vignette|Museum für Alltagsgeschichte (musée "de la vie de tous les jours") situé à Neupölla en Autriche L’Alltagsgeschichte, que l’on peut traduire littéralement par « histoire du quotidien », est un courant allemand d’histoire sociale fondé dans les années 1980 par Hans Medick et Alf Lüdtke. Née en Allemagne de l’Ouest, l’Alltagsgeschichte a pour ambition de lier les expériences quotidiennes des gens ordinaires aux grands changements socio-politiques qui se produisent dans la société. En ce sens, le courant peut être rattaché à la microhistoire italienne et à l’History from Below anglo-saxonne.
Courant historiographique
Définition
Fondateurs et terminologie L’Alltagsgeschichte est un courant d’histoire sociale allemand fondé au début des années 1980 par deux historiens allemands, Alf Lüdtke et Hans Medick, tous deux chercheurs à l’Institut Max Planck à Göttingen. Ils ont également été accompagné par l’historien allemand Lutz Niethammer. Porté par de jeunes historiens, les Alltagshistoriker, commençant leur carrière, le mouvement s’est ensuite construit par le biais de plusieurs revues dont Historische Anthropologie, fondée par Richard van Dülhmen et Alf Lüdtke, dans laquelle les historiens du quotidien ont largement publié leurs travaux.
En ce qui concerne la terminologie, elle provient de l’allemand Alltag, que l’on peut traduire grossièrement en français par « vie quotidienne » et de Geschichte qui désigne l’histoire. L’expression Alltag a, dans un premier temps, été utilisée en sociologie avant d’être transposée dans le domaine de l’histoire. Il est, en outre, essentiel de ne pas confondre ce courant allemand avec « l’histoire de la vie quotidienne » française. En effet, ces deux courants n’ont pas les mêmes ambitions ni la même perspective. Il est néanmoins possible, d’une certaine manière, de considérer « l’histoire de la vie quotidienne » comme une thématique de l’Alltagsgeschichte.
Ambitions du courant Dans son ouvrage Alltagsgeschichte Zur Rekonstruktion historischer Erfahrungen und Lebensweisen, faisant office de manifeste au mouvement, Alf Lüdkte déclare que l’ambition de l’Alltagsgeschichte est de :« se dresser contre l’historiographie qui a trop longtemps ignoré le quotidien. Au centre des recherches menées par l’Alltagsgeschichte et de ses conceptions se dressent les actions et les souffrances de ceux qui ont régulièrement été étiquetés sous l'appellation tout aussi polysémique de « petites gens ». Dans l’Alltagsgeschichte, l'attention ne se porte plus seulement sur les faits (et les méfaits) ni sur l'empreinte des « grands » […]. Bien plus importantes deviennent la vie et la survie de ceux que l'on appelle traditionnellement les sans noms…».
L’ambition des tenants de l’Alltagsgeschichte est, pour ainsi dire, de relier les expériences quotidiennes des gens ordinaires aux grands changements sociaux et politiques qui se produisent dans une société. En ce sens, on peut la distinguer de l’histoire de la vie quotidienne française. Par conséquent, l’Alltagsgeschichte peut être définie comme une tentative d’histoire intégrale, cherchant à « identifier et à intégrer toutes les données matérielles, sociales, politiques et culturelles pertinentes permettant la reconstruction la plus complète possible des expériences ordinaires de vie dans toute leur complexité ».
En outre, ces historiens du quotidien ont la volonté de dépasser un milieu universitaire qu’ils jugent élitiste et conservateur. Le monde académique exclut, alors, les étudiants et les enseignants convaincus de la nécessité d’un renouveau en faveur d’une histoire plus sociale. Par conséquent, les tenants de l’Alltagsgeschichte souhaitent bannir de la discipline historique les thématiques « répétitives » qui corrompent la production historique. Sur la base d'une lecture critique et « non dogmatique » de l’œuvre de Karl Marx, il s'agit pour les Alltaghistoriker de donner de la visibilité aux actions de ceux dont l'existence n'avait pas été considérée auparavant par les spécialistes allemands de l'histoire sociale (Gesellschaftsgeschichte). Néanmoins, les historiens du quotidien s’éloignent des conceptions de Marx pour privilégier une approche plus personnelle.
Les historiens du quotidien privilégient par conséquent le « regard par en bas », la sphère privée ainsi que les habitudes de vie qui deviennent des clés d'interrogation et de compréhension de la construction du lien social. L'histoire quotidienne s’intéresse également aux expériences et aux perceptions subjectives ainsi qu’aux mentalités à long terme. Parmi les thématiques les plus parlantes, les recherches des Alltaghistoriker sur la période nazie ont permis de mettre en lumière, d’une part, le processus de domination et, d’autre part, le rôle actif joué par de nombreux Allemands en faveur du nazisme.
Courants historiographiques connexes Bien que particulièrement vaste, l’entreprise de l’Alltagsgeschichte ne peut être pratiquée qu'à petite échelle. C’est pourquoi, elle peut être rapprochée de la microstoria italienne, particulièrement étudiée parmi les historiens allemands durant les années 1980, ainsi que de l’école marxiste anglo-saxonne de l’History from Below. Ces deux courants ont, en effet, pour point commun de se focaliser sur l’individu, ses actions et son comportement, et de facto de ne pas traiter les sociétés comme un bloc uniforme. Ceci implique une réduction de l’échelle d’analyse. Au départ, tous ses courants avaient également pour ambition de porter leur attention sur les perdants et les exclus de l'histoire.
Par la suite, l’Alltagsgeschichte s’est rapidement structurée et s’est ainsi singularisée de la microstoria. En effet, les Alltagshistoriker se concentrent sur des activités inconscientes, routinières et des actes répétitifs dans le but de relier ces études de cas aux processus historiques globaux. A contrario, la microhistoire s’intéresse plutôt aux phénomènes spectaculaires et "unique".
En résumé, microstoria et Alltagsgeschichte partagent les mêmes caractéristiques essentielles bien qu’elles différent quelque peu en termes de méthode et de perspective. C’est pourquoi l’historienne allemande Dorothée Wierling déclare que « l’Alltagsgeschichte est une forme de microhistoire ».
En raison de sa perspective extrêmement large, l’Alltagsgeschichte entretient des rapports avec d’autres courants historiographiques. C’est notamment le cas avec l’histoire orale dont la méthodologie est relativement proche. Le même constat peut être fait avec l’histoire de la mémoire et l’histoire des représentations.
Critiques et tensions autour du mouvement Les critiques adressées à l’Alltagsgeschichte peuvent être regroupées en deux catégories : les critiques d’ordre social et celles d’ordre purement épistémologique. Mentionner ces critiques est primordial car elles permettent de mettre en lumière les principaux enjeux lors de l'émergence d'un courant historiographique nouveau : « la controverse et la discussion théorique sont les piliers de toute démarche qui veut faire école ».
Les critiques d'ordre social L’Alltagsgeschichte est un courant porté par des historiens de gauche qui remettent alors en cause le système académique allemand. Les premières critiques envers le mouvement sont, par conséquent, venues d’historiens positionnés ailleurs sur l’échiquier politique qui lui reprochent ce parti pris. L’Allemagne est alors encore séparée entre un régime capitaliste à l’Ouest et un régime communiste à l’Est.
En outre, l’Alltagsgeschichte entretient des rapports très conflictuels avec la Sozialgeschichte, l’école de l’histoire sociale de Bielefeld. En effet, les Alltagshistoriker ont remis en question l’usage dans le domaine historique allemand de la Strukturgeschichte, ou l'histoire des structures, défendue par l’école de Bielefeld. Cette dernière se donne pour ambition d’analyser des processus sociaux globaux à partir des concepts de modernisation, de croissance et de constitution de l'État moderne. De leur côté, les membres de l’Alltagsgeschichte plaident au contraire pour un nouveau modèle d'histoire sociale, loin de l’histoire sociale « sans peuple » façonnée par l’école de Bielefeld.
En réaction, les principaux défenseurs de la Strukturgeschichte, dont Hans-Ulrich Welher, ont suspecté les Alltagshistoriker de pratiquer une histoire qui relèverait davantage de l'imagination que de la science. En d’autres termes, ils ont défini l’Alltagsgeschichte comme un courant sans perspective ni concept scientifique car exclusivement focalisé sur les « petites gens ». En ce sens, elle est même rattachée à la volonté néo-romantique de s’éloigner de l’actualité politique.
Un conflit s’est ainsi instauré entre les historiens traditionnels et ceux qui ne suivent pas les « règles » de l’histoire, à savoir les Alltagshistoriker. Lors du Historikertag, le Congrès des historiens allemands, en , l’Alltagsgeschichte est d’une part critiquée pour sa méthode jugée « peu productive, inadéquate et irritante ». D’autre part, elle est perçue comme un phénomène de mode, amplifié par les médias et porté par la vague écologiste. Aux accusations d’amateurisme s’ajoutent, de surcroît, des accusations d’arrivisme : les historiens du quotidien sont, en effet, accusés de profiter de modes et d’inquiétudes sociales pour affirmer leur place dans le champ académique de l’histoire. À ce sujet, l’historien contemporain britannique Ian Gwinn déclare que l’Alltagsgeschichte s’est, au même titre que l’History from Below, emparée de l'esprit insurgé du mouvement ouvrier et des nouveaux mouvements sociaux pour former un mouvement historique « radical et bricolé de toutes pièces ».
Les critiques d'ordre épistémologique Outre les critiques sociales, les détracteurs remettent également en cause l’Alltagsgeschichte sur le plan épistémologique. En effet, ils considèrent que l’étude sur les oubliés de l'histoire ne constitue que de simples illustrations venant compléter les analyses de l'histoire des structures. Les adversaires lui reprochent également d'en revenir à l'historicisme positiviste. Cette doctrine, menée au par l’historien prussien Leopold von Ranke, peut se résumer, selon eux, à partir de la réalité historique pour construire un système théorique et élaborer des concepts, en oubliant que c'est à l'historien qu’incombe, dans un contexte donné, l’élaboration d’un système théorique à l'étude du passé.
Les détracteurs les plus virulents, dont Hans-Ulrich Wehler, affirment, quant à eux, que l’Alltagsgeschichte traite une histoire passée avec des concepts du présent. Pour ainsi dire, le principal problème de l'histoire du quotidien serait l’opposition qu’elle fait entre une description objective et une compréhension subjective des événements. L’historien allemand y discerne, notamment, une réévaluation de l’émotion aux dépens de la rigueur et une incapacité à synthétiser : « l’Alltagsgeschichte peut narrer des histoires tirées du quotidien mais pas écrire une histoire du quotidien allemand entre 1800 et 1980 ». Toujours selon Wehler, les historiens du quotidien se réfugient dans le refus de la théorisation et basculent ainsi dans l'obscurantisme le plus total.