Rioulf ou Riouf ou Riulf ou Riol ou Raoul, en latin..

Le nom Rioulf (ou Riouf) est un anthroponyme masculin d'origine scandinave, issu du vieux norrois , lui-même directement apparenté au nom proto-nordique *HariwulfR qui signifie « le loup de l'armée » (du vieux norrois signifiant « armée » ou « troupe » et signifiant « loup »)Samson, Vincent. « Chapitre IX. Témoignages archéologiques et épigraphiques ». Les Berserkir, Presses universitaires du Septentrion, 2011.. Des inscriptions runiques datant de l'Âge des Vikings et contenant cet anthroponyme ont été retrouvées au Danemark et en Suède. La pierre runique de Suède contenait l'épitaphe suivant : « HeriulfR a érigé la pierre avec FastulfR, en mémoire de son père GælfR et de son oncle Úlfviðr ». La francisation phonétique d' a donné en latin et Rioulf ou Riouf en normand et en ancien français.

Rioulf est un chef viking du établi dans le Cotentin ou le Bessin. Il est principalement connu pour avoir défié l'autorité de Guillaume Longue-Épée, jarl des Normands de la Seine et comte de Rouen. Vers 934, il prend la tête d'une importante révolte contre le jeune prince normand, allant jusqu'à lui livrer bataille sous les murs de sa capitale. Cette rébellion met en lumière les tensions profondes, opposant les vagues d'immigration scandinaves, jalouses de leur indépendance, au pouvoir central rouennais, alors en pleine voie de francisation et de christianisation. Contexte géopolitique À l'échelle européenne Au début des années 930, l'expansion viking est à son apogée en Europe. Les Scandinaves contrôlent solidement l'Islande, les îles écossaises, le royaume d'York et les comptoirs côtiers d'Irlande, tout en dirigeant la Rus' de Kiev. C’est dans ce contexte d'implantation globale que l'embryon de la future Normandie (alors appelée Terra Normannorum) commence à se développer. Le morcellement de la Neustrie À l'échelle régionale, la première moitié du voit le nord de la Neustrie profondément morcelé : Au nord-ouest : Le territoire a été réduit dès 867, lorsque Charles le Chauve a concédé le Cotentin et l'Avranchin au roi breton Salomon, en échange d'un serment de fidélité et de paix.. Au nord-est : Pour endiguer les raids vikings via le bassin de la Seine sur le royaume de Francie occidentale, Charles III le Simple signe le Traité de Saint-Clair-sur-Epte en 911. Il choisit Rollon, un chef normand puissant, pour asseoir son autorité sur les autres bandes scandinaves de la Seine. Rollon reçoit la terre comprise entre l’Epte et la mer, à charge pour lui de soumettre toutes les communautés scandinaves autonomes qui se sont installées de la Basse-Seine jusqu’à la frontière bretonne alors matérialisée par la Vire. Entre ces deux zones, Rollon soumet les Bretons rebelles selon Dudon de Saint-Quentin, tandis que le chroniqueur Flodoard attribue aux Normands la cession du Bessin (Bayeux) et du Maine en 924.

Le dilemme de Guillaume Longue-Épée Dès 927, avant la mort de son père, Guillaume Longue-Épée assume la direction effective de la principauté, désigné par une assemblée de Normands et de Bretons.. Si Rollon s’appuyait sur une aristocratie majoritairement scandinave pour maintenir l’unité de sa marche administrative, son fils fait face à un double défi. Il doit maintenir le réseau de fidélité avec l'aristocratie scandinave en place (et contrôler les bandes de l'Ouest), tout en intégrant ce nouvel État dans le système féodal et chrétien du royaume de Francie.. Fils de Rollon et de Poppa (fille du comte Bérenger de Bayeux)., Guillaume est un prince au carrefour de deux mondes : scandinave et franc, païen et chrétien.. Profondément imprégné de religion chrétienne — au point d'avoir envisagé de s'engager dans les ordres —.., cette identité hybride et sa position entre deux cultures et religions, va grandement conditionner sa politique et cristalliser le mécontentement de chefs vikings traditionnels comme Rioulf.

L'établissement d'un chef viking local en dehors de la sphère d'influence du pouvoir ducal normand Le lieu exact où Rioulf s'est installé a fait débat entre les historiens et les annalistes. Plusieurs axes d'analyses aboutissent à des résultats différents. Une installation de Rioulf dans la région d'Evreux

L'argument principal repose sur le témoignage du chroniqueur Orderic Vital, qui désigne explicitement le chef rebelle sous le nom de « Riouf d'Évreux » (Rithulfum Ebroicensem en latin)François Neveux, L'aventure des Normands : VIIIe-XIIIe siècle, Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2009, p. 88.Pierre Bauduin, La première Normandie (Xe-XIe siècles) : Sur les frontières de la Haute-Normandie : identité et construction d'une principauté, Caen, Presses universitaires de Caen, 2004, p. 81 (note 88)..

Cette localisation a été confrontée à plusieurs éléments historiques par des historiens de trois universités.

L'historiographie caennaise Une zone d'opposition politique : Pierre Bauduin explique que l'Évrecin était une zone frontalière où l'autorité du comte de Rouen était encore fragile. Ce pagi aurait pu être le foyer de Rioulf, où une aristocratie scandinave hostile se serait soulevé à la politique de « francisation » et d'intégration au monde chrétien menée par le duc GuillaumeFrançois Neveux, op. cit., p. 88, 99.Pierre Bauduin, op. cit., p. 164.. Les interventions militaires ultérieures : Pierre Bauduin note également qu'en 943, peu après l'assassinat de Guillaume, une intervention armée du roi Louis IV d'Outremer et d'Hugues le Grand a lieu précisément dans l'Évrecin pour lutter contre des mouvements païens. L'interprétation de François Neveux est similaire, l'événement rapporté par le chroniqueur contemporain Flodoard concernant cette intervention carolingienne tendrait à confirmer que cette région constituait probablement le foyer de la révolte viking dirigée par RioulfFrançois Neveux, op. cit., p. 99.Pierre Bauduin, op. cit., p. 164-165.. Les terres de l'Évrecin plus proches que celles du Cotentin : La profondeur d'une telle expédition militaire plaide en faveur de la proximité d'Evreux sur Rouen"De Moribus et actis primorium Normanniae Duccum auctore Dudone Sancti Quintini Decano", Jules Lair Extrait de Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie volume , Caen, p.80 |lire en ligne=https://www.google.fr/books/edition/De_moribus_et_actis_primorum_Normanniae/FfoI_dZG8d0C?hl=fr&gbpv=1&pg=PA80&printsec=PA80. Ce à quoi se range également Auguste Le Prévost faisant valoir que la rapidité avec laquelle les révoltés se portèrent sur Rouen ne pouvait correspondre qu'à un départ d'expédition provenant de la région d'Evreux et non du Cotentin. Jules Lair avancent deux autres objections possibles auxquelles ils n'adhèrent pas. La première est que Guillaume Longue épée ne possédait pas encore le Cotentin et la seconde et non des moindres, est qu'en se soulevant du Cotentin, Rioulf aurait dû affronter toutes ces contrées loyales au pouvoir ducal avant d'espérer pouvoir assiéger Rouen.

La thèse de Berkeley L'historienne Eleanor Searle, de l'Université de Californie à BerkeleyEleanor Searle, Predatory Kinship and the Creation of Norman Power, 840-1066, University of California Press, Berkeley, 1988, p. 1., défend l'idée que Rioulf était un « chef de guerre de l'Évrecin » (Evrecin warchief), privilégiant le témoignage d'Orderic Vital qu'elle juge plus crédible que les « conjectures modernes » situant le rebelle dans le Cotentin ou le Bessin sur la base d'une présomption erronée d'une autorité ducale déjà puissante et cohérente en 933Eleanor Searle, op. cit., p. 74.. Searle souligne que les traditions d'Orderic sur cette région possèdent un poids historique supérieur car son propre monastère se situait dans ce district, et elle analyse la révolte non comme une menace lointaine, mais comme le défi d'un chef local situé près du centre du pouvoir à Rouen. Dans son positionnement historiographique, elle utilise cet épisode pour illustrer la fragmentation de la puissance normande primitive : la demande de Rioulf concernant la Risle et sa raillerie envers Guillaume Longue-Épée — affirmant que le duc ne pouvait donner ces terres car « il ne les possédait pas » — démontrent selon elle que la stabilité de l'époque reposait sur la coopération précaire entre chefs norrois plutôt que sur une souveraineté territoriale effective sur la rive gauche de la Seine.

L'école de Cambridge et les Oxford Medieval Texts Dans son Histoire ecclésiastique, Orderic Vital identifie le chef de l'insurrection de 934 comme étant originaire d'Évreux (Ebroicensem). Ce passage, situé au Livre I dans la sous-partie intitulée « », constitue l'unique mention par l'auteur de cette origine géographique précise. Marjorie Chibnall qui a compilé les sources manuscrites de l'histoire d'Orderic, isole le passage correspondant ci-dessous :

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La publication des Gesta Normannorum Ducum (GND), édités et traduits par Elisabeth Van Houts pour la collection des Oxford Medieval Texts, est considérée par l'historienne Marjorie Chibnall, de l'Université de Cambridge, comme un « événement d'importance capitale pour l'histoire de la Normandie »Marjorie Chibnall, « Compte rendu : The Gesta Normannorum Ducum of William of Jumièges, Orderic Vitalis and Robert of Torigni by Elisabeth M. C. Van Houts », Cahiers de Civilisation Médiévale, 1995, p. 90-91.Orderic Vitalis, The Ecclesiastical History of Orderic Vitalis, Vol. I, éd. M. Chibnall, Oxford, 1980, p. 1.. Qualifiée d'« édition magistrale », ce travail a reposé sur le manuscrit,la « rédaction C », le moins corrompu corrigeant ainsi les erreurs d'identification et de datation des éditions précédentes. Cette édition se distingue par sa clarté, intégrant les interpolations d'Orderic Vital et de Robert de Torigni de manière chronologique afin de mettre en lumière l'évolution de l'historiographie normande au fil des siècles.

L'historienne Elisabeth Van Houts isole le début de la révolte par la phrase suivante :

« »The Gesta Normannorum Ducum of William of Jumièges, Orderic Vitalis and Robert of Torigni, vol. I, éd. et trad. Elisabeth M. C. Van Houts, Oxford, Clarendon Press, 1992, p. 78..

Ce passage a été traduit dans l'ouvrage d'Elisabeth Van Houts par : « Car un certain Rioulf, excité par les furies de la trahison, ayant infecté un grand nombre de personnes par le poison de la discorde, prit les armes avec la volonté d'expulser totalement le duc du pays »The Gesta Normannorum Ducum, op. cit., p. 79..

L'origine d'Évreux (Ebroicensem), mentionnée par Orderic Vital dans ses propres ajouts au texte initial de Guillaume de Jumièges, est considérée dans ce travail de restauration comme une interpolation. Pour cette raison, cette précision géographique n'a pas été retenue dans le texte final de cette édition. L'appareil critique de Van Houts souligne d'ailleurs l'incertitude entourant le personnage : .

La défense d'une origine cotentinoise La défense d’une origine cotentinoise pour Rioulf (ou Riouf) s'appuie principalement sur le témoignage du poète et chroniqueur Wace, ainsi que sur l'analyse de la composition sociopolitique et géographique de la Normandie occidentale au siècle.

Témoignage de Wace et contexte politique La source la plus explicite situant Rioulf dans la presqu'île de la Manche est le Roman de Rou. Wace y affirme sans ambiguïté que Rioulf était Jules Lair, Étude sur la vie et la mort de Guillaume Longue-Épée (893-943), Paris, Picard, 1893, p. 22.Wace, Le Roman de Rou et des ducs de Normandie, éd. Frédéric Pluget, Rouen, Édouard Frère, 1827, tome 1, p. 106.. L'historien Jules Lair souligne que le témoignage de Wace, bien que plus tardif ( siècle), repose sur des traditions locales fortes, l'auteur étant originaire de Jersey et chanoine de BayeuxJules Lair, Étude sur la vie et la mort de Guillaume Longue-Épée (893-943), op. cit., p. 23..