L'enfance de Francisco Franco se déroula à Ferrol, en Galice, ville où il est né en 1892 jusqu'à son entrée à l’Académie de Tolède.
Le général Francisco Franco est l'héritier d’une lignée de six générations d’officiers de marine pour qui aucune autre existence n’était envisageable qu’au service du drapeau, dans la flotte de guerre de préférence. Sa ville natale (alors la plus importante base navale d’Espagne, où vivait en vase clos une caste de militaires), le milieu familial (avec les figures contradictoires du père, libre-penseur, impie et bambocheur, et de la mère, pieuse, sobre et charitable), les circonstances historiques (la défaite espagnole de 1898 face aux États-Unis avec la perte des derniers vestiges de l’Empire colonial, la Révolution philippine, le Traité de Paris (1898)) constituent sans doute autant de clefs d’analyse permettant de mieux cerner la personnalité du futur dictateur. En particulier, ladite défaite de 1898 avait fait de Ferrol une ville déchue, peuplée de militaires réduits à l’indigence et pétris de rancœur à l’encontre de la société civile, jugée par eux trop peu patriotique — fracture sociale qui ne cessera de nourrir la réflexion idéologique ultérieure de Franco.
Rien ne singularisa le parcours scolaire du futur Caudillo, si ce n’est une très vive ambition. La parentèle, ou le clan, c’est-à-dire la famille élargie à quelques amis d’enfance, gardera une importance notable pour Francisco Franco, notoirement ses deux frères Nicolás et Ramón, qui ne lui ressemblaient guère, et son fidèle cousin Pacón. Par sens du clan, par fidélité ou indifférence aux nouveaux contacts, c'est à peine si Francisco Franco renouvellera son environnement social et qu'il étendra ce milieu initial à quelques compagnons d’armes du Maroc ou à un collaborateur occasionnel.
Naissance vignette|250px|Francisco Franco, au jour de son baptême, le 17 décembre 1892, dans les bras de sa mère María del Pilar Bahamonde. À gauche, le père Nicolás Franco Salgado-Araújo.
Francisco Franco vint au monde le à Ferrol, dans la province de La Corogne, au numéro 108 de la rue Frutos Saavedra (actuelle Rua Maria ou Calle María), dans le centre historique de la ville.. Le , il fut baptisé en l’église San Francisco, qui était l’église de la paroisse de la marine de guerre et de l’armée, et reçut le nom de Francisco Paulino Hermenegildo Teódulo — Francisco à cause de son grand-père paternel, Hermenegildo à cause de sa grand-mère maternelle et marraine, Paulino à cause de son parrain, et Teódulo à cause de Théodule de Constantinople, le saint du jour.. Son père, Nicolás Franco Salgado-Araújo (1855-1942), était capitaine dans la marine, et était parvenu au grade d’intendant-général, fonction équivalant à général de brigade., et sa mère, María del Pilar Bahamonde y Pardo de Andrade (1865-1934)., était issue d’une famille ayant elle aussi une tradition de service dans la marine, et jouissait, en tant que fille du commissaire de l’escadre navale de la place, d’un statut social semblable à celui de son mari. L’aîné des enfants du couple, Nicolás, allait à son tour se conformer à la tradition familiale et devenir officier de marine et diplomate. L'autre frère de Francisco Franco, Ramón, saura s’acquérir par ses prouesses aéronautiques une grande notoriété comme pionnier d’aviation. Il avait enfin deux sœurs, Pilar et Paz, mais cette dernière mourut à l’âge de cinq ans..
Milieu et contexte historique
Ferrol et sa base navale
La ville de Ferrol et ses environs, où jusqu’à ses derniers jours Franco consacrait ses moindres loisirs à pêcher dans les torrents près de Pontedeume ou dans les eaux de la mer Cantabrique, sont peut-être une des clefs pour comprendre le personnage de Franco.. Petite ville endormie qui ne comptait au début du que quelque et était encore à cette époque-là cernée de murailles., Ferrol s’étend sur la rive nord d’une magnifique rade naturelle et hébergeait alors la plus grande base navale du pays, en plus d’importants chantiers navals. Cependant, ses habitants ordinaires connaissaient encore des conditions de vie fort dures et resteront privés d’eau courante jusqu’en 1923..
Bartolomé Bennassar observe que dans ses mémoires dictées au Pozuelo, le vieux Caudillo mentionne seulement Ferrol, sans faire aucune référence à la Galice, sa région natale, ce qui vient confirmer le caractère marginal de Ferrol, « ghetto militaire », selon le mot de Bennassar, ville vivant de la mer et de l’argent de l’État, « presque étrangère à une région qui, en cette fin du , est l’une des terres les plus pauvres d’une Espagne pauvre. Le revenu par tête des quatre provinces de Galice est, avec celui des deux provinces d’Estrémadure, le plus faible d’Espagne ».. Le jeune Franco n’avait quitté Ferrol que pour se rendre, par voie de mer, à la capitale provinciale La Corogne, toute proche, où il fallait aller passer les examens de fin d’année..
La paroisse castrense (c'est-à-dire de l’armée) était un modèle accompli d’endogamie sociale.. Les militaires gradés y constituaient une caste privilégiée et isolée, et leurs enfants, dont les Franco, vivaient dans un milieu clos, presque étranger au reste du monde, constitué exclusivement d’officiers, généralement de la marine, où se faisait la socialisation des jeunes gens... Sur le plan socio-économique, les militaires appartenaient plutôt à la classe moyenne, dépourvus qu’ils étaient de grands moyens en dehors de ceux qu’ils pouvaient recevoir par héritage. Les Franco avaient quelque peine à tenir le rang social auquel ils aspiraient et avaient un train de vie assez austère, un budget serré pour les vêtements et les loisirs, mais la famille ne souffrait pas de privations et avait un domestique, voire deux, lorsqu’ils s’installèrent dans la grande maison du Paseo de Herrera, vaste demeure de deux étages, acquise sans doute grâce à un héritage cubain... En somme, note Bartolomé Bennassar, « une existence ordinaire pour une famille de la classe moyenne, confinée dans une ville qui ressemblait à une petite île, une ville-ghetto car non encore, au début des années 1900, reliée par chemin de fer au reste de l’Espagne »..
La défaite espagnole de 1898
vignette|Vue panoramique sur la rade (ría) de Ferrol depuis le mont Ancos.
Un événement historique survenu en 1898 permet d’expliquer en partie les rudimentaires idées politiques de Franco. La perte de Cuba à la suite de la guerre hispano-américaine signifia la disparition définitive de ce qui avait été l’Empire espagnol, et ce dans une période perturbée où, sur la base d’un libéralisme élitiste non encore consolidé et instable, des tentatives avaient lieu d’instaurer le parlementarisme démocratique appuyé sur le suffrage universel. En Espagne, le avait été marqué par une longue période d’instabilité politique et de guerres civiles ; les projets des libéraux se heurtaient chaque fois à la réaction de l’Ancien Régime et de l’Église. Cette situation de conflit politique et social, à laquelle s’ajoutaient révoltes et guerres intestines et coloniales, fut propice à un système politique corrompu et inefficace dans une Espagne appauvrie, retardée et en proie à d’importants déséquilibres entre classes et de disparités entre régions.. Pour Franco, de même que pour les conservateurs d’une grande partie du , il a dû être tentant d’assimiler aux anciens régimes autoritaires la grandeur de l’Empire déchu, et aux nouvelles positions libérales le désastre de sa perte.
Ferrol plus particulièrement, dont toute l’activité était axée sur l’envoi de troupes et le commerce avec les colonies d’outre-Atlantique, fut avec Barcelone l’une des villes les plus durement frappées par cette défaite. Ainsi l’enfance de Franco se passa-t-elle dans une ville déchue, parmi des militaires retraités ou invalides, réduits à l’indigence, et dont le gouvernement n’était plus en mesure de verser les pensions, où les communautés professionnelles — militaires et marins d’une part, commerçants de l’autre — s’étaient repliées sur elles-mêmes, enfermées dans une rancœur réciproque. El Ferrol, note Andrée Bachoud, est « l’image du climat qui règne partout en Espagne et qui va entraîner la plus grande crise politique qu’elle ait connue de toute son histoire ».. Dans les milieux militaires et dans une partie de la population, la résistance dont avait fait preuve une flotte pourtant obsolète et mal équipée était considérée comme le fruit de l’héroïsme de quelques militaires qui avaient tout sacrifié à la patrie, et la défaite comme la conséquence de l’attitude irresponsable de quelques politiciens corrompus qui avaient délaissé les forces armées. L’armée, désormais privée d’empires d’outremer à défendre, poussa alors, notamment pour laver l’affront de la défaite, aux ultérieures interventions au Maroc, pendant que se généralisait en son sein un patriotisme exacerbé et un sentiment de supériorité vis-à-vis de la population civile, et que l’émergence des régionalismes — principalement catalan, attisé par les élites catalanes auxquelles échappait désormais le marché cubain — et le renforcement du pacifisme de gauche, étaient perçus comme des ferments de dissolution de la nation... La défaite signa ainsi le divorce entre société militaire et la société civile..
Le désastre de 1898 fut en outre d’autant plus durement ressenti à Ferrol que quelque avaient péri lors des combats navals., que des milliers de marins originaires de Galice s’étaient enrôlés dans la désastreuse aventure et étaient revenus démoralisés, blessés et mutilés., et que les vestiges de l’empire colonial — en particulier Cuba, Porto Rico et les Philippines — qui jusqu’alors avaient permis à l’Armada d’offrir une carrière aux enfants de Ferrol, s’étaient évanouis par cette défaite.. Pourtant, en 1898, Franco n’avait que cinq ans, et la perte de Cuba serait passée inaperçue pour lui, n’était la réaction que l’événement suscita dans la société espagnole et qui se prolongea durant toute son enfance et sa première jeunesse. La grande défaite navale fut en effet vécue en Espagne comme une humiliation infligée par un pays émergent à un grand État impérial.
La défaite de 1898 fut souvent commentée dans la famille Franco et plus tard par les garçons de la génération du Caudillo, ne serait-ce que parce que l’issue fatale de la guerre avait transformé leur destin en leur fermant la carrière d’officier de marine. La perte des restes de l’empire colonial est le premier drame que Franco reconnaissait comme traumatique pour lui.. Dans ses Apuntes (notes autobiographiques, ébauche de mémoires), il revendiquait son appartenance à cette « génération du Désastre » et, confondant son histoire personnelle et l’histoire nationale, assignait à la perte de Cuba une place primordiale dans sa vie . En imputant les désastres de son pays aux « intrigues étrangères et à l’invasion de la franc-maçonnerie », il exprimait à son tour les frustrations de l’armée qui rejetait sur la classe politique la responsabilité du désastre. Dans Raza, court roman de Franco publié en 1941, et dans d’autres de ses écrits, il s’indignait des calomnies américaines sur l’explosion du cuirassé américain , de la trahison des politiques ou du manque de patriotisme des foules.. Ses réflexions postérieures sur le désastre de 1898 le portèrent à rallier les thèses de l’idéologie régénérationniste, qui du reste se répandit dans toute l’Espagne dans les premières années du et qui, au-delà des interprétations divergentes, postulait invariablement la nécessité de réformes profondes et le rejet du système hérité de la Restauration, et dénotait à la fois une filiation positiviste et des tendances utopiques.. Les frères Franco étaient par ailleurs de fervents monarchistes, et avaient notamment été indignés par l’attentat anarchiste perpétré à Madrid en 1906 contre le roi Alphonse XIII et sa jeune femme doña Victoria Eugenia..
Ascendances et famille