Les légendes de Guanyin sont un ensemble d'histoires légendaires qui content la transformation, dans le bouddhisme chinois, du bodhisattva Guanyin, forme chinoise d'Avalokiteśvara en une forme féminine. En Chine, la plus connue de ces légendes est celle de la princesse Miao-shan qui deviendra Guanyin, et qui sera souvent connue aussi comme la déesse de la miséricorde.

À côté de cette version chinoise, on trouve également au Viêt Nam des légendes qui content cette transformation et qui ont donné naissance à des œuvres très populaires.

La légende de Miao-shan

Origine vignette|Guanyin assise. Porcelaine de Dehua, . Hong Kong Museum of Art La plus ancienne inscription relative au culte de Miao-shan, gravée en 1100, est attribuée au moine bouddhiste chinois Jiang Zhiqi (蒋志奇) (1031-1104). Mio-shan y est assimilée à Guanyin sous sa forme de Grande Compatissante aux mille bras et  mille yeux, vénérée depuis plusieurs siècles au monastère  du mont Putuo (普陀島 Putuodao), le Mont des Parfums, un des quatre monts bouddhistes de Chine.

Selon le sinologue britannique Glen Dudbridge, la plus ancienne version de la légende figure dans une des chroniques du bouddhisme en Chine, le Lung-hsing fo-chiao pien-nien t'ung-lun (龍興佛橋邊寧倫, Chroniques complètes des enseignements de Bouddha durant la période de l’empereur Song Xiaozong 宋孝宗), écrite en 1164 par le moine Tsu-hsiuGlen Dudbridge, The Legend of Miao-shan (Revised Edition) Oxford, Oxford University Press, 2004 172 p.Chün-fang Yü, Kuan-yin, The Chinese Transformation of Avalokiteśvara, New-York, Columbia University Press, 2001, , 656 p.; ..

La légende

Il existe différentes versions de la légende, et les variantes, souvent notables, que ces versions présentent s'expliquent par la rivalité qui existait entre les écoles taoïstes et bouddhistes .

Dans le texte qui suit, un des personnages est l’empereur de Jade. Il s’agit donc d’une version  influencée par la pensée taoïste, ce qui n’est pas le cas du texte nettement bouddhiste traduit par Dudbridge.

Contexte vignette|Guanyin en tant que "porteuse de fils" avec des petits garçons et des dragons de mer. Porcelaine « blanc de Chine », fours de Dehua. Vers 1620-1720. Victoria and Albert Museum Sous la Dynastie du Ciel d'Or (朝金天 Chao Jintian), un jeune roi appelé Miaozhuang (妙莊) monta sur le trône après trois ans de guerre incessante ; il désirait par-dessus tout un héritier, mais comme il avait fait couler le sang pendant ces trois années, les dieux rechignaient à l'exaucer. Exceptionnellement et pour racheter une famille de voleurs, trois filles naquirent de son épouse, Baiya (白牙) : Miaoqing (妙清), Miaoyin (妙音) et Miaochan (妙善). Le roi était désespéré, mais ses ministres le rassurèrent en lui disant qu'une de ses filles épouserait sans doute le futur héritier du trône.

Mais alors que ses deux sœurs trouvèrent un bon parti, Miaochan résistait obstinément au mariage, car elle désirait embrasser la vie religieuse et devenir bonzesse. Voyant cela et désireux de vaincre cette obstination, insistance, son père, le roi, la dépouilla de ses vêtements, la vêtit de haillons et l'abandonna dans le jardin de la Reine, sans rien. Mais contre toute attente, il s'avéra que cette vie érémitique convenait parfaitement à la jeune fille...

La vie monastique Sans écouter le roi qui s'évertuait à la raisonner, elle décida de rejoindre le temple de la Pagode de l'Oiseau Blanc (白雀禪寺 Baique Chansi), où résidaient déjà cinq cents bonzesses. Bien malgré lui, le roi la laissa quitter le palais et embrasser cette vie monastique; mais il ordonna par décret aux bonzesses de mener la vie dure à la princesse afin de la dégoûter de son choix. Pourtant, rien n'y fit: Miaochan supportait tout sans se plaindre. Bientôt, la mère supérieure lui avoua qui pesait sur elles si la princesse persistait dans son choix, . Elle finit par passer un marché avec les sœurs, s'engageant à s'occuper seule des tâches ménagères et de la cuisine.

Menaces Ému par tant de piété, l'Empereur de jade lui envoya des Esprits pour l'aider. Voyant cela, les bonzesses furent émerveillées. Le roi, lui, fut au contraire excédé et il dépêcha son armée pour brûler le temple. Effrayées, les nonnes allèrent prier Miaochan de les aider. Alors celle-ci adressa une prière au Ciel et piquant son palais avec son épingle à cheveux en bambou, elle cracha vers le Ciel : des nuages s'amoncelèrent qui bientôt éteignirent l'incendie, sauvant ainsi le temple. Furieux, le roi fit jeter sa fille en prison, puis décida à l'exécuter publiquement ; son épouse, la reine eut toutefois une dernière idée: bâtir une tour sur le chemin du supplice afin d'attirer à elle sa fille en donnant des fêtes et des festins qui la feraient réfléchir sur sa situation, sûre de l'emporter cette fois-ci. Le roi acquiesça car il ne voulait vraiment pas se couvrir de honte à l'idée de verser le sang de sa propre fille. Hélas pour eux, non contente de refuser l'offre de rejoindre sa mère et la fête, la princesse baissa la tête et les yeux devant ses parents et les ignora totalement.

Excédé, Miaozhuang fit enfermer sa fille dans ses appartements pour qu'elle donner une dernière possibilité de renoncer à sa foi. Mais devant son inflexibilité, il lui promit de l'exécuter à l'aube. Alors, une fois encore, les Esprits intervinrent : le tudi (土地), l'Esprit de la Localité qui avait tout entendu, fit son rapport au Ciel. L'Empereur de jade lui ordonna de veiller sur le corps de a jeune fille, afin qu'aucun mal ne lui soit fait, car ce corps était promis à devenir celui d'un Pusa (Bodhisattva); en cas de mise en œuvre des menaces d'exécution, il devait en outre emmener ce corps dans la forêt.

C'est ainsi qu'au moment de l'exécution, ni le sabre du bourreau — il se brisa en deux — ni les lances ne purent entamer le corps de Miaochan. Voyant cela, le roi la fit étrangler avec une bande de soie: la jeune fille mourut. Mais à peine la vie avait-elle quitté son corps qu'un tigre bondit et s'en empara et l'emporta dans la forêt. C'était bien sûr le tudi.

Au Paradis Quand Miaochan rouvrit les yeux, elle n'était plus sur terre, mais dans l'autre monde. Elle y fut accueillie par un émissaire du lieu, venu pour lui faire visiter les dix-huit enfers (十八地獄 Shiertiyu). Les dix juges (十殿閻王 Shidian Yenwang) eux-mêmes vinrent à sa rencontre et lui demandèrent de prier en ces lieux. La princesse accepta à la condition que les suppliciés des dix palais (小地獄十殿宮 Xiaotiyu Shidiangong) soient délivrés le temps de l'écouter. Il en alla comme elle désirait; mais à peine avait-elle commencé à réciter ses prières qu'il n'y avait plus de supplices, et les damnés furent gagnés par la joie : l'Enfer était devenu Paradis. Effrayés, les dix rois renvoyèrent alors l'âme de Miaochan sur terre afin qu'elle retrouve son corps laissé dans la forêt et préservé de la dégradation par le tudi.

Miaochan devient Guanyin vignette|Guanyin. Shitao, 1674. Encre sur papier, H. 193,6 cm. Musée de Shanghai Miaochan se réveilla à nouveau dans la forêt. Comme l'endroit semblait désert, elle se désespéra de ne pouvoir prier pour personne et éclata en sanglots. Arrive un inconnu, qui se dit ému par son histoire et lui promet de l'épouser. Cette proposition offensa la princesse qui la rejeta violemment. L'inconnu lui révéla alors qu'il était en réalité le Tathagatha (如來 Rulai), qu'il avait testé sa foi et décidé de l'emmener dans un lieu où elle aurait tout loisir de prier pour le salut des êtres : la pagode du Mont des Parfums (香山 Xiangshan), sur l'île de Putuo (普陀島 Putuodao). Il lui remit une pêche d'immortalité et comme l'île se trouvait à plus de trois mille lis, ce fut une fois de plus le tudi, changé en tigre, qui fut chargé de la transporter jusque là-bas.

Elle passa neuf ans sur le Mont Putuo (普陀山 Putuoshan) à se perfectionner, et devint ainsi pour tous, la Reine des trois mille Pusa (三千普薩 Sanqian Pusa) et de tous les êtres de chair. Dizangwang (地藏王) (aussi appelé Kshitigarbha), le bodhisattva des Enfers fut si émerveillé par tant de vertu qu'il décida d'en faire la Souveraine du Ciel, de la Terre et du Bouddhisme. Une grande cérémonie fut donnée en son honneur, où furent invités les plus grandes divinités du Ciel, de la Terre et des Enfers, et devant témoins, Miaochan devint Guanyin puis monta sur son trône de lotus.

On pria Guanyin de trouver un jeune garçon et une jeune fille pour l'assister dans sa tâche, et ce fut le tudi qui fut chargé de lui trouver ses nouveaux assistants. Le premier, du nom de Chancai (善才), n'était encore qu'un jeune bonze novice, raison pour laquelle Guanyin aussi décida de le mettre à l'épreuve. Voici donc que des Immortels déguisés en pirates font semblant d'attaquer le temple; effrayée, Guanyin court au bord d'une falaise et se jette dans le vide. Sans réfléchir, le jeune bonze se jette lui aussi dans le vide pour la rattraper. Devant tant de piété, Guanyin accepta d'en faire son assistant.

Son deuxième assistant sera une assistante : avait jadis sauvé le troisième fils du Roi-dragon (龍王三子 Longwang Sanzi), changé en carpe et capturé par un pêcheur. Le roi lui avait donc fait porter une perle lumineuse afin de la remercier. petite-fille Longnü (龍女 c'est-à-dire Femme-dragon) tenait à la lui remettre en personne et supplia son grand-père de pouvoir se mettre au service de la déesse pour suivre ses enseignements. Après maintes épreuves, Longnü devint à son tour la suivante de Guanyin avec Chancai.

Dans La Pérégrination vers l'OuestWu Cheng'en, La Pérégrination vers l'Ouest, Paris, Gallimard, Pléiade, 1991, Vol.1, Livre VI, Chap. XVII à XVIII., on donne une autre version de la conversion de Chancai auprès de Guanyin : c'était un monstre nommé Vent-Noir (黑風 Heifeng) qui fut vaincu par Sun Wukong (孫悟空, communément appelé le Roi des Singes) et sauvé de la mort par Guanyin, qui en fit le gardien des arrières du PutuoshanWu Cheng'en, La Pérégrination Vers l'Ouest, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, 1991, Vol.1, , note 3 et , note 1..Toujours dans ce roman, Guanyin est déjà accompagnée d'un assistant, qui n'est pas Chancai, mais Hui'An, dont l'auteur nous apprend qu'il n'est autre que Muzha (木吒), le frère puîné de Nezha (哪吒).

Dénouement La légende se termine généralement ainsi : le père de Miao-shan, le roi Miaozhuang , tombe gravement malade. Il s’engage à céder son trône à qui sera capable de le guérir. Mais aucun médecin ne trouve le remède efficace. Apparaît alors un moine qui lui dit que le médicament qui pourra le guérir devra être composé d’un bras et d’un œil provenant d'une personne pure et sans tache. Il ajoute qu’une telle personne existe et vit sur le mont Putuo.

Le roi hésite devant une telle proposition. Mais finalement, suivant l'indication du moine, il décide d’envoyer un messager pour demander l’aide de cette sainte personne, ignorant qu’il s’agit d’une de ses filles. Celle-ci accepte sans hésiter. Peu après, le roi  est guéri. Il souhaite alors remercier personnellement cette femme qui a accepté de se mutiler pour le sauver, et lui proposer son trône comme il s’y était engagé. Quand il découvre que c’est Miao-shan, il lui demande pardon pour tout le mal qu’il lui a fait subir pendant tant d’années. Puis il lui fait construire un temple sur la montagne,

L’histoire se termine par la transformation de Miao-shan en la bodhisattva Guanyin. Débordante de compassion, elle fait vœu d’aider tous les êtres vivants, et pas seulement  les humains, jusqu’à ce qu’ils soient tous délivrés de la souffrance. Son lieu de résidence est l’île du mont Putuo, où elle se consacre totalement à la méditationCharles A.S Williams, Chinese Symbolism and Art Motifs, Tuttle Publishing, Quatrième édition complétée, 2006 pp. 242-246..

La légende dans le Xiyouji vignette|Petit autel privé de Guanyin, 2014.