Le kichwa ou quichua est une langue amérindienne proche du quechua, parlée essentiellement en Équateur, mais aussi par certaines populations du sud de la Colombie (le peuple Inga) et du nord du Pérou (dans la vallée du Napo). Apparentée au quechua péruvien, elle s'en distingue par plusieurs caractéristiques importantes, dont l'absence de suffixes possessifs. Le kichwa est une langue agglutinante, qui possède de nombreuses variantes régionales, avec en particulier des différences très significatives entre le kichwa d'Amazonie, parlé dans l'est de l'Équateur (provinces du Napo et du Pastaza), et les différentes variantes parlées dans la Sierra. Reconnu, ainsi que le Shuar, comme par la Constitution équatorienne de 2008, le kichwa est enseigné en Équateur dans de nombreuses écoles bilingues, et une tentative de normalisation de l'orthographe et de la langue depuis la fin des années 1990 a abouti à la création du « kichwa unifié ».
Caractéristiques linguistiques Vocabulaire de base
Mot français Quechua de Cuzco Kichwa terre hallp'a allpa ciel hanaqpacha hawapacha eau unu yaku feu nina nina homme runa kari femme warmi warmi manger mikhuy mikuna boire upyay upllana grand hatun hatun petit huch'uy uchilla nuit tuta tuta jour p'unchaw puncha
Noms et suffixes portant sur les noms En kichwa, la fonction des noms et des pronoms dans une phrase est précisée par un suffixe ajouté en fin de mot, d'une façon analogue aux déclinaisons latines. Contrairement au latin, tous les noms et pronoms se de la même façon. Le nominatif est rendu par le suffixe ka, qui marque le sujet de la phrase. Il peut parfois être omis, en particulier quand cela n'induit pas d'ambigüité sur le sens de la phrase. Allkuka mikun (le chien mange) L'accusatif est rendu par le suffixe ta, qui désigne l'entité sur laquelle porte l'action décrite par le verbe. Allkuka aychata mikun (le chien mange de la viande) Le génitif est rendu par le suffixe pak : paypak allku (son chien), Rosapak allku (le chien de Rosa) Le datif est rendu par le suffixe man. Rosaka paypak allkuman aychata karan (Rosa donne de la viande à son chien) L'ablatif est rendu par une variété de terminaisons correspondant aux différents compléments circonstanciels possibles : de lieu ou de temps (Wasipi, à la maison, shamuk watapi, l'année prochaine), de provenance (wasimanta, venant de la maison), de destination (wasiman, vers la maison), d'accompagnement (paypak kusawan, avec son mari) etc.
Le pluriel est formé par l'ajout du suffixe kuna : allkukuna signifie ainsi des chiens. La notion de genre est inopérante en kichwa. Toutefois, quand il est important de préciser le genre d'un nom, celui-ci peut être précédé de warmi (femme) ou kari (homme). Par exemple, allku signifie chien, sans précision de genre, warmi allku, chienne, et kari allku, chien mâle. Dans le cas où le nom est au pluriel, le morphème marquant la fonction du nom (ou du pronom) vient après la marque du pluriel (-kuna). Par exemple, ñukaka shuk allkuta charini (j'ai un chien), devient ñukaka allkukunata charini (J'ai des chiens).
Certains suffixes permettent de transformer un nom en un autre nom, -yuk qui marque la possession : allpa signifie terre, allpayuk signifie propriétaire terrien. Le diminutif, souvent affectueux, est marqué en kichwa par le suffixe '-ku', qui sert également à nommer les jeunes animaux. Par exemple, allkuku pour chiot, ou petit chien, ñuka paniku pour ma sœur, dans la bouche d'un homme, et avec un sens affectueux. Ce diminutif est également applicable à certains adjectifs, par exemple, uchillaku signifiera tout petit, ñutuku pourra signifier très doux, ou très tendre.
Le suffixe -china permet quant à lui d'exprimer l'action de fabriquer un objet. Ainsi, wasi signifiant maison, wasichina signifie construire une maison.
Adjectifs
Les adjectifs qualificatifs utilisés comme épithètes se placent en kichwa avant le nom qu'ils qualifient. Ils sont invariables, ne portant ni la marque du pluriel (kuna), ni marque de genre. Des chiens blancs traduira ainsi par yurak allkukuna (et non yurakkuna allkukuna). Utilisés comme attribut du sujet, ils se placent entre le sujet et le verbe, et portent généralement le suffixe -mi indiquant l'affirmation (kay allku yanami kapan : ce chien est noir). Dans le cas où l'attribut est utilisé comme négatif, l'adjectif porte le suffixe -chu pour indiquer la négation (kay allku mana yanachu kapan: ce chien n'est pas noir).
Les adjectifs peuvent également porter le diminutif -ku (kay allku uchillami kapan: ce chien est petit, kay allku uchillakumi kapan: ce chien est tout petit), ainsi que le suffixe -lla (« seulement ») qui tempère ou nuance le sens de l'adjectif (allillami kani: je vais assez bien, sans plus).
Verbes En kichwa, le verbe indiquant l'action principale vient en fin de phrase, tous les autres éléments de la phrase (sujet, compléments, éventuelles propositions subordonnées) viennent avant ce verbe.
Le sens des verbes peut être modifié par l'insertion avant la terminaison d'un ou plusieurs morphèmes modifiant le sens du mot. Selon Luis Cordero Crespo, il existe ainsi six morphèmes différents, qui sont les suivants : -ku indique que l'action est en cours ou en progrès (yachana : savoir, yachakuna : apprendre - littéralement, être en train de savoir), -chi indique que le sujet n'exécute pas l'action mais la fait exécuter par quelqu'un d'autre (yachana : enseigner - littéralement, faire savoir), -naku indique que l'action se réalise entre plusieurs personnes (llankana, travailler, llankanakuna, travailler à plusieurs), -wa indique que l'action du verbe porte sur la première ou la deuxième personne du singulier (karanki : tu donnes, karawanki : tu me donnes), -mu que l'action s'exécute de façon répétée ou qu'on exécute de nouveau une action qui a déjà été faite dans le passé, -ri indique que l'action est réflexive (armana : laver, armarina : se laver), -kri indique que l'on doit se déplacer pour effectuer l'action (armarikrina, aller se laver). La possibilité de combiner plusieurs de ces morphèmes pour préciser le sens d'un verbe permet de former à partir d'un même radical verbal plusieurs dizaines de verbes dérivés, ce qui donne une grande flexibilité à la langue kichwa.
La conjugaison en kichwa se fait par l'ajout de désinences au radical du verbe. Le kichwa compte six pronoms qui précédent le verbe, sans distinction de genre. Le verbe kawsana (vivre), dont le radical est kawsa-, se conjugue au présent de la manière suivante : Présent Passé simple Futur pers. sing. Ñuka kawsani Ñuka kawsarkani Ñuka kawsasha pers. sing. Kan kawsanki Kan kawsarkanki Kan kawsanki pers. sing. Pay kawsan Pay kawsarka Pay kawsanka pers. plur. Ñukanchik kawsanchik Ñukanchik kawsarkanchik Ñukanchik kawsashun pers. plur. Kankuna kawsankichik Kankuna kawsarkankichik Kankuna kawsankichik pers. plur. Paykuna kawsan Paykuna kawsarkan Paykuna kawsanka
D'autres temps existent, dont le passé continu. Le participe présent se forme par l'addition du suffixe shpa au radical verbal, le participe passé à l'aide du suffixe shka. Dans certaines régions, dont la province d'Imbabura, est utilisée une forme courtoise du tutoiement : kikin kawsapanki (tutoiement de courtoisie, au singulier), kikinkuna kawsapankichik (tutoiement de courtoisie, au pluriel).
Les verbes peuvent en général être substantivés en apposant la terminaison -k au radical : alli kawsak, celui qui vit bien, yachak, celui qui sait (mot par lequel sont désignés les chamanes en kichwa). C'est par ce procédé que sont formés en particulier les noms de métier (tarpuk, celui qui sème - l'agriculteur, wasichik, le maçon etc.).
Graphies
L'alphabet utilisé par le dictionnaire de Luis Cordero Crespo, écrit à la fin du , utilise 21 consonnes (b, c, ch, d, g, h, j, l, ll, m, n, ñ, p, q, r, s, sh, t, y, z, zh). La prononciation de ces consonnes est similaire à celle de l'espagnol, à l'exception de sh (qui se prononce de façon identique au sh anglais) et de zh (qui se prononce comme le j français). Le quichua équatorien, outre ses caractéristiques grammaticales, se différentie du quechua péruvien et bolivien par la prédominance des consonnes douces (g, d) sur les consonnes dures (k, t).
Le kichwa ayant été une langue orale durant la majeure partie de son existence, ce n'est qu'avec le début de l'enseignement bilingue (kichwa-espagnol) en Équateur au cours des années 1980 que l'orthographe du kichwa est progressivement normalisée, un processus rendu difficile par les nombreuses variantes régionales de cette langue. Ce processus est pris en charge tout d'abord par la Direction nationale de l'éducation bilingue, puis par l'Académie de la Langue Kichwa (ALKI) à partir de 2004. Actuellement, dans le « kichwa unifié » mis au point par l'ALKI et la DINEIB, l'alphabet compte dix-huit lettres, dont quinze consonnes. Les voyelles sont a, i et u, les consonnes c, h, k, l, ll, m, n, ñ, p, r, s, sh, t, u, w, y. L'existence de la lettre ts en début de mot est également reconnue, exclusivement pour les cas de mots anciens (dits pré-incas ou proto-kichwas) ayant persisté dans la langue actuelle. Certaines de ces lettres peuvent représenter différents sons suivant le contexte et les dialectes régionaux. Le nom de la langue dans cet alphabet normalisé s'écrit ainsi « kichwa », et non plus « quichua », orthographe qui était plus courante jusqu'alorskichwa, Manuel Corrales Pascual, Hoy, 22 décembre 2003.
Usage du kichwa Démographie et localisation des locuteurs
Cette langue est essentiellement parlée par les kichwas, l'une des treize nationalités indigènes d'Équateur. Les locuteurs de kichwa se trouvent tout au long de la cordillère des Andes en Équateur, avec des populations particulièrement importantes dans l'Imbabura, le Chimborazo et le Cañar, ainsi qu'en Amazonie, en particulier dans les provinces du Napo et du Pastaza.
Selon le recensement de 2001, parlaient le kichwa à cette date, plus de la moitié vivant dans les provinces du Chimborazo (, Imbabura () et Cotopaxi (), dans la Sierra. Les populations kichwa de l'Oriente se trouvent quant à elles principalement dans les provinces du Napo (), de l'Orellana ( et du Pastaza (). Parmi les provinces de la Costa, la province du Guayas (dont la capitale est Guayaquil, plus grande ville du pays) est celle qui compte la population la plus importante de locuteurs de kichwa ().
Au Pérou, le kichwa est parlé par certaines populations du nord du pays, en particulier dans les départements de Loreto et San Martin. L'une de ses variantes est le , parlé par les dans la Province de Lamas.
En Colombie, le kichwa inga est parlé par les Ingas du sud du pays. Il se divise en deux variantes principales, l'une parlée dans le département du Nariño et dans le haut Putumayo, l'autre parlée dans le bas PutumayoThe Historical-Comparative Classification of Colombian Inga (Quechua), Kansas working papers in linguistics, 1990, Vol. 15, No 2, pp. 773-99
Le kichwa dans la culture et la littérature
Plusieurs poètes ont publié en kichwa. C'est par exemple le cas d'un ancien Président de la République d'Équateur, Luis Cordero Crespo, qui a publié à la fin du plusieurs poèmes en kichwa dans la presse. L'un de ses poèmes, intitulé Rinimi, llagta ! (« je pars, Ô ma terre ») a été particulièrement remarqué, et est encore étudié dans les écoles équatoriennes. Au , le cacique kichwa Jacinto collahuaso compose une élégie intitulée Atahualpa huañuy, en souvenir de la mort du dernier souverain inca. Plus récemment, le poète et sociologue Ariruma Kowii a publié plusieurs recueils de poésie dont Mutsuktsurini, en 1988.
Il existe également une riche littérature orale en kichwa, avec en particulier de nombreux quatrains portant sur des thèmes très variés (l'amour, la mort, la sagesse, la religion, l'alcool, le mariage etc.), l'écrivain équatorien Juan León Mera a regroupé plusieurs de ces quatrains dans son ouvrage Cantares del pueblo ecuatoriano (1892), comme celui qui suit: