurs morales qui en eux-mêmes leur interdisaient antérieurement, ou leur interdiraient normalement, d'accomplir de tels actes.

Ces techniques créent un discours intérieur et/ou verbalisé. Ce discours aide l'individu (ou le groupe) à dissiper, totalement ou partiellement, à ses yeux, une responsabilité pour un comportement déviant, afin qu'il éprouve moins de culpabilité (« Je ne suis pas à blâmer »…) . Ces comportements visent à éviter d'avoir à rendre des comptes (accountability en anglais) embarrassants ou accablants pour l'individu ; et pour cela à éviter l'auto-acceptation de la culpabilité (de la part du coupable).

En termes plus simples, il s'agit de mécanismes psychologiques, plus ou moins conscients, permettant à des individus d'auto-justifier (« rationaliser») des actes répréhensibles. Cette neutralisation permet d' « éteindre » nos « protestations intérieures », morales ou éthiques, quand on fait, ou qu'on est sur le point de faire quelque chose que l'on perçoit comme « mal ». Encore plus simplement, Maruna et Copes (2005) définissent la neutralisation comme . Le délinquant « neutralise » sa culpabilité de deux grandes manières : en niant ses comportements déviants, et/ou en niant sa responsabilité. Deux principaux types de neutralisations pour un comportement déviant sont nier la déviance de ce comportement déviant (« Ce n'est pas déviant ») et nier sa responsabilité (« Je n'en suis pas responsable »).

Histoire du concept, de ses définition et du vocabulaire associé Apparition du paradigme de neutralisation Selon Curasi en 2013, le paradigme de neutralisation (« Neutralization theory » pour les anglophones) a émergé dans la recherche sur la criminologie et la sociologie de la déviance, notamment à partir des premières tentatives de compréhension des motivations de la « criminalité en col blanc » par exemple par Edwin H. Sutherland en 1941, qui découvre qu'un processus d'auto-discussion intérieure, consciente, vise à « rationaliser » des arguments justificatif de l'acte délictueux ; c'est le principal moyen mis en avant par les délinquants tentant de justifier leurs actes. Ils semblent s'auto-persuader que « leur » crime est acceptable, voire qu'il sera (ou était) « juste ». Cressey (1953) montre que des malfaiteurs en col blanc rationalisent ainsi leurs actes illégaux via «vocabulaire d'ajustement» (ex : ils n'ont pas volé ; ils n'ont fait « qu'emprunter de l'argent»), ce qui leur permet de Cressey, Donald R (1953). "Other people's money; a study of the social psychology of embezzlement." (résumé).

Ce paradigme semble avoir été pour la première fois dénommé « Neutralization theory » en 1957 par deux sociologues : Sykes et Matza. Ces derniers cherchaient à théoriser l'étiologie (l'origine) de la délinquance et de la criminalité juvéniles.

Ces auteurs ont alors proposé de parler de « neutralisation » pour désigner la justification donnée avant l'acte (arguments « ex ante »), et de parler de «rationalisation» pour décrire les justifications données après l'acte délictueux (arguments « ex post ») . Mais finalement, avec le temps, les deux mots seront indifféremment utilisés. Selon Sykes et Matza (p 666 et suivantes), chez le jeune, les normes sociales et légales peuvent être intégrées, mais elles ne sont pas conçues par le cerveau comme des impératifs catégoriques ; elles sont plutôt perçues comme des guides pour une « zone « de comportements acceptables, laissant de la place pour une auto-justification de comportements délinquants.

Taxonomie, classification des « techniques de neutralisation » La psyché peut alors faire appel à plusieurs « techniques de neutralisation » des comportements déviants. Ces techniques (parfois dites « les  cinq célèbres ») sont, toujours selon Sykes et Matza, principalement :  le déni de responsabilité ; le déni d'agression ; le déni de la victime (par exemple présentée par son violeur comme étant responsable), l'accent est mis sur une supposée faute de la victime ; la condamnation de ceux qui condamnent (notion qu'Ashforth et Anand (2003) ont suggéré de remplacer par celle, plus large, mais floue, de « pondération sociale » ; l'appel à des loyautés supérieures.

Le délinquant peut ainsi « auto-neutraliser » à l'avance toute désapprobation concernant le fait qu'il ne suit pas les lois ou normes sociales, même s'il les a par ailleurs intériorisées, car selon Sykes et Matza (p. 667) , pouvant même rester .

De nombreuses études montreront que ces mécanismes persistent chez les adultes délinquants.

Beaucoup d'autres types et catégories de mécanismes ou techniques de neutralisation et divers concepts associés seront proposés, par exemple par Scott et Lyman (1968), Klockars (1974)Klockars, C. B. J. "The Professional Fence." (1974): 7899-7899., Schlenker (1980)Schlenker, Barry R. 1980. Impression Management. Monterey: Brooks/Cole Publishing Company., William (1981), Benoit et Hanczor (1994), Barriga et Gibbs (1996), Bandura et al. (1996), Robinson et Kraatz (1998)Robinson, S. L., & Kraatz, M. S. (1998). Constructing the reality of normative behavior: The use of neutralization strategies by organizational deviants. In R. W. Griffin, A. O'Leary-Kelly, & J. M. Collins (Eds.), Monographs in organizational behavior and industrial relations, Vol. 23, Parts A & B. Dysfunctional behavior in organizations: Violent and deviant behavior (p. 203–220). Elsevier Science/JAI Press., Ashforth et Anand (2003), Gellerman (2003), Geva (2006), Goffman (2009)Goffman Erving (2009) Relations in public. Transaction Publishers, voir p 113. Fiche de lecture (novembre 2006), par Frédéric Poncet, Harris and Daunt (2011), Murphy et Dacin (2011), Banerjee, Hay et Greene (2012), et Shigihara (2013)...

Classification des types de modes de neutralisation (excuses, concessions, justifications, déni...) Des métataxonomies regroupant des catégories de types d' « excuses », « concessions », « justifications », « dénis » et « refus de tout reproche » ont cherché à inventorier l'ensemble des « techniques » de neutralisation : regroupées en 19 thèmes par Schönbach en 1990, puis Fritsche (en 13 catégories en 2002, p376), et enfin plus récemment (2019), par un groupe de sociologues qui a cherché à modéliser et mieux comprendre le fonctionnement des neutralisations de la culpabilité.

Ce groupe a distingué 4 grandes catégories-mères (de neutralisations) : déformer les faits (« Ce n'est pas la vérité... ») ; refuser/nier la norme, les règles (« Ce n'est pas décisif ...»). La situation peut aussi être décrite par le délinquant de manière à la présenter blâmer les circonstances ; la responsabilité est niée (déni), elle est attribuée au contexte, souvent en aggravant les facteurs externes (« c'est hors de mon contrôle ») ; se cacher derrière soi-même ; le délinquant En se basant sur la littérature (académique et professionnelle), les auteurs ont « opérationnalisé » chacune de ces 4 catégories en 3 « techniques », dont chacune comprend 5 « sous-techniques ».

Ils estiment ainsi avoir réduit le risque d'arbitraire dans les études (car leur modèle classe les types de neutralisations en groupes non-superposés), et permettre des recherches futures plus cohérentes.

Utilisations du paradigme de « neutralisation » Le concept de « neutralisation » est considéré comme une explication importante, voire la plus importante, des comportements déviants.

Il a été utilisé dès les années 1960 par la criminologie, par exemple par Richard Allen Ball dans une étude empirique (An empirical exploration of neutralization theory), en 1966 et il est maintenant couramment repris dans les corpus théoriques de criminologie.

Il a aussi été utilisé dans de nombreux domaines, dont par exemple dans la sphère du commerce (Comment les vendeurs malhonnêtes parviennent-ils à dormir sur leurs deux oreilles ? s'interrogaient Servière-Munoz et Mallin en 2013 dans la revue Journal of Personal Selling & Sales Management).

De même dans la sphère de la finance, les neutralisations expliquent comment des « délinquants financiers » passent facilement à l'acte de frauder (ex : Murphy et Dacin 2011) ou consistant à détourner des fonds (par exemple dans le cadre de banques ou de trusts financiers).

L'appel au concept de neutralisations du sentiment de culpabilité est ainsi devenue de plus en plus courants dans l'étude des comportements déviants constataient Serviere-Munoz et Mallin en 2013.

Enjeux Mieux comprendre et identifier ces phénomènes humains de « neutralisation » de la culpabilité pour des actes désignés par la société comme répréhensibles intéresse notamment les psychologues (psychologie sociale, psychologie de l'éducation, psychologie des foules…), les sociologues et les criminologues car ces phénomènes conduisent, délibérément ou non, de nombreux individus et groupes à s'exposer à des sanctions qui se montrent alors inefficaces (ex : mise en examen, licenciement, garde à vue, fichage, procès, condamnation à mort…). En comprenant mieux la « neutralisation de la culpabilité , il serait a priori possible d'améliorer la prévention de la délinquance et du sentiment d'anomie (dans le sens où l'individu se sent hors du monde des règles), améliorer l'efficacité de la Communication non violente, et obtenir des réponses pénales plus efficientes permettant la désistance (c'est-à-dire évitant mieux la récidive).

Enjeux d'explication du geste Ce phénomène (sociocognitif, narratif) a une grande importance sociologique (psychologie et sociologue de la déviance) ainsi qu'historique, et donc pour la justice ou la criminologie (criminologie juvénile et délinquance juvénile notamment).

En effet, la « neutralisation » pensée et plus ou moins verbalisée, permet d'expliquer (sans pour autant les justifier), et de classer de nombreux phénomènes de déviance ; d'autre part, elle peut conduire à lever des verrous moraux, sociaux et psychologiques, qui étaient nécessaires à la vie en société ; elle peut encourager « le passage à l'acte » (violence, crime éventuellement)Agnew R (1994) The techniques of neutralization and violence. Criminology, 32, 555–580.

Enjeu de compréhension des conséquences La neutralisation peut ensuite laisser, ou non, des séquelles psychologique (regret, culpabilisation, auto-punition, dissonance cognitive, stress post-traumatique, psychose, dépression, suicide…).

Appréciation nuancée La « neutralisation psychologique » peut, à ses deux opposées sociétales :