thumb|right|L’Empire byzantin (violet) et la Serbie (rose foncé) en 850.

Sous le nom de guerres byzantino-serbes on regroupe les conflits qui opposèrent l’Empire byzantin aux Serbes depuis l’arrivée de ceux-ci dans la péninsule des Balkans au et la création subséquente d’un État serbe, jusqu’à la conquête de l’Empire serbe par les Turcs ottomans.

À l’époque où les Serbes s’établirent sur un territoire concédé par l’empereur Héraclius entre la rivière Save et les Alpes dinariques, la souveraineté de Constantinople, réelle dans les villes de la côte dalmate devenait de plus en plus nominale à mesure que l’on s’enfonçait à l’intérieur des terres. Avec la création du Premier Empire bulgare au , la Serbie deviendra un enjeu dans les relations byzantino-bulgares.

À partir du alors que la Rascie (en serbe : Рашка, Raška) remplacera la Dioclée (en serbe Дукља, Duklja ; en latin d'abord Doclea puis Diocleia) à titre du plus important État serbe et que la Hongrie ayant annexé la Croatie, devient voisine des Serbes, le triangle Hongrie-Empire byzantin-Serbie remplacera celui de la Bulgarie-Empire byzantin-Serbie. Au , Stefan (ou Étienne) Nemanja, fondateur de la dynastie des Nemanjić, joua d’abord des rivalités entre la Hongrie et Byzance, puis après avoir proposé en vain à l’empereur Frédéric Barberousse de devenir son vassal, il réussit après la bataille de la Morava à négocier avec l’empereur Isaac II Ange l’autonomie de son État en échange de la restitution de territoires conquis.

La chute de l’Empire byzantin en 1204 aux mains des croisés et sa fragmentation entre divers États successeurs devait changer la géopolitique des Balkans et faire de la Serbie et de la Bulgarie des États plus puissants que Byzance. En 1346, Stefan Uroš IV Dušan se proclama « Empereur des Serbes et des Romains » ; le but qu’il poursuivra tout au cours de son règne sera de conquérir Constantinople et de pouvoir y régner sur un vaste empire byzantino-serbe orthodoxe capable de mettre les Turcs en échec. Il devait mourir subitement en 1355 alors qu’il se préparait à une grande offensive contre Constantinople. Son empire devait se fractionner sous son successeur Stefan Uroš V et à partir de la mort de celui-ci lors de la bataille de la Maritsa, le , les différentes principautés serbes deviendront vassales des Turcs.

Premiers contacts entre Constantinople et les Slaves ( – )

Les peuples slaves (appelés Sclavini) devaient faire leur apparition sur le limes romain aux et Fine (1991) . Dès les années 580, ils semblent former une force autonome quoique subordonnée aux Avars plus puissants qu’eux. Ensemble, ils prirent part aux guerres byzantino-avares franchissant le limes sous le règne de Tibère II (r. 578-582), certaines tribus pour piller et capturer des esclavesMagdaru (1996) Selon Ménandre le Protecteur qui écrivit sous le règne de l'empereur d'Orient Maurice (r. 582-602), une masse de Slaves dévasta le diocèse de Thrace en 578 (Ménandre le Protecteur, fragment 47)., d’autres pour s’installer dans le voisinage de quelques villes de ThraceProcope, Historia Arcana, chap. 18. Progressivement, ils devaient se répandre dans les provinces de Dalmatie (Croatie moderne), Mésie supérieure (Serbie, Macédoine (nord), Bulgarie (nord) et Roumanie) et Dardanie (Kosovo, Macédoine du Nord et Albanie).

Occupés à défendre l’empire contre les Perses en Asie mineure, les empereurs Phocas (r. 602-610) et Héraclius au début de son règne (r. 610-641) ne purent s’occuper de la frontière danubienneFine 1991) . Entre 612 et 615, Salona, capitale de la Dalmatie romaine sur l’Adriatique fut prise et pillée ; les territoires au sud de la rivière Save furent occupés par les Slaves, l’autorité byzantine sur la côte ne s’étendant plus que sur quelques villes : Iader (Zadar), Tragurium (Trogir), Spalatum (Split), Ragusa (Dubrovnik), Acruvium (Kotor), Butua (Budva), Lissus (Lješ) et DyrrachiumObolenski (1971) . Pendant ce temps, les Avars, alliés pour l’occasion aux Perses, faisaient le siège de Constantinople. Ils furent toutefois défaits par les Byzantins en et durent se replier sur la Pannonie. Les Slaves en profitèrent pour se libérer de leur domination et s’enfoncer vers l’intérieur des terres, puis après avoir pris Niš et Sofia, se diriger vers la Thrace et l’Épire dans le PéloponnèseObolenski (1971) Ostrogorsky (1983) .

Jusque-là le terme « slave » était employé de façon générique pour désigner les peuples venant de Pannonie et de ses environs. Le premier à établir une distinction entre Slaves d’une part, Croates et Serbes d’autre part, fut l’empereur Constantin VII Porphyrogénète (r. 913-959) qui consacre les chapitres 29 à 36 de son De Administrando Imperio à l’arrivée des Slaves dans la province romaine de Dalmatie, et celle, subséquente (,) des Croates et des SerbesFine (1991) . Au chapitre 31, il explique ainsi l’arrivée des Croates :

Le chapitre 32 est consacré à l’établissement en deux temps des Serbes. Tout comme les Croates, ils sont désignés sous le terme de « blancs », allusion au fait qu’ils habitaient en Occident, au-delà de la Hongrie, près de la Francie et avaient les Croates comme voisins. Deux frères dont Constantin VII ne donne pas les noms vinrent avec la moitié de leur peuple solliciter la protection d’Héraclius qui, dans un premier temps, leur donna un territoire appelé Serblia (Srbica) dans la région de Thessalonique. Peu après, ils décidèrent de retourner chez eux, mais ayant franchi le Danube, ils changèrent d’avis. L’empereur leur donna alors comme territoire une région qui avait aussi été dévastée par les Avars entre la rivière Save et les Alpes dinariques et qui correspondrait aujourd’hui au Monténégro, à l’Herzégovine et à la Dalmatie du sud. Tout comme dans le cas des Croates, l’empereur fit venir des prêtres de Rome pour les convertir et les baptiserJudah (2000) Fine (1991) .

Progressivement, on devait voir dans les régions occupées par les Serbes l’émergence de « principautés » : Neretljani (entre les rivières Cetina et Neretva), Zahumljani (entre la rivière Neretva et arrière-pays de Dubrovnik) et Travunians (arrière-pays de Dubrovnik jusqu’au golfe de Kotor). Ces régions sont appelées par Constantin la « Serbie baptisée » pour la distinguer de la « Serbie blanche » d’où ils venaient, restée païenne.

Première Principauté de Serbie ( – )

thumb|left|Les principautés slaves en 814.

Les affirmations de Constantin VII à l’effet que les Serbes étaient les « esclaves » de l’empereur (Constantin explique l’origine du mot « Serbe » par son étymologie latine « servus/esclave ») et furent baptisés sous Héraclius télescopent des évènements qui se sont succédé jusqu’au et reflètent davantage l’idéologie impériale de l’époque que la réalitéPour une analyse de la thèse de Constantin sur l’origine des deux peuples, voir Fine (1991) . : d’une part la christianisation des Serbes ne fut guère profonde et dut être reprise au ; d’autre part si les Serbes ne contestèrent pas l’autorité de Constantinople c’est que celle-ci, occupée à lutter contre les Perses en Asie, avait trop à faire pour s’occuper de la côte dalmate, alors que les nouveaux arrivants devaient lutter au cours du et au début du contre les flottes arabes qui poussaient des incursions dans l’Adriatique. Réel sur la côte dalmate, le pouvoir de Constantinople demeurait nominal à l’intérieur du paysOstrogorsky (1983) .

Le premier « État » serbe que l’on appellera au Moyen Âge « Rascie »Raška était une rivière coulant dans la région ; Ras était la résidence des grands princes. C’est pendant le règne de Stefan Nemanja que le terme « Raška » apparait dans les sources occidentales comme synonyme de Serbie. Le terme fut surtout utilisé au comme signifiant le royaume de Serbie. était donc situé au sud de la Serbie moderne et au Monténégro, comprenant les territoires le long des rivières Lim et Piva, l’embouchure de la Neretva (appelée Pagania), Zahumlje, Trebinje et Konavli, avec comme centre l’actuelle Novi PazarFine (1991) .

Le premier dirigeant serbe dont nous connaissons le nom fut Višeslav (cyrillique serbe: Вишеслав ; grec : Βοϊσέσθλαβος) ou Vojislav (r. 780-812) qui fonda la première dynastie serbe attestée, celle des Vlastimirović. Les Serbes formaient alors une confédération de communautés villageoises appelées župe (sing. župa) dirigées par un chef ou comte appelé župan. Ces derniers se rapportaient au prince (knez) ou roi (kralj) à qui ils devaient aide et assistance en temps de guerreFine (1991) Dvornik (1962) . Višeslav est mentionné par Constantin VII comme un loyal serviteur qui était en paix avec les Bulgares avec qui il partageait une frontière communeMoravcsik (1967) .

La situation devait se détériorer au avec la création du Premier Empire bulgare. L’expansion vers l’ouest du khanat bulgare devait entrainer des migrations massives en Illyrie ; en 762, plus de auraient fui en territoire byzantin d’où elles furent relocalisées en Asie mineureĆirković (2004), . Le khan Telerig (r. 768-777) voulut en 774 recoloniser les territoires désertés et envoya une armée de douze mille hommes s’emparer de la région de Berzétie en Macédoine et transplanter leurs habitants slaves et valaques en Bulgarie. Ayant eu vent ce cette invasion, Višeslav en fit part à l’empereur Constantin V (r. 741-775) Ćorović (2001), ch. Бугари и балкански Словени.. Les Bulgares furent défaits lors de la bataille de Lithosoria en .

En Pannonie, au nord de la Serbie, Charlemagne lança en 791 une grande offensive contre les Avars et reçut l’aide de Višeslav. Par la suite, la Dalmatie qui entretenait de solides relations avec la Serbie fut l’objet de conflit entre Byzance et l’empire carolingien. Le conflit se termina en 812 par la Pax Nicephori aux termes de laquelle les Serbes conservaient la côte mais les Byzantins en gardaient les principales citésŽivković (2002), .

thumb|right|L’empereur Théophile quoique suzerain de Vlastimir ne put lui venir en aide étant lié par un traité de paix avec les Bulgares.

Jusqu’au règne de l’empereur Michel II (r. 820-829), les Byzantins semblent avoir conservé une souveraineté nominale sur les Serbes. La situation changea avec l’arrivée au pouvoir du prince Vlastimir (r. vers 830-851) en Serbie et de l’empereur Théophile (r. 829-842) à ConstantinopleŽivković (2006), . Vlastimir se rallia les tribus voisines qui craignaient l’expansion à l’ouest de l’Empire bulgare du khan Krum (r. 803-814), lequel avait, en 805, envahi les Braničevci, Timočani et Obotrites, à l’est de la SerbieFine (1991) Runciman (1930) chap. 2, n. 88. En 839, le nouveau khan, Presian (r. 836–852), déclara la guerre à la Serbie. Constantin VII ne donne pas les raisons de cette invasionRunciman (1930), ch. 2, n. 88, mais il n’est pas impossible que Théophile qui craignait également l’expansion bulgare, mais qui d’une part était alors en guerre avec les Arabes et d’autre part lié par un traité de paix avec les Bulgares, ait encouragé les Serbes à chasser ceux-ci de la Macédoine occidentale, ce qui aurait été à leur avantage réciproqueBury (1912), . Zlatarski suggère que l’empereur aurait alors offert aux Serbes une complète indépendance en échangeZlatarski (1918), .