Al-Juwaynī ou Ǧuwaynī (الجويني), dit Imam al-Ḥaramayn (en arabe إمام الحرمين ), est né en 1028 et mort en 1085. Son nom complet est : Abū l-Maʿālī ʿAbd al-Malik ibn ʿAbd Allāh Imām al-Ḥaramayn al-Juwaynī. Averroès, dans Le dévoilement, le désigne sous le nom d'Abul Maali (The philosophy and theology of Averroes, , en ligne).. Il est plus couramment désigné sous la forme courte al-Juwaynī. La BNF recommande l'usage de la forme Ǧuwaynī.
C'est un faqih (juriste spécialiste de la jurisprudence islamique) et un mutakallim, c'est-à-dire un théologien, de langue arabe. Il est le maître d'Al-Ghazâlî. Il appartient à l'école théologique ash'arite et à l'école juridique chafiiste.
Biographie alt= Les villes fréquentées par al-Juwaynî.|vignette|Les villes fréquentées par al-Juwaynī (situation approximative). Il est né à Boštanekān (Bushtaniqān, en arabe بشتنقان) ou Bechteghal, dans le comté de Jovayn, ou bien à Azâdhwâr, dans les deux cas près de Nishapur, dans la province du Khorâsân, en PerseSelon Abderrahman Badawi, Histoire de la philosophie en islam, p. 348 (en ligne), il est né à Azâdhwâr, qui était le chef-lieu du district de Juwayn.
La même information est donnée par Abū al-Fidāʾ Ismāʻīl ibn ʻAlī dans Géographie, vol. 2, p. 191 (en ligne), dont la source est Ibn Khallikan..
Formation Il étudie la théologie et le droit musulmans d'abord auprès de son pèrePaul E. Walker. A guide to conclusive proofs for the principles of belief (Kitâb al-irshâd) : préface. en ligne, . Ce dernier, originaire de Juwayn, acharite, a passé la majeure partie de sa vie à Nichapur, où il a suivi les leçons d'Mohammad M. A. Saflo 2021, p. 10.. Il est cependant allé à Merv suivre les cours de droit d'. Puis il a enseigné la jurisprudence chaféite à Nichapur. Il a écrit plusieurs livres, dont certains sont conservés. Le al-Muhit est un traité juridique dans lequel il ne suit pas l'enseignement d'al-Chafi'iMohammad M. A. Saflo 2021, p. 11.. Ce refus du taqlid (imitation) témoigne d'une indépendance d'esprit qui peut expliquer la même qualité reconnue chez son fils par son biographe . En effet, Abu l-Ma'ali n'hésite pas à prendre ses distances à l'égard de ses maîtres, al-Chafi'i, al-Ach'ari, ou son propre père, lorsqu'il juge qu'ils ont commis une erreurMohammad M. A. Saflo 2021, p. 16..
Ensuite, il a pour maître al-Iskâf al-Isfara'ini (d. 1062)qui fut l'élève d'Abû Ishaq al-Isfara'ini, lui-même disciple d'al-Bahili, un disciple direct d'al-Ach'ari. Abû Bakr Al Bayhaqî lui enseigne les hadiths et Abu 'Abd Allah al-Naysaburi al-Khabazi (m. c. 449 AH/1057) le tafsir (exégèse). Il s'intéresse aussi à la grammaire. Il lit l'œuvre d'al-Basrī et celle d'al-BaqillaniMohammad M. A. Saflo 2021, p. 19.. A-t-il eu accès aux œuvres des falasifa, les philosophes musulmans férus d'Aristote ? Il le laisse entendre Mohammed Moslem Adel Saflo 2021, p. 17.:« J'ai lu des milliers de milliers de pages, puis j'ai quitté ceux qui acceptent ces sciences apparentes, et je me suis lancé dans la vaste mer, j'ai plongé dans ce que les oulémas ont interdit, à la poursuite de la vérité. »
La « grande épreuve » À la mort de son père en 1047, malgré son jeune âge, il enseigne à son tour le droit et la théologie. Après la conquête de la région en 1037 par Toghrul-Beg, la pratique du kalâm est déclarée innovation blâmable. En effet, le vizir nommé par Toghrul-Beg, al-KunduriNommé Mansûr ibn Muhammad al-Kundari par A. Badawi, Histoire de la philosophie en islam, p. 344 ; 'Amid al-Mulk al-Kunduri par Paul Walker dans l'introduction de la version anglaise du Kitab al-isrshad de Juwayni (A guide to conclusive proofs for the principles of belief, p. xxii)., défend l'école hanafiste, alors en conflit avec l'ash'arisme et le chaféisme. Les mutazilites sont également hostiles à l'asharisme. Mais l'ambition d'al-Kundari et des rivalités politiques pourraient expliquer sa persécution des acharitesMohammad M. A. Saflo 2021, p. 13.. Vers 1053, un ordre d'arrestation est lancé contre quatre acharites : Abū l-Qāsim al-Qushayrī et Abu l-fadl Ahmad al-Furati sont arrêtés. Un autre, Abu Sahl ibn al-Muwaffaq, choisit le combat clandestin. Al-Juwaynī est le quatrième. Il prend la fuite pour s'installer à Bagdad, puis à La Mecque et Médine, où il demeure quatre ans et gagne le surnom d'Imam al-Ḥaramayn (« Imam des deux villes saintes »). Les divisions entre musulmans, l'influence au Khorasan de sectes comme les Karramites, la présence de chrétiens et de juifs, ont pu pousser Juwayni vers le kalam - la théologie dialectique, afin de défendre sa propre foiMohammad M. A. Saflo 2021, p. 30..
Après la mort de Toghrul-Beg en 1063, son successeur Alp Arslan désigne un nouveau vizir, Nizam al-Mulk, qui, à l'opposé de son prédécesseur, encourage le développement de l'école ash'arite. Son projet, dans le but d'assurer l'unité politique, est de s'appuyer sur les oulémasMohammad M. A. Saflo 2021, p. 14.. Il ouvre plusieurs madrassa dont la première est bâtie à Nishapur, où il invite al-Juwayni qui va y enseigner jusqu'à la fin de sa vie. Parmi ses élèves, on compte al-Ghazali, al-Ansari et Ibn al-Quachayri (m. 1120) - le fils d'Abu l-QasimMohammad M. A. Saflo 2021, p. 20.H. Halm. « Al-Kushayri, 2 » in Encyclopædia of islam, Brill, 1986, vol. 5, p. 527.. Il occupe aussi le poste de prêcheur (khatib) à la mosquée construite par Badawi 1972, p. 351..
Droit Al-Juwaynī enseigne le fiqh (droit ou jurisprudence) et les usul al-fiqh (fondements du droit). Le Kitâb al-Waraqât fî usûl al-fiqh est un manuel à destination d'étudiants qui débutent dans ce domaine. C'est pourquoi il est bref. Il a été transposé en vers par al-'Imriytî (d. 989/1581), afin de le rendre plus facile à apprendre par cœur. Ce qui prouve que ce manuel était alors encore en usage dans les écoles.
Plus originale est la notion de maqasid al-shari'a, introduite dans son livre al-Burhan fi usul al-fiqh, et qui sera reprise par al-Ghazali. Les maqasid sont les objectifs de la Loi, ce qui en constitue l'esprit essentiel. Le Kitab al-burhan a la réputation d'être un livre complexe.
Il reconnaît valables, comme sources du droit, outre le Coran et la Sunnah (dits et actes du Prophète), l'ijma (consensus des jurisconsultes) et le qiyās (raisonnement par analogie). Ainsi, il se place dans la continuité de la tradition sunnite.
alt=Manuscrit du al-Waraqât d'Al-Juwayni|vignette|Manuscrit du al-Waraqât d'Al-Juwayni Controverse sur la « fermeture des portes de l'ijtihad » L'ijtihad constitue l'effort de réflexion pour définir le statut légal d'un cas sans précédent. Certains auteurs, comme Joseph Schacht, ont prétendu que cet effort a cessé à partir du . En effet, les écoles de droit (maḏâhib) étant constituées, et le droit musulman systématisé dans la doctrine de ces quatre écoles, la recherche serait devenue inutile, d'où un déclin de la réflexion juridique.
La controverse peut sembler trouver sa source chez des juristes tel qu'al-Juwaynî, qui pose en effet la question de la possibilité d'une fermeture des portes de l'ijtihad. Mais cette interrogation, mal interprétée, est purement théorique. « La question de l’extinction de l’ijtihâd est posée de manière tout à fait théorique par al-Juwaynî à propos du calife incapable d’ijtihâd. Mais pour lui cette situation n’est pas possible. Il n’était donc pas question de fermeture des portes de l’ijtihâd ». Le calife incompétent en matière d'ijtihad, précise Hervé Bleuchot, a le devoir de consulter celui qui est qualifié : le mujtahid. L'ijtihad est un devoir pour la communauté, il n'est donc pas envisageable qu'elle puisse cesser.
La productivité d'al-Juwaynî dans le domaine des usul al-fiqh, puis celle de son élève al-Ghazali, auteur du al-Mustafa min 'ilm al-usul, reconnu comme une contribution majeure, suffisent à prouver que la réflexion juridique ne s'est pas tarie au .
Politique La réflexion d'al-Juwaynî présente aussi un versant politique. Celui-ci est lié à sa théologie, puisque le Calife est commandeur des croyants, c'est un souverain à la fois temporel et spirituel, un monarque de droit divin. C'est la raison pour laquelle on trouve, à la fin d'un traité de théologie (al-Kitāb al-Irshād), un chapitre sur l'imamat. Al-Juwaynî suit en cela l'habitude initiée par al-Ash'ari et reprise par al-Baqillani et al-Mawardi. Le kalām est d'abord une théologie défensive, destinée à fournir des arguments contre les adversaires de l'islam sunnite ; la question politique du califat n'est donc pas déplacée.
Racines historiques La théorie de l'imâmat (califat) est à situer dans l'histoire de l'islam. Les théologiens sunnites prennent position contre d'autres courants de l'islam, particulièrement les chi'ites, qui défendent l'idée que les successeurs du Prophète doivent être de la descendance de Muḥammad. Le but est donc de justifier la légitimité des premiers califes, contestée par les chi'ites. La dynastie fatimide, d'obédience chiite, a établi un calife rival au Caire. La question du mode de désignation du Calife a, elle aussi, ses racines dans l'histoire des premiers temps de l'islam : le Prophète n'ayant pas laissé de consignes à ce sujet, Abu Bakr, l'un de ses tout premiers fidèles, a fait l'unanimité. Lui-même a désigné de son vivant son successeur : ʿUmmar. Ce dernier, à son tour, a désigné un collège de six électeurs qui nommera ʿUthman. La scission des kharijites s'explique elle aussi d'abord par des raisons politiques : pour cette troisième branche de l'islam, seuls les deux premiers califes sont pleinement légitimes ; les Omeyyades sont des usurpateurs, qu'il est permis de destituer. Pour eux, le calife doit être élu ; il n'a pas forcément à être de descendance quraychite, et n'importe quel fidèle peut prétendre au califat dès lors qu'il est un musulman pieux. Pour les Omeyyades, au contraire, le calife doit être de lignée quraychite. Il est donc important de se positionner sur ces différentes questions, puisque les solutions définissent la fidélité à une branche de l'islam ou une autre.
La liaison entre théologie et politique, l'idée que la religion doit être appuyée par le pouvoir, peut aussi s'expliquer par l'expérience personnelle d'al-Juwaynī : la dynastie abbasside est sur le déclin ; le pouvoir véritable n'appartient plus au calife de BagdadMohammad M. A. Saflo 2021, p. 25. : le Khorasan, après avoir été conquis par les Buwayhides chiites, est à partir de 1042, aux mains du vizir seljoukideMohammad M. A. Saflo 2021, p. 26.. Juwayni dut fuir Nishapur avant d'y retourner quand Nizam al-Mulk y institua des conditions plus favorables. Ce contexte politique le conduit à examiner des questions nouvelles par rapport à ses prédécesseurs. Enfin, sa préoccupation relative à la compétence des califes s'explique par sa croyance en un déclin inéluctable, fondée sur un hadith cité par al-Hattâb, le commentateur du al-Waraqat : « les meilleurs d'entre vous seront ceux de ma génération, puis ceux qui les suivront, puis ceux qui les suivront, puis viendront après eux des gens qui trahiront et en qui on ne pourra avoir confiance ». Al-Juwayni redoute une « usure de la charia », une disparition progressive des mujtahids, ces hommes capables d'interpréter les Sources pour définir les règles du droit. Cette perte de compétence entraînerait un affaiblissement de l'autorité de la tradition.
Positions d'al-Juwaynī La théorie du califat est abordée à la fin du Al-Irshād, comme c'est devenu la tradition depuis al-Ash'arī. Mais aussi dans le Ghiyath al-Umam, où Al-Juwaynî aborde des questions politiques originales. La seule question qui ait fait l'objet d'un consensus selon lui est la nécessité d'un calife. Les autres questions restent ouvertes, ce qui lui permet de les aborder sous un angle nouveau.