Ait Betroun ou Aït Bethroun, (en Kabyle: At Vetṛun, dont le gentilé est avetṛun au singulier et ivetṛunen au pluriel), était une ancienne confédération kabyle (taqbilt) composée de quatre âarchs : Aït Yenni, Aït Ouacif, Aït Boudrar et Aït Bou-Akkach. Ils font partie des Zouaoua (en kabye: Igawawen) et sont localisés dans le sud-centre de la wilaya de Tizi Ouzou en Grande Kabylie, Algérie.
Surnommés « le cœur des Zouaoua », ils sont réputées comme étant très rigides dans l'observation de leurs lois, et sont connus comme ayant peu de voleurs parmi eux. Chez eux, l'industrie a acquis un développement notable. Cette confédération, ayant le plus grand nombre d'ouvriers en métaux en Grande Kabylie, est connue pour son industrie d'armes, telle que la fabrication de fusils, flissas, et son artisanat, comme celui des bijoux. Chez les Aït Boudrar, les Aït Ouacif, et surtout les Aït Yenni, il existait des ouvriers dont l’art était perfectionné. Les Aït Betroun comptaient aussi des faux-monnayeurs connus durant l'époque de la régence d'Alger qui inondèrent les marchés de la régence avec leur fausse monnaie.
Ils formaient, avec leurs voisins les Aït Menguellet, la confédération des Zouaoua. Ils furent mentionnés par Ibn Khaldoun au dans sa liste des tribus les plus marquantes de Grande Kabylie. Ils ont vaincu les ottomans, à qui ils n'ont jamais payé d'impôts, et demeurent indépendants. Ils participèrent à la défense d'Alger en 1830, et continuèrent leur résistance avec les autres tribus de Kabylie contre les Français jusqu'à leur défaite définitive en 1857, étant une des dernières tribus du nord algérien à capituler. Ils s'étaient soulevés contre les Français en 1871, et ont aussi participé dans la guerre d'indépendance algérienne (1954 à 1962).
Localisation Les communes qui composent les Aït Betroun sont : Aït Yenni, Ouacif et Iboudraren, dans le sud-centre de la wilaya de Tizi Ouzou en Grande Kabylie. Les Aït Betroun sont voisins des :
Aït Mahmoud (confédération des Aït Aïssi), Aït Oussammer et Aït Aggouacha (confédération des Aït Irathen) au nord. Aït Menguellet, Akbil et Yatafen (confédération des Aït Menguellet) à l'est. Ouadhia, Aït Ougdal, Aït Chebla et Aït Ahmed (confédération des Aït Sedka) à l'ouest. Aït Ouakour et M'Chedallah au sud.
Étymologie Le nom « Aït Betroun » est composé du préfix berbère « Aït » qui indique la filiation, et « Betroun », et donc la signification entière du nom est « les fils de Betroun ». Cependant, « Aït » a aussi un autre sens, celui de « les gens de X » ou « ceux de X », comme dans « Aït Ouacif » qui signifie « les gens de la rivière », et « Aït Boudrar », « les gens de la montagne. » Le gentilité est Abetroun au singulier (en kabyle: Abetrun, prononcé avethroun), et Ibetrounen au pluriel (en kabyle: Ibetrunen, prononcé ivethrounen). La confédération fut mentionnée par Ibn Khaldoun au en arabe sous la forme suivante : « بني يترون » (Beni Itroun).
Origines Selon la tradition orale, les Aït Yenni et les Aït Ouacif ont un même ancêtre dont le nom est Aïssam. Aïssam avait deux fils : Yenni, ancêtre des Aït Yenni, et Ouacif, ancêtre des Aït Ouacif.vignette|333x333px|Le Djurdjura vu d'Aït Yenni. D'après l'historien arabe du , Ibn Khaldoun, les Aït Betroun sont une des tribus les plus marquantes des Zouaoua, un ensemble de tribus de Grande Kabylie qui faisait partie, selon Ibn Hazm, et dont l'hypothèse fut reprise par Ibn Khaldoun, de la grande confédération berbère des Kutama qui était la force principale du caliphat fatimide.
Mais selon les généalogistes berbères eux-mêmes, les Zouaoua sont des Zenètes descendants de Semgan, fils de Yahya (Yedder), fils de Dari, fils de Zeddjik, fils de Madghîs al-Abter, ancêtre des Berbères du groupe Botr, l'autre étant les Branès, dont font partie les Sanhaja et les Kutama. Ceci est plus probablement une confusion entre les Zouagha, tribu zenète, et les Zouaoua, dont les noms se ressemblent. L'hypothèse d'Ibn Khaldoun et d'Ibn Hazm est plus vraisemblable, et la proximité du territoire des Zouaoua à celui des Kutama, ainsi que leur coopération avec ces derniers pour soutenir la cause d'Obeïd Allah, témoignent en faveur de cette opinion.
Histoire Moyen Âge La plus vieille mention historique des Aït Betroun date du par l'historien du Moyen Âge, Ibn Khaldoun, dans son ouvrage, Histoire des Berbères (volume 1). Ibn Khaldoun nous dit :De nos jours, les tribus zwawiennes les plus marquantes sont les Beni Idjer, les Beni Manguellat, les Beni Itroun, les Beni Yanni, les Beni Bou-Ghardan, les Beni Itouragh, les Beni Bou Yousef, les Beni Chayeb, les Beni Aïssi, les Beni Sedka, les Beni Ghoubrin et les Beni Gechtoula.Mais le nom doit être plus vieux. La forme d'Ibn Khaldoun pour les Aït Betroun, « Beni Itroun », a été retrouvée en Espagne, précisément dans les îles Baléares, qui ont été conquises par le Califat de Cordoue au début du avec une armée partiellement berbère, ainsi que les Berbères Almoravides et Almohades (1106 et 1203 ap. J. -C.).
Revenant plus en arrière dans le temps. Les Zouaoua, dont font partie les Aït Betroun, ont, à côté des Sanhaja et des Kutama, joué un rôle fondamental dans la création et l'expansion du Califat fatimide en constituant une partie de l'armée qui avait renversé les Aghlabides et conquis la moitié du Maghreb, la Sicile, l'Égypte, le Levant et le Hedjaz.
Au , c'est-à-dire à l'époque des Sanhaja Hammadites, fraction des Zirids, Bougie (Béjaïa) fut bâtie sur le territoire des Zouaoua, et ces derniers furent obligés à faire leur soumission, mais ils refusèrent toujours de payer l'impôt, car dans leurs montagnes, ils n'avaient rien à craindre.
Durant l'époque ottomane
Règne du Royaume de Koukou vignette|Le village de Koukou, capitale du Royaume de Koukou, dans la tribu des Aït Yahya. Au début de la domination ottomane au Maghreb central (Algérie), la Kabylie a vu naître deux royaumes indépendants : le Royaume de Koukou en Grande Kabylie, et le Royaume des Aït Abbès en Petite Kabylie. Les Aït Betroun et leurs voisins, les Aït Menguellet et les Aït Iraten, furent indépendants du Royaume de Koukou dont la famille royale, les Aït Lqadi, étaient originaires de la tribu des Aït Ghobri. L'anthropologue français Émile Masqueray dit à propos de cela :« Les témoignages précis des indigènes limitent la domination du seigneur de Kouko à l’Ouad Bou-Behir et à l’Ouad des Amraoua. Son influence s’étendait sans doute beaucoup plus loin; mais, en dépit de ses arquebusiers et de sa cavalerie, il ne fut jamais maître de la montagne des Gaouaoua. »Il n'y a pas non plus de preuve que les Aït Lqadi aient prélevé des impôts auprès des tribus centrales du Djurdjura, dont les Aït Betroun. Cependant, selon Pièrre Boyer, le territoire de Koukou incluait les tribus de la Kabylie maritime, et aussi ceux des Aït Iraten et des Zouaoua proprement dits (Aït Betroun et Aït Menguellet), mais ces derniers étaient plutôt des alliés que des tribus soumises Ils ont participé dans les batailles aux côtés du Royaume de Koukou, notamment contre le Royaume des Aït Abbas au . Durant la guerre de succession des Iboukhtouchen (fraction des Aït Ou el-Kadi) peu avant 1596, les Aït Betroun ont été divisés en deux : les Aït Ouacif et les Aït Bou Akkach ont pris le parti d'Ourkho et rejoignirent le çoff oufella (parti d'en haut), tandis que les Aït Yenni et les Aït Boudrar ont pris le parti d'Ali, frère d'Ourkho, et rejoignirent le çoff bouadda (parti d'en bas). Après l'effondrement du Royaume de Koukou au , les Aït Betroun gardèrent encore leur indépendance. vignette|Mousquetaire de Kabylie.
Conflit avec la Régence d'Alger
En l'an 1746 ou 1747, les Ottomans sous le commandement du Bey Mohammed Ben Ali (surnommé « ed-Debbah », signifiant l’égorgeur) ont décidé de soumettre les Aït Betroun, qui, loin de reconnaître la puissance (turque) naissante, cherchaient à la détruire par tous les moyens possibles. Le Bey Mohammed s'attaque aux Aït Ouacif. Il tenta d'enlever le grand marché de la tribu, « Souk es-Sebt », signifiant le marché du samedi (le marché n'existe plus). Mais cette fois, la fortune, qui lui avait toujours été favorable, se tourna contre lui., et la tentative s'est terminée par un fiasco meurtrier pour les Ottomans, qui ont été repoussés et obligés de se retirer. Les Ottomans, vaincus, n'essaieront plus jamais de faire face aux Zouaoua proprement dits les armes à la main.
Battu par les armes, le bey espère prendre sa revanche en jouant de finesse. Un envoyé du bordj apporte du pain blanc aux Aït Ouacif avec promesse que, s’ils se soumettent, ce pain deviendra leur nourriture de chaque jour. Les Kabyles lui ont répondu :« Reporte au bey son pain blanc, et répète-lui que nous préférons notre piment rouge, qui fait circuler le sang plus vif dans nos veines et nous donne plus d'ardeur encore pour combattre l'étranger. »Une autre version similaire du récit : Le Bey, désespéré de son insuccès, essaya un subterfuge pour intimider ses adversaires. Il leur envoya une certaine quantité de pain blanc, en leur annonçant que c'était la nourriture journalière des siens. En réponse, les Kabyles lui adressèrent des beignets saupoudrés de ce poivre rouge dont la force est proverbiale, en accompagnant leur envoi de ces paroles :« Ces aliments, recouverts d'une forte couche de poivre qui brûle notre sang lorsque nous les mangeons, ravivent notre ardeur guerrière, notre haine pour l'étranger et nous donnent la force nécessaire pour les exterminer. »Après cet échec, les marabouts de la tribu ont annoncé à haute voix que le prophète était apparu au Bey, lui ordonnant de donner son cheval à boire à la fontaine du marché des Aït Ouacif. « Le bey viendra donc à cheval, ajoutent-ils, avec une faible escorte, et au nom du prophète nous lui devons bon accueil. » Sur ce, gros émoi et tumulte dans la tribu. « Non, le bey ne violera pas notre territoire, s’écrie le plus grand nombre. — Voulez-vous que le prophète vous maudisse? — Le prophète ne nous maudira point ; qu’ordonne-t-il ? Que le cheval de Mohammed boive à notre fontaine ; eh bien ! le cheval boira. » Une députation d'Aït Ouacif alla chercher le cheval, l'amena à boire et le ramena à son maître. Sans laisser le bey et son escorte mettre les pieds sur leur territoire.vignette|Manuscrit du qanun (lois) des Aït Ali Ou Harzoun, fraction des Aït Boudrar.
Délibération de l'eexhérédation de la Femme de 1748-9 Deux ou trois ans après la victoire des Aït Ouacif contre les Ottomans, une assemblée a eu lieu dans le territoire de la tribu des Aït Ouacif entre les marabouts (saints) des tribus des Aït Betroun, incluant une tribu disparue peu après, les Aït Ou Belkacem. Dans une traduction en français du manuscrit original en arabe, il est écrit ainsi :« Tout le monde se plaignait d'un état des choses dommageables, source de discordes, de troubles et de conflits dans les villages, les tribus et la confédération des Beni Betroun. L'assemblée générale prononça donc, à l'unanimité des voix :
L'exhérédation de la femme; L'extinction du droit de retrait sur les biens immobilisés; L'extinction du droit de préemption pour les filles, les sœurs et les orphelins; La déchéance du droit au don nuptial pour la femme répudiée, ou veuve. »Les Aït Betroun n'ont pas été les seuls à appliquer ces lois. D'autres tribus kabyles, comme les Aït Fraoussen et les Aït Iraten, et leur allié, les Aït Sedka, ont pris la même décision, même si ça contredit la Charia, la loi islamique. Le but de cette loi est d'éviter les étrangers, même quand il s'agit des Kabyles d'autres tribus, d'avoir des terres ou d'autres possessions dans les villages locaux.
Guerre civile des Aït Betroun