La débâcle du Giétro de 1818 est une catastrophe naturelle qui a touché le val de Bagnes puis Sembrancher et Martigny en Valais (Suisse) le . La rupture subite d'un barrage glaciaire provoque la débâcle d'une retenue d'eau en amont. La crue, chargée de glace, de boue, de pierres et de bois, ravage le val de Bagnes jusqu'à Martigny avant de perdre en intensité dans la vallée du Rhône, plus large. Le bilan humain est compris entre 34 et . Sur le plan économique et matériel, plusieurs édifices sont emportés (notamment des ponts) ou endommagés et de nombreuses têtes de bétail sont perdues.

Sous l'effet du petit âge glaciaire au cours du , le volume du glacier suspendu du Giétro augmente, entraînant de fréquentes chutes de séracs dans le val de Bagnes en contrebas. Après plus de dix ans d'accumulation, au sortir de l'hiver 1817 le volume de glace empilé est suffisant pour obstruer l'écoulement de la rivière, la dranse de Bagnes. Un lac se forme alors en amont du barrage glaciaire dont le poids impose de fortes contraintes à la structure de glace. Malgré des actions entreprises par l'ingénieur cantonal Ignace Venetz qui fait percer une cavité afin de vidanger les eaux du lac, le barrage glaciaire cède le dans l'après-midi, ce qui entraîne la libération subite des eaux accumulées en amont.

Contexte environnemental, climatique et historique vignette|Carte de la zone actuelle autour du lac artificiel de Mauvoisin. En 1818, le lac n'existait pas, seule la drance de Bagnes coulait dans le val de Bagnes. Le glacier du Giétro se trouve immédiatement au sud du sommet du Pleureur. Le val de Bagnes est une vallée alpine située dans le canton du Valais en Suisse. La vallée est orientée du sud vers le nord. Une rivière, la drance de Bagnes, s'écoule dans la vallée. Elle rejoint la drance d'Entremont au niveau de la ville de Sembrancher et finit sa course dans le Rhône au niveau du bassin de Martigny. Le val de Bagnes longe plusieurs sommets alpins (comme le Pleureur ou le Tournelon Blanc) ainsi que plusieurs glaciers.

L'un des glaciers qui surplombent le val de Bagnes est le glacier du Giétro... Il s'agit d'un glacier suspendu (le glacier repose sur un plateau surplombant une vallée), situé au sud du mont Pleureur. Il s'étend sur un plateau à une altitude comprise entre et . La langue glaciaire s'étend vers l'ouest () et les séracs du glacier tombent directement dans le val de Bagnes (environ d'altitude) en suivant une pente abrupte (environ 40 %) appelée la « cascade du Giétro ». Cette chute se trouve en amont du village de Mauvoisin, au niveau du barrage de Mauvoisin (achevé en 1958).

En fonction des périodes climatiques, le volume du glacier est variable. Lors des périodes glaciaires, la langue glaciaire et les séracs occupent un espace plus important à l'ouest et débordent du plateau. L'accumulation de glace et des débris des séracs forme alors un cône de déjection en contrebas de la vallée, créant un phénomène de « glacier régénéré ». Alimenté régulièrement par les importantes chutes de séracs, un petit glacier peut en effet se constituer et se développer en contrebas du glacier suspendu. Dans ce cas, la cascade du Giétro est complètement en glace et un barrage glaciaire obstrue au moins partiellement l'écoulement de la drance de Bagnes.

Au début du , le monde est plongé dans le petit âge glaciaire.. Il s'agit d'une période marquée par un refroidissement climatique, ce qui entraîne en conséquence l'avancée des zones glaciaires. Au niveau du Giétro, ces contraintes climatiques impliquent un développement important du glacier et la constitution d'un glacier régénéré dans le val de Bagnes.. En 1818, le cône de glace dans la vallée occupe un volume estimé à de mètres cubes et obstrue très fortement l'écoulement de la drance de Bagnes. Selon Escher von der Linth, le barrage glaciaire s'est développé pendant une douzaine d'années. Surtout, une importante retenue d'eau s'est formée en amont du cône. En 1817, une petite partie de l'eau s'est vidangée naturellement mais le volume contenu dans la retenue reste très élevé et continue d'augmenter. En , le volume d'eau retenue est estimé à environ de mètres cubes.

Le développement du barrage glaciaire conduit à la formation d'un lac supra-glaciaire. Ces formations sont par nature instables et présentent des risques de rupture importants. En effet, la cohésion de la glace peut disparaître en de multiples points et ainsi faire perdre au barrage glaciaire sa résistance structurelle (failles, affaiblissement général). Les phénomènes d'érosion (notamment l'ablation estivale) conjugués à la pression exercée sur l'édifice glaciaire par le volume d'eau retenue entraînent des ruptures et la débâcle des eaux (vidanges subites). En ce qui concerne le glacier du Giétro, il existe une débâcle documentée le . Celle-ci entraîne la mort d'environ 140 personnes dans le val de Bagnes ainsi que la destruction de près de 500 bâtiments et maisons.

Déroulement de la catastrophe

Découverte du barrage et de la retenue vignette|Vue actuelle sur la drance de Bagnes en aval de Mauvoisin (2006). Au printemps 1818, les paysans du val de Bagnes constatent que le débit de la drance de Bagnes est plus faible que d'habitude en cette saison. Plusieurs hommes remontent la vallée et découvrent qu'un barrage glaciaire s'est formé au niveau du Giétro. Un cône constitué des séracs tombés du glacier du Giétro obstrue le passage des eaux. Poursuivant leur expédition, les paysans découvrent qu'une importante retenue d'eau s'est formée en amont.

Inquiets, les habitants des villages du val de Bagnes préviennent les autorités. Ces dernières font réaliser les jours suivants plusieurs expéditions, sous l'impulsion notamment du chasseur de chamois Jean-Pierre Perraudin, sur la zone afin de mesurer l'ampleur du phénomène. Le caractère menaçant de la retenue glaciaire pousse les autorités locales à se tourner vers la Diète cantonale (assemblée législative). Les députés décident alors d'envoyer sur place un ingénieur cantonal, Ignace Venetz, pour suivre l'évolution de la situation et mener les actions adéquates.

Ignace Venetz arrive sur place au cours du mois de mai et rend rapidement un rapport alarmant de la situation. La retenue s'étend sur près de 3,5 kilomètres de long et 60 mètres de profondeur. La pression exercée sur le barrage glaciaire menace de le faire céder, ce qui provoquerait une débâcle des eaux et une catastrophe similaire à celle de 1595.

Tentative de vidange de la retenue vignette|Vue actuelle sur la drance de Bagnes et l’extrémité sud du lac de Mauvoisin (orientation nord, 2007). Au fond, le barrage moderne se distingue au centre de la photographie. La configuration actuelle (barrage et lac artificiel) s'approche de la situation de 1818.Pour éviter une crue catastrophique en cas de rupture du barrage glaciaire, Ignace Venetz décide de tenter le percement d'une galerie dans le but de vidanger les eaux de la retenue. Le , plus de 120 ouvriers sont recrutés dans la région de Bagnes afin de mener les travaux. Les hommes se relaient 24 heures sur 24 afin d'accélérer la réalisation de l'ouvrage.

Le chantier s'avère difficile et souffre de multiples retards, principalement en raison des risques d'avalanches et d'effondrement des séracs du glacier du Giétro. Une semaine après le début des travaux, une partie des ouvriers déserte le chantier. Toutefois, la galerie d'une longueur de près de 185 mètres est achevée le . Les jours suivants, les hommes s'affairent à abaisser le niveau de la galerie afin de le faire coïncider avec celui de la retenue. Cet objectif est atteint le et l'eau de la Dranse parvient à s'écouler par la galerie. Conformément au plan de Venetz, la vidange du lac commence. Le au matin, l'ingénieur calcule qu'environ un tiers du volume d'eau initialement piégé a pu s'échapper.

La situation reste toutefois précaire. Ignace Venetz constate en effet que la structure du cône de glace est fissurée et subit une érosion importante due à l'action de l'eau. L'inquiétude est forte pour l'ingénieur en chef qui veille constamment sur l'ouvrage et le déroulement de la vidange.

En parallèle des travaux pour vidanger la retenue, les autorités et la population se préparent à une débâcle. Philippe Morand, président du dizain de Martigny, décide la mise en place de feux et de tirs d'alarme afin de prévenir les populations en aval de la crue. Le système d'alerte grâce aux feux est ainsi testé en conditions réelles le . La population est également appelée à évacuer les abords de la Dranse et à se préparer à fuir en cas de débâcle. De leur côté, les paroisses organisent des prières publiques.

Débâcle vignette|Peinture représentant le glacier du Giétro et les restes du barrage de glace sur la Dranse de Bagnes après la débâcle du 16 juin 1818 (Escher von der Linth, 1818).Le mardi à 16h30, le barrage glaciaire cède. Les eaux contenues dans la retenue, environ 20 millions de mètres cubes, sont libérées brutalement et envahissent la gorge de Mauvoisin puis le reste du val de Bagnes.

Le notaire Pierre-Joseph Jacquemin décrit ainsi une crue haute de près de 30 mètres au niveau de Mauvoisin. Ces propos issus des témoignages des personnes ayant vécu la catastrophe sont par ailleurs corroborés par les travaux scientifiques actuels. Dans les 15 premiers kilomètres, les calculs indiquent que le niveau atteint par les eaux est élevé (jamais inférieur à 10 mètres et régulièrement plus de 15 mètres), du fait notamment de l'encaissement important de la vallée.

La crue se charge de boue, de pierres et de bois et devient une lave torrentielle. Sur son passage, elle détruit de nombreux édifices (notamment les ponts) et habitations. Dans le val de Bagnes, les alertes ne fonctionnent pas. En effet, les réserves de bois pour les feux d'alarme n'ont pas été reconstituées après le test deux jours plus tôt. La première alarme qui fonctionne aura lieu à 17h45, légèrement en amont de Martigny.

Le village de Le Châble, à près de 15 kilomètres du Giétro, est atteint par les eaux à 17h10. Les estimations modernes indiquent que la crue mesurait entre 10 et 20 mètres à ce niveau, avec plusieurs évaluations autour de 15 mètres.

Sur les dix kilomètres suivants, le profil topographique de la région est plus évasé. Les calculs montrent ainsi que la hauteur moyenne de la crue décroît aux alentours de 10 à 15 mètres. Après un dernier pic important après le village de Bovernier dû à un resserrement de la vallée, le profil plus large du bassin de Martigny permet aux eaux de s'étendre vers le Rhône. En conséquence, la hauteur de la crue diminue fortement.

Aux alentours de 18 h, la crue atteint Martigny (situé à un peu moins de 35 kilomètres de Mauvoisin) obligeant les habitants à se réfugier sur les hauteurs au niveau du mont Chemin. La hauteur de crue estimée est alors comprise entre 2 et 5 mètres. Les habitants doivent attendre environ 30 minutes pour que la crue décroisse.

Les estimations du bilan humain varient entre 34, 36 et 44 morts, principalement des personnes ne pouvant se mettre à l'abri rapidement (mères avec des enfants en bas âge et personnes âgées). Les dégâts économiques sont importants. Une partie du bétail du val de Bagnes meurt lors de la débâcle et de nombreuses terres arables et alpages sont noyés ou endommagés. Parmi les destructions matérielles, plusieurs bâtiments à vocation économique comme les granges ou les moulins ainsi que des infrastructures de communication telles que les ponts sont emportés ou rendus inutilisables. À Martigny, c'est même une usine qui est mise hors service du fait des dégradations.