Les tribuns de la plèbe (en latin , au singulier : ) sont dans la Rome antique des élus de la plèbe, choisis pour une durée d'un an par le concile plébéien .. Ils ne sont pas stricto sensu des magistrats car ils ne possèdent aucun (pouvoir de commandement). Mais leur rôle d'assistance et de défense des plébéiens, c'est-à-dire de la quasi-totalité des citoyens, leur conférait un poids politique sensible. Seuls les patriciens étaient exclus de leur champ d'action.
L'ensemble des pouvoirs des tribuns constituait la tribunicia potestas, la puissance tribunicienne.
L'histoire de cette institution républicaine, de ses détenteurs et de ses rôles, a été l'objet de nombreux commentaires depuis la redécouverte de l'Antiquité romaine par les humanistes européens de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance. Souvent discutée, intégrée à la mythologie politique et aux références des Lumières et de la Révolution française, tantôt accusée d'être la source de l'agitation des masses, tantôt glorifiée car elle défend les intérêts des plus démunis, la figure du tribun de la plèbe est le produit d'une évolution lente et complexe, plus nuancée et multiforme que ce que l'on a longtemps cru.
Il ne faut pas oublier en effet qu'il n'y avait pas de corrélation entre pauvreté et appartenance à la plèbe : il existait de riches et influentes familles plébéiennes et des patriciens appauvris.
Origines du tribunat de la plèbe
Comme la plupart des institutions et rouages de la constitution républicaine de Rome, le tribunat de la plèbe émerge dans le cadre des conflits sociaux et politiques qui traversent Rome au , à l'époque formative de ce nouveau régime né des cendres de la royauté étrusque supposément rejetée en 509 av. J.-C. , au cours d'une révolution aristocratique menée par Brutus et Tarquin Collatin.
Une crise économique et militaire propice aux revendications populaires En 494 av. J.-C., dans le contexte tendu de la bataille du Lac Régille et du soulèvement des Latins alliés aux Tarquins souhaitant revenir au pouvoir, Rome connaît une grave crise politique, probablement liée à une crise économique. L'historien romain Tite-Live évoque l’esclavage pour dettes de nombreux citoyens pauvres, qui a dû provoquer une déception politique. En effet, les Romains avaient connaissance de l'isonomie athénienne, mise en place par les réformes de Solon, puis Clisthène, qui avait suscité des espoirs, déçus par la mise en place d'une République oligarchique après l'expulsion des rois. Cette crise débouche sur la sécession d'une partie du peuple, juste avant sa convocation en armes au début de l'année consulaire, le dilectus, opéré par les consuls de l'année (ayant repris cette fonction de l'ancienne institution royale). Il s'agit d'une forme de menée par la plèbe des classes censitaires inférieures. Le peuple quitte alors les murs de la ville et part s'établir sur le mont Sacré. Il se jure l'union jusqu'à la mort et se donne des institutions par le biais d'une loi sacrée, la lex sacrata, qui voue à la mort quiconque (citoyen, magistrat, plébéien, patricien) ne respecterait pas l'organisation de la plèbe, ou attenterait à la personne d'un de ses chefs.
Le Sénat, assemblée aristocratique, vieille institution issue de la royauté et comprenant les familles les plus prestigieuses de la cité, dépêche alors Menenius Agrippa, ancien consul de 503 av. J.-C. assez apprécié par la plèbe, pour des négociations. Il est bien reçu et tient un discours fameux comparant l'aristocratie et la plèbe à l'estomac et aux membres d'un homme : quand les membres n'aident pas l'estomac à se nourrir, ils se condamnent eux-mêmes à la famine : ainsi, Rome ne peut survivre que si les membres (la plèbe) et l'estomac (le patriciat) travaillent de concertTite-Live, Ab Urbe Condita, II, 32.
La création du tribunat À la suite de ce discours, les représentants plébéiens acceptent de négocier leur retour dans la cité et la fin de la stasis politique, à la condition que des tribuns spéciaux soient nommés pour les représenter et les protéger du pouvoir des consuls. Aucun patricien ou sénateur ne serait autorisé à détenir cette charge (en pratique, seuls les plébéiens peuvent donc l'obtenir), et ces tribuns auraient la garantie de leur inviolabilité physique par leur sacrosanctitas : toute personne posant la main sur eux serait considérée hors-la-loi ; tous les membres de la plèbe seraient ainsi autorisés à tuer sur le champ les contrevenants sans craindre aucune condamnation. Le sénat accepte les termes de l'accord, et le peuple retourne à RomeTite-Live, Ab Urbe Condita, II, 33..
Les premiers tribuns de la plèbe, au nombre de deux (ou de cinq selon les sources), furent Lucius Albinius Paterculus et Caius Licinius, élus pour l'année 493 av. J.-C. ; peu après, ils nommèrent Sicinius et deux autres comme collègues. Le collège des tribuns de la plèbe fut étendu à 5 membres en 470 av. J.-C., puis à 10 membres en 457 av. J.-C., effectif qu'il conserva jusqu'à la fin de l'époque républicaine. Il était assisté des édiles plébéiens.
Magistrats ou non ? A l'origine du tribunat, les tribuns de la plèbe ne disposent d'aucun des pouvoirs traditionnels des magistrats de Rome : ils ne peuvent prendre les auspices, n'ont pas l'imperium, et contrairement aux magistrats curules élus par les comices centuriates, ils ne sont pas investis par une loi du peuple, ce qui ne leur permet pas l'appellation de « magistrat » au sens strict du terme. L'ensemble de leurs attributions peut être désigné sous le nom de . Leur rôle principal est de venir en aide à la plèbe face aux abus individuels des consuls ou aux projets de lois du sénat, ou dans un cas particulier d'injustice judiciaire, et pour tenir ce rôle, ils disposent, à l'intérieur de la ville de Rome, d'un pouvoir théoriquement supérieur à celui des consuls car ils peuvent s'opposer à leurs décisions sans être exposés à leur pouvoir.
Leur fonction est collégiale : ils ont chacun le même pouvoir et peuvent s'opposer à l'action d'un de leurs collègues. Ils disposent pour ce faire d'une large palette de pouvoirs, à l'égal des magistrats. La prohibitio leur permet de s'opposer par avance à ce que l'un de leurs collègues prenne une décision ou effectue une action. Si toutefois le collègue exécute l'action, le tribun ayant exercé la prohibitio peut faire usage d'un droit de coercition : il envoie ses viatores pour faire arrêter l'individu. Lintercessio, elle, annule une décision déjà prise, tel l'ordre donné par un collègue à quelqu'un de parler en public, comme lorsque le tribun de la plèbe Caius Memmius ordonne à Jugurtha de s'adresser au peuple romain et que son collègue Baebius l'en empêche.
Pouvoirs et attributs particuliers Sacrosainteté et inviolabilité Le tribun est intouchable, sacrosanctus. La sacro-sainteté des institutions de la plèbe (tribuns, mais aussi édiles) fut reconnue officiellement en 449 av. J.-C., par les Leges Valeriae Horatiae et ne fut abolie que de façon éphémère sous Sylla dans le cadre des réformes institutionnelles neutralisant le tribunat de la plèbe. Le coupable d'une violation du tribun de la plèbe est maudit (ce crime d'atteinte aux intérêts de la plèbe est dit perduellio) et tout citoyen peut faire cesser la souillure qu'il représente pour la cité à tout moment, en le mettant à mortLa lex sacrata, votée en -449, disposait que quiconque portait la main sur la personne d'un tribun de la plèbe verrait sa tête vouée à Jupiter, tandis que ses biens, confisqués, seraient déposés dans les temples de la triade plébéienne (les dieux Cérès, Liber, Libera) sur l'Aventin : cf. M. Meslin, L'homme romain (1978, rééd. 1985), éd. Complexe, ..
Assistance et provocatio ad populum Le tribun offre sa personne inviolable comme protection face à la toute-puissance civile, l’imperium domi, des consuls. C'est une fonction d'assistance, auxilium. Il a en effet l'autorité d'user d'un droit de provocatio ad populum, précurseur moderne de lhabeas corpus puisqu'il permet à un citoyen de contester une condamnation à mort ou toute forme de coercition engagée contre lui en faisant appel au tribun. Le citoyen pouvait crier ou bien . Une fois ce droit invoqué, un tribun de la plèbe se saisissait obligatoirement de l'affaire et déterminait la légalité de la procédure engagée ; tout contournement de l'action du tribun était illégal. Ce pouvoir de provocatio, qui permet en théorie aux tribuns de la plèbe de porter une assistance individuelle contre l'exercice arbitraire du pouvoir coercitif des magistrats de l’État, donnait aux Romains un certain degré de liberté civile. On parle aussi de pouvoir d’intercessio.
Veto et défense des intérêts collectifs de la plèbe Cette mission d'''auxilium s'exerce également pour défendre les intérêts de la plèbe dans son ensemble : le tribun de la plèbe peut utiliser son droit de veto (jus intercessionis) contre l'action de tous les magistrats, dans toutes leurs actions : convocation d'une assemblée, vote d'une loi, élections, levée des légions. Il peut même interdire au Sénat d'exprimer son avis. Enfin, ce pouvoir finit par s'exercer même à l'encontre du dictateur. La seule limite de ce pouvoir s'appliquait quand le peuple était en armes, c'est-à-dire quand la guerre était déclarée, mais il fut souvent utilisé lorsque la guerre était imminente. Le dispositif législatif était ainsi bloqué à sa source même. Ce pouvoir fut utilisé massivement aux , empêchant les consuls de procéder à la levée de l'armée au cours de la conquête de l'Italie.
==== Un pouvoir spécifique à lUrbs ==== Ces pouvoirs des tribuns de la plèbe sont circonscrits aux limites de la ville de Rome et à un mille au-delà. Dans ces limites, leurs pouvoirs s'exercent en permanence. Ils n'ont pas le droit de quitter la ville, et les portes de leur demeure restent ouvertes en permanence.
Pour exécuter les condamnés à mort, les tribuns de la plèbe ne disposent pas de licteurs : ils devaient donc les précipiter du haut de la Roche tarpéienne, sans jugement, avec pour seule limite l'intercession d'un autre tribun de la plèbe. La peine de mort pouvait être commuée en amende.
Ce pouvoir rend théoriquement le tribun supérieur au consul dans les limites de la ville : alors que les décisions de justice ou de coercition du consul sont toujours sous la menace d'une intercessio d'un tribun, le tribun lui, échappe totalement à une mesure de répression du consul.
Évolution du tribunat de la plèbe sous la République Intégration politique et juridique dans la cité Avec la reconnaissance progressive de la plèbe comme force politique de la cité, les pouvoirs des tribuns augmentent : ils peuvent convoquer le Sénat au même titre que les magistrats ayant les auspices majeurs ; leur pouvoir de justice devient un pouvoir de vengeur public, qui défend toute la cité, et le crime de perduellio (souillure pour la cité) s'étend à des délits de plus en plus éloignés de la fonction tribunicienne, tels ceux des consuls qui ont mal réparti le butin, ou qui ont utilisé les légionnaires à des fins privées, qui ont fait la guerre illégalement, ou qui ont fui l'ennemi, ou encore les dictateurs ayant procédé à la levée de l'armée avec cruauté.
Leur pouvoir est cependant mieux encadré : à partir du , ils doivent utiliser la procédure comitiale : le tribun doit mener une enquête préalable afin de déclarer la culpabilité et prononcer la peine de mort ; les comices, réunies avec la collaboration d'un consul ou d'un préteur, infirment ou confirment la peine prononcée par le tribun.
Cette procédure est également utilisée pour les peines d'amende. Seules les voies de fait sur le tribun entraînent la mise à mort immédiate et la confiscation des biens.
La fonction de tribun de la plèbe fut intégrée au cursus honorum par la lex Villia Annalis, qui régla en 180 av. J.-C. la succession des magistratures et l'âge minimal pour y accéder. Le tribunat est la première des magistratures et il faut avoir 27 ans pour y accéder.