La sociologie de la quantification peut être définie comme la recherche sur la quantification en tant que phénomène sociologique à part entièreW. N. Espeland and M. L. Stevens, “A sociology of quantification,” Eur. J. Sociol., vol. 49, no. 3, pp. 401–436, 2008..
Approches Selon une revue publiée en 2018E. Popp Berman and D. Hirschman, “The Sociology of Quantification: Where Are We Now?,” Contemp. Sociol., vol. 47, no. 3, pp. 257–266, 2018., la sociologie de la quantification est un domaine en expansion qui comprend la littérature sur la mesure de soi, celle sur les algorithmesC. O’Neil, Weapons of math destruction : how big data increases inequality and threatens democracy. Random House Publishing Group, 2016., et sur diverses formes de métriques et d'indicateursW. N. Espeland and M. Sauder, Engines of anxiety : academic rankings, reputation, and accountability. Russell Sage Foundation, 2016.J. Z. Muller, The tyranny of metrics. Princeton University Press, 2018.. Parmi les ouvrages plus anciens pouvant être classés sous la même rubrique, on peut citer «Trust in numbers» de Theodore M. PorterT. M. Porter, Trust in Numbers: The Pursuit of Objectivity in Science and Public Life. Princeton University Press, 1996., les ouvrages des sociologues français Pierre Bourdieu I. Bruno, E. Didier, and J. Prévieux, Statactivisme. Comment lutter avec des nombres. Paris: Zones, La Découverte, 2014.Robson, K., Sanders, C. (Eds.), 2009. Quantifying Theory: Pierre Bourdieu. Springer. et Alain DesrosièresDesrosières, A., 1998. The politics of large numbers : a history of statistical reasoning. Harvard University Press., et les ouvrages classiques sur les probabilités de Ian HackingHacking, I., 1990. The taming of chance. Cambridge University Press et Lorraine DastonDaston, L., 1995. Classical Probability in the Enlightenment. Princeton University Press.. L'intérêt dans ce domaine est motivé par l'importance et la portée croissantes de la quantification, sa relation avec l'économie des conventionsRobert Salais, 2012. Quantification and the Economics of Convention. Hist. Soc. Res. 37, 55–63., et par la perception de ses dangers comme armes d'oppression, ou comme moyens pour des fins indésirablesT. M. Porter, “Funny Numbers,” Cult. Unbound, vol. 4, pp. 585–598, 2012..
Pour Sally Engle Merry, la quantification est une technologie de contrôle, mais qu'elle soit réformiste ou autoritaire dépend de qui a exploité son pouvoir et dans quel butSally Engle Merry, 2016, The Seductions of Quantification: Measuring Human Rights, Gender Violence, and Sex Trafficking, Chicago University press.. La «gouvernance par les nombres» est perçue par le juriste Alain SupiotA. Supiot, Governance by Numbers: The Making of a Legal Model of Allegiance. Oxford University Press, 2007. comme une répudiation de l'objectif de gouverner par des lois justes, préconisant à sa place l'atteinte d'objectifs mesurables. Pour Supiot, l'utilisation normative de la quantification économique ne laisse aucune option aux pays et aux acteurs économiques que de contourner la législation sociale et de prêter allégeance à des pouvoirs plus puissants.
Le mouvement français du « statactivisme » suggère de combattre les nombres avec des nombres sous le slogan «un nouveau nombre est possible». À l'extrême opposé, l'automatisation basée sur l'algorithmique est vue comme un instrument de libération par Aaron BastaniA. Bastani, Fully Automated Luxury Capitalism. A manifesto. New York: Verso, 2019. suscitant un débat sur le «socialisme numérique»J. Mostafa, “The Revolution Will Not Be Automated,” Sydney Review of Books, Jul-2019.E. Morozov, “Digital Socialism? The Calculation Debate in the Age of Big Data,” new left Rev., no. 116/117, pp. 33–68, 2019.. Une comprenant les algorithmes, les métriques, la modélisation statistique et mathématique y est suggéréeA. Saltelli, “Ethics of quantification or quantification of ethics?,” Futures, vol. 116, 2020.. Selon Espeland et Stevens une éthique de la quantification descendrait naturellement d'une sociologie de la quantification, surtout à une époque où la démocratie, le mérite, la participation, la responsabilité et même l'« équité » sont supposés être mieux découverts et appréciés par les nombres.
La modélisation mathématique peut également être considérée comme un domaine d'intérêt pour la sociologie de la quantification, et l'utilisation intensifiée récente de la modélisation mathématique en relation avec la pandémie de COVID-19 a suscité un débat sur la manière dont la société utilise les modèles. Rhodes et Lancaster parlent de «modèles comme troubles publics»T. Rhodes and K. Lancaster, “Mathematical models as public troubles in COVID-19 infection control: following the numbers,” Heal. Sociol. Rev., pp. 1–18, May 2020. et partir des modèles comme objets frontières suggère qu'une meilleure relation entre les modèles et la société est nécessaire. Les auteurs du manifesteA. Saltelli, G. Bammer, I. Bruno, E. Charters, M. Di Fiore, E. Didier, W. Nelson Espeland, J. Kay, S. Lo Piano, D. Mayo, R.J. Pielke, T. Portaluri, T.M. Porter, A. Puy, I. Rafols, J.R. Ravetz, E. Reinert, D. Sarewitz, P.B. Stark, A. Stirling, P. van der Sluijs, Jeroen P. Vineis, Five ways to ensure that models serve society: a manifesto, Nature 582 (2020) 482–484. proposent cinq principes pour rendre les modèles au service de la société, en partant du principe que le modelage est une activité sociale.
Si la sociologie de la quantification s'est jusqu'ici principalement intéressée aux statistiques et aux indicateurs socio-économiques, un mouvement s'amorce depuis quelques années pour élargir ses analyses à d'autres formes de quantification. L'essor des pratiques d'automesure (Quantified Self), des dispositifs d'évaluation (des individus comme des collectifs) et des outils d'échelonnement (en psychiatrie, en psychologie, en marketing, en gestion) rend nécessairement cet élargissement, qui permet d'ailleurs de faire des ponts avec d'autres pratiques de quantification très anciennes mais peu interrogées par les sociologues (mesure du tempsG. Dohrn-van, L’histoire de l’heure. L’horlogerie et l’organisation moderne du temps, Paris, Éd. de la Maison des sciences de l’homme, 1997 (édition originale 1992). ; métrologie ordinaire des poids et mesureW. Kula, Les mesures et les hommes, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 1986 (édition originale 1970)....). Des travaux récents proposent des synthèses, notamment celle d'Olivier MartinO. Martin, L'Empire des chiffres. Une sociologie de la quantification, Malakoff, Armand Colin, 2020..
Même si le nombre de spécialistes de la sociologie de la quantification est relativement modeste, l'importance des mesures, des statistiques et des indicateurs chiffrés de tout ordre conduit un nombre grandissant de travaux à s'intéresser à des questions relevant de la sociologie de quantification.
Références
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