alt=Des personnes de dos, avec divers drapeaux des fiertés portés comme des capes.|vignette|Défilé de la Pride de Berlin en 2024.
L'article LGBT en Allemagne présente l'histoire sociale, politique et culturelle des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, intersexes et queers vivant et ayant vécu dans l'espace germanique.
Si pendant la république de Weimar les recherches menées par Magnus Hirschfeld et le développement d'une sous-culture queer font de Berlin une ville pionnière des questions trans et homosexuelles, l'Allemagne possède depuis 1871 dans son code pénal le paragraphe 175, permettant de poursuivre des personnes pour motif d'homosexualité. Particulièrement appliqué pendant la période national-socialiste, il conduit à la condamnation de 50 000 personnes, avant d'être conservé durant les deux premières décennies de la République fédérale d'Allemagne (RFA).
Les mouvements de 1968 et la diffusion de Ce n'est pas l'homosexuel qui est pervers mais la société dans laquelle il vit de Rosa von Praunheim en 1971 participent à enclencher les premières revendications et manifestations politiques trans et homosexuelles allemandes, qui prennent de l'ampleur au moment de l'épidémie de sida.
Ces mouvements mènent successivement à la réforme du paragraphe 175 en 1969 et 1973, puis à son abrogation en 1994, à l'émergence de la première marches des fiertés en 1979, à la création d'un équivalent allemand du PACS en 2001, puis au mariage pour les couples homosexuels de 2017, et enfin à la simplification de la procédure de changement d'état civil pour les personnes trans en 2024.
L'Allemagne est à ce titre classée pays européen sur 49 en termes de libertés et de droits des personnes LGBT par l'ILGA-Europe en 2024.
Histoire
Saint Empire Les traces de vie des personnes trans ou homosexuelles durant le Saint-Empire romain germanique se retrouvent principalement dans les archives judiciaires ou dans de rares documents religieux. En 1007, le Decretum de Burchard de Worms assimile les actes homosexuels à l'adultère et soutient par conséquent, qu'ils devraient faire l'objet de la même pénitence, généralement le jeûne.
En 1328, le Livre de la loi allemande appelle au bûcher toutes les lesbiennes et tous les homosexuels dans les villes du Saint Empire romain germanique. Dans la plupart des cas, tous les documents relatifs au procès sont également brûlés afin d'effacer toute trace de l'acte, dont la seule évocation est qualifiée de péché. La sodomie, terme qui ne doit pas être prononcé par les chrétiens, est associée à l'hérésie.
En 1493, Hartmann Schedel illustre Sodome et Gomorrhe dans La Chronique de Nuremberg, en référence aux chapitres 18 et 19 du livre de la Genèse, qui décrivent la destruction de Sodome comme une punition pour l'homosexualité qui y est pratiquée. Le Saint-Empire romain germanique légifère finalement en 1532 pour rendre la sodomie passible de la peine de mort.
Il faut attendre trois siècles pour que Frédéric le Grand suspende en 1746 l'application de la peine de mort pour la sodomie dans le royaume de Prusse, et 1974 pour qu'elle y soit abolie et remplacée par de longues peines de prison assorties de travaux forcés.
Si les poursuites judiciaires sont le lot de beaucoup d'homosexuels, certaines figures princières ou royales échappent aux condamnations. C'est le cas du roi Louis II de Bavière, qui commence dès l'âge de 13 ans à consigner dans son journal ses tentatives de réprimer ses désirs sexuels et de rester fidèle à sa foi catholique. On compte parmi ses amants son officier d'ordonnance le prince Paul de Tour et Taxis, le ténor Albert Niemann, les acteurs Emil Rohde et Josef Kainz, le baron Lambert de Varicourt et, surtout, son écuyer Richard Hornig.
Empire allemand (Second Empire) alt=Portrait gravé de Karl Heinrich Ulrichs sur la plaque commémorative qui figure sur son ancienne demeure à Burgdorf. On peut y lire qu'il est né en 1825 et mort en 1895, qu'il était juriste et un militant de la lutte contre les discriminations à l'égard des homosexuels ; qu'il a vécu de 1835 à 1839 puis de 1842 à 1844 dans la maison de son grand-père, Johann Heinrich Ulrichs, superintendant de Burgdorf de 1810 à 1850.|vignette|Plaque commémorative sur l'ancienne demeure de Karl Heinrich Ulrichs et son grand-père, à Burgdorf. Sous l'Empire allemand, l'homosexualité est socialement et politiquement proscrite en raison des valeurs morales en vigueur à l'époque.
En 1867, Karl Heinrich Ulrichs devient le premier homosexuel autoproclamé à s'exprimer publiquement en faveur des droits des homosexuels devant le Congrès des juristes allemands à Munich. Il mentionne également pour la première fois des « listes d'Uranistes », tenues par la police, qui consignent à l'époque des « notes personnelles sur plus de 2 000 homosexuels habitant à Berlin ». Malgré ses efforts, la loi est finalement durcie au moment de la création du Second Empire avec le paragraphe 175 du Code pénal allemand de 1871 qui punit les actes sexuels entre personnes de sexe masculin. Le paragraphe 183 interdit quant à lui le travestissement en public.
En 1896 parait la première revue homosexuelle au monde, Der Eigene (« L'Autonome »), avec des contributions d'écrivains tels que , Hanns Heinz Ewers ou Erich Mühsam. Elle parvient tout au long de son existence à se jouer de la censure impériale.
En 1897, Magnus Hirschfeld, Max Spohr, Eduard Oberg et fondent le Comité scientifique humanitaire. Il est considéré comme la première organisation de l'histoire qui s'efforce d'adopter une attitude libérale vis-à-vis de l'homosexualité. L'objectif du Comité est avant tout d'abolir le paragraphe 175. Pour ce faire, il reprend de nombreuses théories scientifiques développées à l'époque sous la direction d'Hirschfeld. Celles-ci décrivent les homosexuels comme un troisième sexe biologique entre l'homme et la femme. S'il s'agit d'une caractéristique innée, l'homosexualité n'aurait alors plus de raison d'être poursuivie pénalement. Hirschfeld réussit également à obtenir des informations sur la « souffrance des homosexuels » grâce à une longue enquête menée en 1899, qui reste un des documents socio-psychologiques majeurs de l'époque.
En 1898, August Bebel, président du SPD et signataire de la première pétition du Comité scientifique humanitaire, signale que la police berlinoise tient des listes de noms d'homosexuels, appelées par la suite Listes Roses (). Ces listes joueront un rôle central à l'époque du national-socialisme, dans la mesure où elles facilitent grandement la poursuite des homosexuels par les services de la Gestapo et de la Kripo.
Entre 1907 et 1909, une série de procès pour comportement homosexuel a lieu, impliquant des membres éminents de l'entourage personnel de l'empereur Guillaume II. Si l'affaire dite Harden-Eulenburg ne concerne au départ qu'une dispute entre Philipp zu Eulenburg et le journaliste Maximilian Harden, elle a par la suite pris de l'importance et est aujourd'hui considérée comme le plus grand scandale du Second Empire allemand.
République de Weimar
alt=Photo en noir et blanc. On voit, de gauche à droite et autour d'une table : un homme qui se tient droit et sourit : Bernhard Schapiro, le directeur adjoint de l'Institut de sexologie ; un homme penché sur la table : Magnus Hirschfeld, directeur de l'Institut ; et un homme les bras croisés : Tao Li. Derrière eux, des plantes.|vignette|Bernhard Schapiro, Magnus Hirschfeld et Tao Li au début des années 1920.Les années 1920 sont marquées par l'essor d'une culture homosexuelle, principalement à Berlin, qui acquiert alors sous la République de Weimar le statut officieux de « capitale homosexuelle »Florence Tamagne, « La déportation des homosexuels durant la Seconde Guerre mondiale », Revue d'éthique et de théologie morale 2/2006 (), . Les bars et clubs communautaires, à l'image de l'iconique Eldorado ou du Casino Kleist, sont généralement tolérés, bien qu'ils soient souvent infiltrés par des policiers en civil. Si les peines ne suivent pas toujours, les Listes Roses instaurées sous l'Empire continuent d'être alimentées.
Dès 1919 sort le film Anders als die Anderen de Richard Oswald, qui devient alors le premier film de l'histoire à aborder le thème de l'homosexualité de manière positive et sans ambiguïté. Mädchen in Uniforme de Leontine Sagan, le premier film lesbien de l'histoire du cinéma sort quant à lui en 1931. alt=Photo en noir et blanc de Toni Ebel, Charlotte Charlaque et Dora Richter. Les trois regardent l'objectif, et Charlotte Charlaque a l'air d'avoir posé ses mains sur les épaules des deux autres.|vignette|Toni Ebel, Charlotte Charlaque et Dora Richter, trois femmes trans qui se sont connues à l'Institut de sexologie au début des années 1930. Au cours des années 1920 et 1930, deux grandes organisations de masse voient le jour, le Bund für Menschenrecht et la . De nombreux autres groupes d'intérêt suivent ainsi que des dizaines de revues LGBT, parmi lesquelles les premières revues lesbiennes au monde : Die Freundin, Garçonne et Die BIF et le tout premier magazine transgenre Das 3. Geschlecht.
La période reste marquée par les travaux et l'activisme de Magnus Hirschfeld, qui parvient en 1919 à ouvrir l'Institut de sexologie (Institut für Sexualwissenschaft) en plein cœur de Berlin. Ce lieu unique au monde à l'époque est à la fois un centre de recherche scientifique, un cabinet médical et un espace d'accueil communautaire. Outre son combat pour l'abrogation du paragraphe 175, Hirschfeld s'engage pour introduire des « certificats de travestissement » auprès de la direction de la police berlinoise, ce qui forme l'une des toutes premières reconnaissances juridiques du statut des personnes transgenres dans le monde.
Troisième Reich
RFA En Allemagne de l'Ouest, certains militants LGBT tentent de créer un nouveau mouvement, pour entre autres continuer de lutter contre le paragraphe 175. À ce titre, en 1948, est fondée la première publication homosexuelle d'après-guerre, l', suivie par d'autres magazines au début des années 1950. alt=Photographie en noir et blanc d'un vingtaine de personnes (majoritairement des hommes gay) manifestant sous la banderole "Homosexuelle Aktion Westberlin", illustrée d'un cœur et d'un poing levé.|vignette|Manifestation (Pfingstdemo) de l'Action homosexuelle de Berlin-Ouest, 1973. Les conflits internes et le climat répressif de la jeune république fédérale empêchent cependant ce développement. Le paragraphe 175 du code pénal est finalement maintenu durant les deux premières décennies d'après-guerre. Les procès de Francfort des années 1950-1951 présentent une nette continuité avec l'époque nazie et marquent même un point culminant dans la persécution des hommes homosexuels. En 1957, la Cour constitutionnelle fédérale conclut que l'activité homosexuelle est clairement contraire à la loi sur les mœurs. Il faut attendre les manifestations de 1968 et la constitution des premiers mouvements gay et lesbien pour mener successivement à la réforme du paragraphe 175 en 1969 et 1973, sans pour autant l'abroger.
L'Action homosexuelle de Berlin-Ouest (HAW) nait en , et constitue l'une des toutes premières organisations gay et lesbienne ouest-allemandes. Dans son sillage s'organisent à partir de 1972 des rencontres annuelles qui réunissent durant le weekend de la Pentecôte des gays et lesbiennes venues de toute la RFA. Dès 1973, une scission idéologique se forme entre une aile intégrationniste et marxiste et une fraction radicale et féministe : c'est la Tuntenstreit. L'année suivante, en 1974, le groupe de femmes au sein de l'HAW s'autonomise et met en place la première rencontre lesbienne allemande, qui deviendra plus tard la Lesben-Frühlings-Treffen. En 1975, le groupe de femmes de l'HAW devient le Centre d'action lesbien de Berlin-Ouest (LAZ) et s'installe dans ses propres locaux.
En parallèle en 1974, toujours à Berlin-Ouest, est fondée l', pensée en opposition à l'orientation socialiste et de gauche de la HAW.