La connaissance située (ou savoir situé) est une notion conceptualisée par la biologiste et philosophe féministe Donna Haraway en 1988 en réaction contre la conception dominante de l'objectivité scientifique selon laquelle le scientifique pourrait « tout voir de nulle part », et en réaction contre le relativisme qui ruine les prétentions de l'objectivité en mettant à égalité toutes les opinions. La connaissance située suppose d'interroger la position du sujet producteur de la connaissance, les limites de sa vision ainsi que les relations de pouvoir dans lesquelles il s'inscrit. C'est en situant la localisation épistémologique du scientifique et du « lieu d'où il ou elle parle » que l'on peut tendre vers une plus grande objectivité.

Donna Haraway a forgé l'expression « savoirs situés » dans un essai de 1988 intitulé (Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle).

Les savoirs situés sont également théorisés par des théoriciennes féministes noires comme Patricia Hill Collins ou Awa Thiam. Si le terme « connaissance située » n'était pas nommé comme tel, les féministes noires ont dénoncé le point de vue situé des féministes blanches de classe moyenne dès les débuts des mouvements féministes. En effet, ces dernières défendaient des objectifs politiques soi-disant universels et niaient ce faisant les spécificités des réalités sociales des femmes noires.

Opposition à l'objectivité scientifique traditionnelle vignette|La biologiste et philosophe Donna Haraway, qui a conceptualisé la notion de connaissance située La connaissance scientifique se prévaut habituellement du fait qu'elle rend compte de la réalité de manière objective, indépendamment de la situation et des circonstances dans lesquelles le savoir a été produit ; ainsi selon cette conception positiviste, la loi universelle de la gravitation par exemple pourrait être dissociée du contexte historique et géographique de sa découverte. C'est seulement quand des connaissances se révèlent inexactes ou deviennent obsolètes que l'on recherche dans les moyens techniques insuffisants ou dans l'idéologie de l'époque des explications de l'erreur scientifique. Selon la théorie de la connaissance située, même les connaissances les plus valables dépendent en réalité de moyens matériels, conceptuels, sociaux, particuliers et partiels.

Donna Haraway s'inscrit à la suite de courants (l'épistémologie féministe, la sociologie des sciences, la philosophie des sciences) qui ont remis en question l'objectivité, perspective qui constitue un instrument de pouvoir, et dont la neutralité n'est qu'apparenteMonika Rogowska-Stangret, . L'objectivité se veut une vision désintéressée, « d'en haut, de nulle part », capable de rendre compte de tout. Haraway nomme « témoin modeste » le scientifique qui serait capable de percevoir la réalité sans que sa position sociale ou ses affects n'influencent la connaissance qu'il produit. Ce « témoin » producteur de savoir neutre et universel est masculin et blanc. Il est garant d'une objectivité qu'il a historiquement définie en opposition à d'autres identités sociales comme les femmes ou les personnes racisées, qui, « par nature » manqueraient de cette « modestie » . Ainsi, les prétentions universalisantes du « témoin modeste » cachent en réalité une localisation épistémique spécifique « masculine, blanche, hétérosexuelle, humaine ». Donna Haraway appelle « le tour de passe-passe divin », ou « le truc du dieu », « the god trick », cette affirmation d'une vision totale qui nie son caractère partiel, et délégitime ainsi les autres positions, jugées subjectives et trop limitées.

Opposition au relativisme Haraway s'oppose au relativisme, courant qui considère tous les points de vue divergents comme également valables. Elle s'oppose également à la possibilité de produire un savoir objectif qui proviendrait d'un producteur du savoir qui prétend « être nulle part tout en prétendant être partout également ».

Reconnaitre le caractère partiel et partial des connaissances situées, assumer et expliciter sa localisation épistémique en tant que scientifique apparaît ainsi comme une alternative à l'opposition dualiste entre l'objectivité scientifique et le relativisme.

Haraway écrit : « Nous pensons que les connaissances situées sont un “outil fort” qui préserve les prétentions à l'objectivité, sans effectuer “le tour de passe-passe divin”. La connaissance située suppose d'être bien conscient de la manière dont les points de vue sont construits et de leur contingence, mais elle n'accepte pas pour autant l'idée selon laquelle le savoir ne serait qu'une question d'opinion ».

La perspective partielle Critique du regard de l'observateur invisible Donna Haraway analyse l'image de la vision qui sous-tend la conception conventionnelle de l'objectivité ; la vision en surplomb du savant objectif apparaît comme « un regard conquérant venu de nulle part ». L'observateur « neutre » se définit par le fait qu'il voit mieux que d'autres, plus loin ; mais il se rend lui-même invisible ; ainsi selon D. Haraway « il représente tout en échappant à la représentation ». Cet observateur est désincarné, il n'a pas de corps ; mais il décrit et mesure les corps des autres. Donna Haraway perçoit dans le « tour de passe-passe divin » un procédé qui « éloigne le sujet connaissant de tout le monde dans le but d'exercer un pouvoir sans entraves ».

La vision partielle d'un observateur incarné La perspective partielle implique que l'observateur, abandonnant la vision d'en haut, s'interroge sur sa position et se dise : comment regarder ? De quel lieu ? Quelles sont les limites de mon point de vue ? Avec qui regarder ? Quelles œillères empêchent de voir ? Quels sens peut-on mobiliser autres que la vue? Alors que l'on pourrait croire que la perspective privilégiée est celle qui est omnisciente, et qui voit tout, Donna Haraway affirme au contraire, de manière paradoxale, que « seule une perspective partielle promet une vision objective »D. Haraway affirme le privilège d'une perspective partielle comme «mode d’appréhension du monde et technologie de connaissance» ; ce privilège est corrélé à « autre définition de l’objectivité et de l’universalité », qui repose sur la critique, .

La vision partielle est incarnée, engageant un corps, située dans un lieu précis, elle se sait incomplète, elle a conscience de procéder à une organisation de la réalité et à un découpage particulier. Elle est attentive aux relations de domination qui interviennent dans ce découpage. Ainsi la perspective partielle engage la responsabilité du sujet producteur du savoir. Donna Haraway est sensible à la part de violence dans les pratiques de visualisation ; en regardant le monde pour le décrire il faut, dit-elle, se poser cette question : « Avec le sang de qui mes yeux ont-ils été façonnés ? ».

La perspective privilégiée des groupes assujettis Les positions des groupes minorisés, assujettis, sont notamment déterminées par le genre, la racisation, l'appartenance à la classe sociale, à un peuple etc.. Elles produisent des savoirs « dominés» (« subjugated knowledges ») considérés habituellement comme de valeur inférieure, qu'il serait possible d'ignorer sans dommage. Or Donna Haraway affirme tout au contraire que les perspectives partielles des assujettis disposent d'un privilège épistémologique par rapport à la perspective prétendument impartiale du discours scientifique dominant.

Justifications de ce privilège La principale raison de la supériorité (en termes d'intérêt épistémologique) des perspectives partielles des minorisés est que ces assujettis, du fait de leur position, ont plus d'esprit critique. D'une part, leur vision « d'en bas » les amène à déconstruire les discours totalisateurs, faussement universalistes ; comme « ils en connaissent un bout, écrit D. Haraway, sur les modes de déni par refoulement, oubli et actes d’escamotage – moyens d’être nulle part tout en prétendant tout voir –, les assujettis ont une bonne chance d’éventer le "tour de passe-passe divin" et toutes ses illuminations éblouissantes». D'autre part, leur marginalisation épistémique les rend en principe plus conscients du caractère interprétatif de tout savoir, y compris le leur, et moins enclins à refuser la remise en question de certains de leurs postulats. Les points de vue « opprimés » sont ainsi privilégiés parce qu’ils offrent une plus grande garantie d'objectivité.

Limites de ce privilège Il y a un risque que le savant assujetti devienne prisonnier de sa perspective partielle et dise « je suis X, donc je peux parler de X ». Pour Donna Haraway, s'enfermer dans son point de vue, comme un groupe opprimé peut être tenté de le faire, et méconnaitre son point de vue (s'imaginer qu'il n'existe pas), tentation inverse à laquelle peut céder un groupe dominant, ces deux attitudes de déni, quoique opposées, sont équivalentes. Dans les deux cas, le sujet producteur du savoir oublie d'interroger sa position, il est irresponsable dans son acte de description du réel. La philosophe associe la connaissance située à l'exigence d'un «engagement pour un positionnement mobile ».

Concilier les perspectives partielles pour atteindre objectivité forte Les savoirs situés sont quelquefois dévalués parce que considérés comme subjectifs. Parmi les théoriciennes des savoirs situés, la philosophe féministe Sandra Harding se démarque en proposant le concept d'objectivité forteHarding, S. (1992). RETHINKING STANDPOINT EPISTEMOLOGY: WHAT IS “STRONG OBJECTIVITY?” The Centennial Review, 36(3), 437–470. http://www.jstor.org/stable/23739232. Pour s'éloigner de ce qu'elle appelle une objectivité faible, les producteurs de savoirs doivent mettre sur le même pied d'analyse l'objet d'étude que le sujet qui étudie. Pour ce faire, il est nécessaire de localiser historiquement, culturellement et socialement les producteurs de savoirs, leurs intérêts et positions sociales ainsi que les outils et méthodes qu'ils et elles utilisent. Pour Sandra Harding, l'objectivité forte ; repose sur deux principes fondamentaux : le principe de réflexivité, en vertu duquel les savants analysent leur propre positionnement à l'égard de leur objet ; ils admettent que leur position doit être expliquée et contextualisée, qu'elle ne va pas de soi. le principe de la multiplication des points de vue au sein des milieux scientifiques«La notion de « savoir situé » renvoie à un pluralisme scientifique, dont l’objet est en priorité l’identification du lieu d’où parle celui qui prétend parler pour la nature, et qui se prolonge dans l’extension de cette parole légitime sur la base de la reconnaissance de différences significatives dans les points de vue possibles, et parmi lesquelles la différence de genre est centrale.», ; la diversité des groupes sociaux qui participent à la production de la connaissance est un moyen de battre en brèche « l’universalisation de considérations propres aux groupes dominants, rendue possible par une communauté scientifique trop homogène ». Plus les savants viennent d'horizons sociaux différents, plus les perspectives scientifiques qu'ils adoptent ont de chances d'être variées ; l'objectivité de la science s'en trouve mieux assurée«La multiplication des groupes sociaux impliqués dans la production scientifique ne peut que diversifier les types de théories et de perspectives constituant la science, la rendant par le fait même plus objective», .

L’objectivité forte dépend d'une réflexion critique qui se déploie dans deux directions : l'autoanalyse critique de leur positionnement de la part des scientifiques ; la critique des biais qui affectent le discours scientifique dominant, rendue possible par la multiplication des points de vue exprimés.

Différence entre théorie du point de vue et connaissance située