La grève des réalisateurs de Radio-Canada en 1959 est une revendication sociale sous la forme d'une grève d'une durée de 68 jours du au par les réalisateurs de Radio-Canada qui militent contre le manque de reconnaissance de l’action syndicale des cadres et l'absence d'une entité syndicale les représentant. Se terminant quelques mois avant la mort de Maurice Duplessis, très répressif envers les syndicats, cette grève est considérée comme un événement marquant et fédérateur de l'histoire sociale du Québec et du syndicalisme québécois et sera plus tard perçue comme un élément déclencheur de la Révolution tranquille. De plus, cet événement aura permis à René Lévesque de gagner en popularité auprès des Québécois puisqu'il fut un acteur majeur des revendications et des négociations.

Contexte Le contexte politique En 1945, à la suite de la Seconde Guerre mondiale, les travailleurs connaissent de belles années grâce à une augmentation de leur salaire et une amélioration de leurs conditions de travail. En fait, entre 1946 et 1961, une augmentation de salaire de plus de 100 % est octroyée aux Québécois, et la semaine de 40 heures fait son apparition. Bien que le syndicalisme prenne de l’ampleur, son progressisme ne fait pas l’unanimité pour l’État québécois de l’époque.

Les actions syndicales sont dénoncées par le premier ministre du Québec Maurice Duplessis et son gouvernement qui soutient les employeurs afin d’encourager l’entrepreneuriat qui pourrait bénéficier d’une main-d'œuvre à moindre coût (cheap labor). Ce type de gouvernance ultra-conservatrice favorise l’action patronale. Il dénigre le syndicalisme comme étant un risque à l’ordre social de l’époque. Concrètement, en 1949, Duplessis tente de réduire le pouvoir syndical tout en augmentant le contrôle gouvernemental sur les syndicats avec la loi 5. Toutefois, ce projet de Code du travail est refusé par plusieurs syndicats influents du Québec et Duplessis doit faire marche arrière non sans remanier certaines lois et procédures afin de retarder les déclenchements de grève des travailleurs. De plus, selon ces nouvelles lois, certaines grèves pouvaient être considérées comme illégales, entraînant des poursuites par le procureur général de l’époque, soit nul autre que Maurice Duplessis. C’est aussi sous les ordres du procureur général que la police intervient dans les grèves pour isoler les grévistes de manière pacifique ou non. À l’époque de Duplessis, les répressions des mouvements ouvriers par la police sont fréquentes.

L’évolution de la syndicalisation De 1940 à 1960 au Québec on assiste à l’institutionnalisation du syndicalisme. En effet, entre 1941 et 1956, le nombre de syndicats passe de 671 à 1367 et continue d'augmenter. En 1956, la proportion des salariés ne représente que 28,7 % des travailleurs québécois. En 1960, ce pourcentage atteint presque 30 %. À cette époque, les syndicats présents au Québec sont bien différents les uns des autres. Certains travailleurs sont représentés par des associations syndicales provinciales, nationales et internationales. Par exemple, au Québec, en 1955, 601 syndicats sont affiliés à la Fédération américaine du travail (FAT), au Congress of Industrial Organisation (CIO) et autres.

Entre 1940 et 1955, la montée en puissance des syndicats profitera davantage à la FAT. Cependant, à partir de 1955, la syndicalisation passera par la FAT-CIO, issue de la fusion des deux centrales américaines. En 1956, cette union encourage le Congrès des métiers et du travail du Canada (CMTC) et le Congrès canadien du travail (CCT) à entamer leur fusion à leur tour pour devenir le Congrès du travail du Canada (CTC). De ce fait, en 1956, la CTC avec ses 250 000 membres, représente 80 % des syndiqués québécois, ce qui en fait la plus grosse organisation syndicale dans la province de Québec. Donc, à l’époque de la grève de 1959, les syndicats sont présents dans les milieux de travail bien qu’ils ne desservent pas toute la population des travailleurs.

En 1959, la Société Radio-Canada est une société d’État qui emploie énormément de gens dans différents secteurs. Il s’agit d’un très grand employeur, qui doit négocier des situations syndicales complexes. La syndicalisation des employés est divisée par corps de métier en plusieurs syndicats. Cela réduit du coup, l’influence et les moyens de pression dont disposent les syndiqués en cas de conflit avec leur employeur. Un des syndicats les plus impliqués dans la grève des réalisateurs est la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC). C’est son secrétaire, Jean Marchand qui représente les réalisateurs pendant la grève. Il trouve l’appui d’employés de différents corps de métiers de la SRC, donc plusieurs autres syndicats et unions prendront part au conflit. Par exemple, l’ARTEC, qui représente plusieurs employés de bureau, l’IATSE, soit l'International Alliance of Theatrical Stage Employees, la NATSE, soit la National Alliance of Theatrical Stage Employees, la NABET, soit la National Association of Broadcast Employees and Technicians, etc. L’ampleur de cette entraide, entre unions, syndicats et associations, pour soutenir la grève des réalisateurs de Radio-Canada, aura marqué l’histoire syndicale québécoise.

La télévision au Québec Au sein de la société québécoise, la télévision arrive tardivement contrairement à d'autres pays comme les États-Unis. En 1952, avec la création de la Société Radio-Canada (SRC) le pourcentage de familles possédant une télévision augmente considérablement. Elle passe de 9,7 % en 1953, à 38,6 % en 1955. Puis, en 1960, 88,8 % des foyers québécois possèdent une télévision.

Cette dernière devient importante dans la société, car elle est non seulement une source de divertissement avec les téléromans, La soirée du hockey et les jeux télévisés, mais elle devient également une source d’information importante. Des émissions comme Les idées en marche (1954) animées par Gérard Pelletier, Carrefour (1955) ou Point de mire (1956), permettent de transmettre des idées nouvelles et d’ouvrir le Québec sur le monde.

La télévision devient également une façon d’uniformiser les modes de vie et de créer une culture commune, car tout le monde regarde les mêmes émissions puisque le gouvernement n’autorise pas la création d’autres chaînes que celle de Radio-Canada. La télévision au Québec amène également une solidarité québécoise inattendue.

Le contexte social Le Québec des années 1950 est en pleine prise de conscience. Après les évènements de la grève de l’amiante d’Asbestos, les Québécois réalisent la gravité des problèmes ouvriers. Il s’enuivra plusieurs autres grèves telles qu’une grève des employés du magasin chez Dupuis et Frères à Montréal en 1952 ainsi qu’une grève des travailleurs de l’Aluminium Co. à Arvida en 1957. Toutes ces grèves auront pour but d’améliorer les conditions de travail des travailleurs. C’est à la suite de ces différents conflits que la population québécoise développe une conscience syndicale lui permettant d’ainsi améliorer ses conditions de travail dans plusieurs domaines d’emplois.

Déroulement de la grève

Le déclenchement de la grève Le , un scrutin secret est organisé par l’Association des Réalisateurs de Montréal, présidé par Fernand Quirion, afin de voter la grève. Ce vote est accepté à 96%, ce qui permet au conseil d’administration de L’Association des Réalisateurs de déclencher une grève.

Le , André Ouimet, directeur de la télévision à la SRC, convoque les réalisateurs afin de discuter et de trouver une entente. Les principales revendications des réalisateurs sont les suivantes : ils souhaitent la reconnaissance de leur syndicat en lien avec la CTCC pour assurer la représentation de leurs membres en cas de négociations, ils veulent obtenir une définition exacte des devoirs et des responsabilités associées au poste de réalisateur tout en gardant un certain pouvoir sur leurs actions et décisions. De son côté, la SRC offre trois solutions. Elle propose aux réalisateurs de créer un syndicat de boutique, autrement dit, un syndicat contrôlé par la direction. La deuxième option, offerte aux employés, est la certification du Conseil canadien des relations ouvrières, qui consiste à former certains employés à la négociation avec le patronat, afin d’éviter des litiges de reconnaissance et les grèves. La dernière option est de changer les fonctions générales d’un réalisateur, mais cela inclut la perte des droits et des avantages patronaux. Ces trois options sont inacceptables pour les réalisateurs puisqu’ils savent que la négociation limitée à l’entreprise n’est pas suffisante et qu’ils ont besoin d’une représentation extérieure. Cette réunion est un échec puisque chacune des parties maintient sa position de départ. Pendant la grève, les difficultés d'entente entre les deux parties s’accentuent par le fait que la grande majorité des employés de la SRC sont canadiens-français, tandis que les hauts postes de direction étaient occupés par des Canadiens anglais. De plus, cette division entre les francophones et les anglophones marquera le déroulement de la grève puisque, tout au long de celle-ci, les différents syndicats et unions desservant la population à l’échelle nationale telle que l’IATSE, demanderont aux membres montréalais de leur organisation de retourner au travail. De plus, cette séparation est aussi marquée par le fait que la SRC se fie aux lois fédérales contrairement aux grévistes qui se fient aux lois provinciales. vignette|René Lévesque a été un des acteurs les plus importants de la grève des réalisateurs. À la suite de cette rencontre, Fernand Quirion décide d’utiliser le vote de grève effectué six jours plus tôt. Il sort avec une centaine de ses collègues faire des lignes de piquetage devant l’édifice sur le boulevard Dorchester, qui est aujourd’hui connu sous le nom du boulevard René Lévesque.

Les grands évènements Le à minuit, une assemblée des syndicats de Radio-Canada est organisée. Les 1200 personnes présentes soutiennent les grévistes en joignant la ligne de piquetage. À ce stade, les réalisateurs et leurs alliés croyaient que la grève ne durerait que quelques jours. Dès le lendemain, soit le , plusieurs autres employés de différents corps de métiers se joignent aux réalisateurs pour la grève. Tout au long de la grève, des négociations ont lieu entre les deux camps.

Le lundi , la Société Radio-Canada convoque une assemblée du Council of Broadcasting Unions (CBU), avec l’aide de Clive Mckee, en vue de déterminer le bon moyen d’obliger les grévistes à reprendre le travail. Comme ils sont illégalement absents depuis déjà sept jours, le , Clive Mckee, membre de la CBU, ordonne aux travailleurs de retourner à leur poste. Il précise qu’aucune sanction ne sera appliquée, sinon la simple perte de salaire des jours non travaillés. Les 1 800 grévistes ne se laissent pas intimider, poursuivant ainsi leur débrayage. Il faut savoir que ce conseil était constitué de représentants des différents syndicats présents à la SRC. La CBU nationale fera deux autres annonces importantes d’ici la fin de la grève. Le , elle refait pression sur les manifestants à travers des menaces de congédiements. Outre ce long débat, le , le CBU annoncera son soutien aux réalisateurs. Un revirement de situation causé lors d’une réunion du conseil où les membres défendeurs de la grève ont dû réexpliquer les fondements de base de cette démarche plutôt incomprise par les autres membres du conseil.

Le , le président local des Syndicats des employés de bureau de Radio-Canada (ARTEC), prononce un discours contre les chefs nationaux de sa compagnie. Six jours plus tard, soit le , 700 employés retournent au travail. Une centaine de personnes, dont la totalité des annonceurs francophones, continuent de revendiquer et créent l’ARTEC libre.