Léon Mazeaud est un professeur de droit né à Limoges le et mort accidentellement en montagne le à Argentière. Résistant pendant la Seconde Guerre Mondiale, il sera déporté au camp de concentration de Buchenwald par le dernier convoi quittant Paris à la veille de la libération. Lui et sa femme Marcelle Mazeaud se sont vu décerner le titre de "Juste parmi les nations" par le comité Yad Vashem pour avoir aidé à leurs risques et périls, des Juifs pourchassés pendant l'Occupation, en .
Biographie Origines familiales Léon Mazeaud est né dans une famille de magistrats. Son père fut de 1941 à 1946 Président de la Chambre des Requêtes à la Cour de Cassation. Il est le frère jumeau d'Henri Mazeaud et l'oncle de Pierre Mazeaud, président du Conseil Constitutionnel de 2004 à 2007.
Carrière 1925-1939 vignette|Tokyo, Maison franco-japonaise vers 1938|200x200px
Après une expérience de trois ans dans l’industrie, il est reçu premier au concours d’agrégation de droit privé en 1928. Sa première affectation le conduit vers la montagne et Grenoble où il enseigne à la Faculté de Droit de 1929 à 1931.
Nommé professeur à la Faculté Royale du Caire, il poursuit sa carrière en Egypte de 1931 à 1935 puis au Japon de 1936 à 1939 où il dirige à Tokyo la Maison franco-japonaise créée en 1924 par Paul Claudel alors ambassadeur de France au Japon.
Il revient en France en 1939 pour s’engager comme simple soldat. En 1940, il est capitaine du Corps de Justice militaire quand il est fait prisonnier et envoyé à l’Oflag V-A à Weinsberg (Bade-Wurtenberg). Père de sept enfants nés de son union avec Marcelle Cabaud (1904-1982), il est libéré en 1941.
Résistance et déportation vignette|Croquis réalisés par Léon Mazeaud au bloc 61 du camp de concentration de Buchenwald en 1944. vignette|Léon Mazeaud aux côtés du général de Gaulle, 1947. vignette|Visages dans la tourmente des frères Mazeaud
Nommé Professeur à la Faculté de droit de Paris en 1942, il rejoint la Résistance dans le réseau Alliance. de Marie-Madeleine Fourcade. Chef du secteur Couronne de Paris, Seine et Oise, il est arrêté à son domicile par la Gestapo le . “Ils [Léon et Henri] se sont quittés devant la gare du Nord. Celui qui reste est venu en bicyclette ; l’autre quand l’automobile démarre, le regarde longuement ; l’image se fixe en lui pour toujours, comme si ce devait être la dernière. Elle demeurera devant ses yeux, cette image de son frère penché sur sa bicyclette pour ouvrir le cadenas de sûreté, de son frère qui part chercher et qui doit conserver chez lui plusieurs dizaines de kilos de cartes d’état-major «carroyage Lambert», celles dont on se sert dans les émissions clandestines de radio pour fixer par leurs coordonnées les points désignés. […] Quarante-huit heures plus tard, il [Henri] est seul dans un petit village de la Somme. La veille il a appris que dans la nuit qui suivit leur séparation, la concierge de l’immeuble où habitait son frère avait entendu du bruit dans l’appartement, une automobile qui démarrait ; le lit retourné. Pas d’autres indices. Hélas ! Il n’en est pas besoin pour reconstituer la scène […] Il sait que les cartes d’état-major se trouvaient dans l’appartement la nuit de l’arrestation ; la perquisition la plus sommaire en aura nécessairement amené la découverte.” "Jusque-là, dans le chaos de l’arrestation, dans la lutte de l’interrogatoire, il [Léon] n’a pas réfléchi. Maintenant, le gouffre s’ouvre devant lui. Pour lui, aucun espoir. Pour les autres non plus, qu’il entraîne dans sa perte […] Il est là, par terre, immobile, couvert d’une transpiration glacée. Il a peur, oui, il a peur. Peur de la torture, et plus encore de la mort." Il est acheminé au camp de concentration de Buchenwald le . Il fait partie des 2554 déportés du «dernier convoi» parti de Pantin, à la veille de la Libération de Paris. Léon Mazeaud est déporté durant neuf mois dans ce “camp d’extermination par le travail” situé à 5 kilomètres de Weimar. Atteint de dysenterie, il est mis à l’isolement puis assigné aux travaux forcés dans la carrière. Affecté aux Blocs 61 & 26A, il rencontre et se lie d’amitié avec d’autres prisonniers dont il esquisse les portraits. Parmi eux, celui d’un jeune résistant de 19 ans, Jacques Bloch alias Jacques Binet, qu’il prend sous son aile.
Sur les 48 000 détenus encore vivants avant l’arrivée des troupes américaines, 25 000 alimentent les convois d’évacuation pour couvrir les nazis dans leur retraite. Léon échappe aux “marches de la mort” mis à l’abri par son compagnon de captivité Raphaël Ellenbogen.
Le camp est libéré par la armée américaine du général Patton le les Archives de déportations Arolsen :« L’Allemagne a fini par sombrer. Paris. Soir du jour V. Sur le pont traversé au départ de la prison de Fresnes, il passe le fleuve. Dans le ciel sillonné de lumière, il cherche, sans le retrouver, l’astre secourable des soirs de Buchenwald. Son pas est lourd. Son corps lui pèse. On s’accroche à son bras. Il regarde : personne. Pourtant on appuie sur son bras ; on se fait traîner. Il peine à avancer. Combien d’amis a-t-il tirés sur la place d’appel […] Ils sont tous, ce soir, suspendus à son bras. Avec eux, dans la foule qui ne les voit pas, dans la foule qui ne sait pas, qui ne sait jamais, il marche».
Après guerre vignette|199x199px|N°1 de Paris Match, 25 mars 1949. À la Libération, il devient le premier Président de la Fédération Nationale des Déportés et Internés de la Résistance. Membre du Comité Exécutif de l’Union Gaulliste créée en 1946 par René Capitant, il est membre fondateur du RPF et siège en 1947 au Comité Exécutif aux côtés du général de Gaulle : « Lorsque le Général de Gaulle m’a fait l’honneur de me demander de siéger à ses côtés au Comité Exécutif du RPF, j’ai estimé que le nouvel appel du premier résistant de France était aussi essentiel que l’inoubliable appel du 16 juin 1946https://www.elysee.fr/la-presidence/le-discours-de-bayeux-194. Le peuple français a clairement répondu aux élections municipales de l’automne dernier […] et je peux affirmer sans me poser en prophète que le jour est proche où le peuple français confiera à nouveau au Général le soin de ses destinées. Seul le Général peut obtenir le soutien de toute la nation pour résoudre nos problèmes intérieurs… ».Ci-contre, voir l'article Le Général de Gaulle dit : "Le pouvoir pour six mois ne m'intéresse pas", paru dans le premier numéro de Paris Match le .
En 1953, après la dissolution du RPF par le général de Gaulle, il se retire de la vie publique pour se consacrer aux Droits Civil et Commercial qu’il enseigne aux Universités du Panthéon, d’Assas et à HEC.
En 1968, il participe à Jérusalem au colloque "La Résistance européenne aux côtés d'Israël".
Montagne & alpinisme vignette|Le vieux chalet, Argentière
Il aime la montagne et pratique chaque été alpinisme et randonnée. Il a gravi à trois reprises le Mont-Blanc réalisant une première ascension en . A la fin de sa vie, son ascension favorite est le Belvédère, plus haut sommet des Aiguilles Rouges de Chamonix, où il emmène ses petits-enfants chaque année. Il meurt le après une chute lors d’une promenade en montagne où il accompagnait deux de ses petites-filles, non loin de son chalet à Argentière.
L'enseignant Sa conception de l'enseignement du droit vignette|Leçons de droit civil, Henri, Léon et Jean Mazeaud Léon Mazeaud partageait une conception de l’enseignement du droit commune avec ses frères Henri et Jean Mazeaud. Elle est tout entière dévoilée dans la préface rédigée en 1955 de la première édition de leur série d’ouvrages intitulés « les leçons de droit civil » : «L’enseignement du droit ne consiste pas seulement à expliquer et interpréter les règles positives ». Il convient «de discuter la valeur de ces règles et de chercher les améliorations susceptibles de leur être apportées […], de chercher la vérité». «Le rôle essentiel du juriste est, dans cette perspective, de préparer le droit de demain, plus encore que d’expliquer le droit d’aujourd’hui». Les étudiants retiendront plus facilement la règle de droit ainsi mise en perspective en y adjoignant, le plus souvent, la connaissance de l’histoire et du droit comparé.
Le but d’un tel enseignement est d’éviter ce que craignait leur collègue économiste André Piettre cité dans cette même préface, c’est-à-dire que les étudiants croient savoir beaucoup de choses alors qu’ils ne comprendraient rien, qu’ils soient de faux savant, ennuyeux et bavards ! En outre, considérant les règles de droit comme les règles de notre vie, le juriste ainsi formé ne doit bien entendu pas se contenter de les connaître mais être capable de les mettre en pratique : «on ne saurait enseigner les règles de droit comme une discipline abstraite, détachée des règles de vie, qui est leur essence même». Théorie et pratique ne doivent pas être séparées, le but est de parvenir à la «fusion de l’abstrait et du concret». Ainsi, Léon Mazeaud et ses frères entendaient-ils former non seulement des techniciens aux connaissances précises et claires, mais encore des citoyens capables de raisonner.
Ses postes d’enseignant En 1928, il passe le concours d’agrégation « des facultés de droit (section du droit privé et du droit criminel) », il en sort major.
De 1930 à 1942, il est professeur de droit commercial à la Faculté de Droit de l’Université de Grenoble.
De 1931 à 1935, il est détaché à la Faculté de Droit de l’Université royale du Caire en tant que professeur de droit commercial.
De 1936 à 1939, il est détaché en tant que directeur de la Maison franco-japonaise à Tokyo.
De 1942 à 1970, il est professeur à la Faculté de Droit de l’Université de Paris.
De 1944 à 1955, il est titulaire de la chaire de droit civil comparé et du cours de droit civil.
De 1955 à 1970, il est titulaire des cours de droit commercial.
Il est également professeur honoraire à la Faculté de droit de Grenoble, professeur honoraire de l’Université de Montréal, docteur honoris causa de l’Université de Louvain et membre de la commission de réforme du Code de commerce et du droit des sociétés (à partir de 1947)
Sa pratique de l’enseignement Léon Mazeaud prodiguait un enseignement fait de convictions fortes, et directement affirmées. Il n’hésitait pas à dire aux étudiants : « la jurisprudence est contraire, mais elle est dans l’erreur ». Selon le professeur Malinvaud (Journées Capitant, Les petites affiches, n°174, Lextenso 2006), Léon et son frère Henri, « animés d’une foi indestructible, poursuivaient leur chemin contre vents et marées ; et ce chemin, c’était toujours la ligne droite ».
Léon et ses frères Henri et Jean ont initié un des premiers ouvrages de droit « conçu dans un but vraiment pédagogique » (André Damien, de l’Académie des sciences morales et politiques). En effet, la méthode employée dans « les leçons de droit civil », depuis lors souvent reprise, était révolutionnaire pour l’époque. Chaque leçon débutait par un résumé de l’essentiel à retenir, suivi des développements explicatifs et se terminant par des lectures choisies et commentées illustrant et agrémentant les propos tenus, le tout avec un souci constant de rigueur et de clarté : selon le professeur Pierre Raynaud : « la clarté, la précision et l’élégance de la présentation, mais aussi la netteté et la fermeté de la pensée », Revue trimestrielle de droit civil, 1970 p. 659.
Le chercheur L’enseignement de Léon Mazeaud s’appuyait sur ses recherches, conférences et publications dans de très nombreux écrits : thèses, ouvrages, articles, notes de jurisprudence.
L’originalité de l’œuvre scientifique de Léon Mazeaud réside dans la diversité de son talent de juriste : tout à la fois civiliste, comparatiste et commercialiste.
Le civiliste Profondément civiliste, il a partagé avec son frère Henri les mêmes convictions solidement ancrées et qu’il défendait avec la même fermeté, le même courage, soutenant son opinion contre des vents parfois contraires. Ce combat respectait l’opinion d’autrui.