Astolphe Louis Léonor, marquis de Custine, né le à Niderviller et mort le à Saint-Gratien, est un écrivain français, surtout connu pour son ouvrage La Russie en 1839 . Résultant d'un voyage de trois mois en Russie et nourri de nombreuses lectures, ce livre décrit la Russie du début du XIX siècle. Custine y évoque des motifs récurrents de l’histoire politique russe, d’Ivan le Terrible à Pierre le Grand : le pouvoir absolu d’un seul, sans contrepoids institutionnel, la soumission des élites comme du peuple ― qu'il décrit comme ―, la violence et le mensonge comme instruments de pouvoir, et le peu de valeur de la vie humaine.
Biographie Origines familiales et jeunesse Il est le second filsSon frère Gaston, né en 1788, meurt en 1792 (). d’Armand de Custine et de Delphine de Sabran. La famille de Custine était installée en Lorraine depuis le et avait des relations avec l'Allemagne, le Luxembourg et la France. Il est également le petit-fils du général français Adam Philippe de Custine. Ce grand-père possédait de nombreux domaines, dont une importante fabrique de porcelaine ainsi qu'un château à Niderviller, où est né Astolphe. Le père d'Astolphe né en 1768, était donc très riche et allié à la noblesse européenne, tandis que sa mère, née en 1770, descendait d'une famille d'ancienne noblesse qui la faisait parente du roi Louis XV. Ils ont respectivement 19 et 17 ans lors de leur mariage en . C'est sa grand-mère qui choisit le prénom Astolphe, inspirée par le personnage homonyme du poème italien Orlando furioso.
Le jeune Astolphe est sévèrement affecté par la Révolution : son grand-père, Adam Philippe, est guillotiné en et son père en ; sa mère reste incarcérée à la prison parisienne de Sainte-Pélagie, puis aux Carmes jusqu'à la chute de Robespierre en , et n'échappe à la guillotine que de justesse. Durant cette période, Astolphe est confié aux soins d'une fidèle servante nommée Nanette Malriat GiblainTout cet épisode est raconté dans la Lettre troisième.. Sa mère peut recouvrer une partie de ses biens grâce à la protection de Joseph Fouché, ministre de la Police sous le Directoire, le Consulat, l'Empire et la Seconde Restauration.
En 1795, la famille de Custine retourne en Lorraine. Astolphe passe alors sous la responsabilité morale de son précepteur alsacien, nommé Bertoecher. Delphine de Custine, connue pour son intelligence et sa grande beauté, fréquente les salons littéraires, se lie d'amitié avec Germaine de Staël qui lui dédie son roman Delphine et noue en 1802 une relation amoureuse avec François-René de Chateaubriand, que le jeune Astolphe considèrera un temps comme son père adoptif. En , elle achète au duc de Laval le château de Fervaques, près de Lisieux, en Normandie.
La disgrâce d’un des amis les plus chers de Delphine, Joseph Fouché, provoque la rupture avec le régime impérial en 1810. Commence alors un périple européen qui mène la mère et le fils en Allemagne et en Suisse (1811), puis en Italie (1812), où Astolphe part découvrir la Calabre, d'où il rapportera un récit très vivant et la passion des voyages. En 1813, le fils et la mère, en compagnie du médecin et magnétiseur David Ferdinand Koreff, rentrent à Genève où ils s'installent, ne jugeant pas prudent de regagner Paris alors que le régime napoléonien est sur sa fin. En 1814, ils rejoignent à Bâle le roi Louis XVIII et le comte d’Artois qui préparent la Restauration. Poussé par sa mère, le jeune Astolphe accède à une fonction d'aide de camp dont il dépeint le côté burlesque dans sa correspondance tout en jugeant sévèrement le camp légitimiste. Il se forge en même temps une conscience sociale :
L'éclairante préface de Pierre Nora à une édition de poche de La Russie, décrit un enfant fragile et sensible, élevé par une mère instable, un jeune homme mis au ban de la société après le scandale de 1824, guère pris au sérieux par le milieu littéraire qu'il connaissait bien.
Astolphe fera aussi une brève entrée dans le corps diplomatique. En 1814, il assiste au congrès de Vienne en tant qu'aide de Talleyrand dont il admire la sagacité et l'impassibilité du visage :
Au cours de ce séjour, il perfectionne son allemand dans l'entourage de Schlegel et de Schlosser, tout en se sentant de plus tenté par une carrière littéraire, au grand dam de sa mère qui voudrait le voir poursuivre la carrière diplomatique. Il fréquente les salons de Rahel Varnhagen et Sophie Gay, deux femmes qu'il admire profondément et avec lesquelles il restera en correspondance.
Mariage
gauche|vignette|Delphine de Custine, sa mère.
En 1818, sa mère, de plus en plus désireuse de le voir marié, arrange plusieurs tentatives de fiançailles, d'abord avec Albertine de Staël, fille de Germaine de Staël, puis avec Clara de Duras, mais Astolphe se récuse à trois jours du mariage convenu avec cette dernière. Les motifs secrets de ce refus constitueront le cœur de l'intrigue du roman Olivier ou le Secret écrit par Claire de Duras, mère de Clara de Duras.
En 1821, il épousera enfin, malgré son homosexualité, Léontine de Saint-Simon Courtomer. Un fils, Enguerrand, naîtra de cette union en . L'été de la même année, Custine fait un voyage en Écosse et en Angleterre au cours duquel il rencontrera l’homme de sa vie, Edward, dit Édouard de Sainte-Barbe, un jeune homme de quatre ans son cadet qu'il ramène à Fervaques.. En , Léontine est atteinte de la tuberculose et meurt à l'âge de vingt ans le , laissant Astolphe libre de vivre sa passion avec Édouard de Sainte-Barbe.
Le , alors qu'il se rend à Paris à un rendez-vous galant avec un jeune soldat, il est attaqué par les compagnons d'armes de celui-ci, battu, dénudé et abandonné inconscient sur le pavé. Sa mésaventure, bientôt connue du Tout-Paris, entache sa réputation et associe pour longtemps le nom de Custine à l’homosexualité, que la société de l’époque qualifie d’« infâme ». Un conseil de famille décide de l'éloigner de la capitale : accompagné de Sainte-Barbe, Custine rejoint le domaine familial de Fervaques en Normandie.
Maturation littéraire L'année 1826 est marquée par la mort de son fils, le , puis de sa mère le . Ces pertes l'affectent grandement et déclenchent chez lui un regain de piété. Il cherchera désormais à s'accomplir par les voyages, la littérature et la religion.
En 1829, il publie sans nom d'auteur Aloys, ou Le religieux du mont Saint-BernardAloys, Gallica., dans lequel un jeune homme dont le cœur est raconte comment il avait été amené à demander en mariage une jeune fille alors qu'il en aimait la mère. Custine transpose ainsi l'histoire de ses propres fiançailles avortées avec Clara de Duras : Ce livre qui s'inscrit selon Tarn dans la lignée de La Princesse de Clèves connaîtra plusieurs éditions et sera réédité en 1971Philippe Sénart, présentation du roman, coll. 10/18, p. 22..
En 1832, Custine achète à le Belvédère, un petit château construit en 1816 à Saint-Gratien. Il le réaménage et y reçoit de nombreux artistes : Honoré de Balzac, Victor Hugo, Frédéric Chopin, Eugène Delacroix, Alfred de Musset, Jules Barbey d'Aurevilly, George Sand, Alphonse de Lamartine et François-René de Chateaubriand qui fut intimement lié à sa mère pendant vingt ansLe château sera rasé en 1860 par ses héritiers..
Les années suivantes sont passées dans la mouvance romantique avec plus ou moins de succès. La princesse Mathilde, fille de Jérôme Bonaparte, passait ses étés tout d'abord au château Catinat en tant que locataire du marquis de Custine, avant d’acheter, en 1853, le château construit par le comte de LuçayAujourd'hui appelé « château de la princesse Mathilde »..
Custine écrit de la poésie, des romans et des pièces de théâtre. En 1833, il publie Beatrix Cenci : tragédie en 5 actes et en vers et paie un théâtre pour faire jouer la pièce, mais les représentations se terminent après trois jours.
Il publie Mémoires et voyages ou Lettres écrites à diverses époques pendant des courses en Suisse, en Calabre, en Angleterre et en Écosse (1830), Le Monde comme il est (1835), Éthel (1839), Romuald, ou La vocation (1848).
C'est surtout dans les récits de voyage qu'il trouve son bonheur : Et c'est là qu'il excelle. Son livre L'Espagne sous Ferdinand VII raconte le voyage qu'il a fait en ce pays en 1831. Lors de sa publication en 1838, il a reçu de Balzac un commentaire propre à l'inciter à poursuivre dans cette voie :
Sa fin Astolphe de Custine meurt d'un accident vasculaire cérébral le . Il est enterré dans la petite chapelle de Saint-Aubin-sur-Auquainville, près de Fervaques. Sa famille intente un procès en nullité contre le testament par lequel il lègue sa fortune à son amant Édouard de Sainte-Barbe, dont il a partagé la vie amoureuse pendant une trentaine d'années. Ce dernier meurt un peu plus d'un an après Custine, le , mais obtient néanmoins gain de cause à titre posthume.
Le voyage en Russie vignette|Page de titre du tome I de l'édition princeps de 1843.
En 1839, Custine fait un voyage en Russie, séjournant principalement à Saint-Pétersbourg ainsi qu'à Moscou et Iaroslavl. Il part de la ville balnéaire d'Ems le et y revient le .
Contexte Ce voyage lui est inspiré par la publication, en , du livre extrêmement populaire d'Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, dont le dernier chapitre prophétise que l'avenir appartient aux États-Unis et à la Russie, mais pour des raisons opposées, la force de l'un résidant dans la liberté de ses citoyens et celle de l'autre dans un peuple asservi sous l'autorité d'un seul homme.
En même temps, Custine, qui est conservateur, espère trouver dans ce voyage en Russie des arguments en faveur de la monarchie absolue, ainsi qu'il s'en explique dans son avant-propos :
Une autre motivation réside dans le fait qu'un jeune comte polonais de 23 ans, Ignacy Gurowski, venait d'emménager au domicile parisien de Custine et que ce dernier aurait entrepris son voyage en Russie afin de convaincre le tsar de mettre fin à la disgrâce dont il avait frappé le jeune homme. En réalité, cet élément n'a probablement joué qu'un rôle mineur dans la décision de CustineGurowski, après nombre de scandales mondains, se rendra célèbre en 1842 en enlevant de son couvent l’infante Isabelle d’Espagne et en l'épousant à Bruxelles..
Contenu Custine présente une vision très critique de l'autocratie russe, qu'il définit comme . Il est impressionné par la ville de Saint-Pétersbourg, qui et admire la splendeur du palais impérial où il est reçuLettre onzième.. Il décrit les mœurs de la Cour, de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie, ainsi que le pouvoir discrétionnaire de l'empereur Malgré ses fortes réticences envers la monarchie constitutionnelle telle qu'elle existe en France, Custine rejette absolument l'idée que le despotisme soit nécessaire pour le bien public :
Il décrit les particularités du servageLettre dixième, p. 296-302., l'absence de médecins car . Il évoque la vie des paysansLettre trente-deuxième. et les coutumes populaires, ainsi qu'une administration tatillonne. Lors de sa visite à la prison de Schlusselbourg, il dit sa crainte d'y être enfermé parce qu'on le soupçonne de faire un récit défavorable de sa visite, le régime étant préoccupé de faire bonne figure à l'étranger :
Après Saint-Pétersbourg, il se rend à Moscou, qu'il admire davantage , puis à Iaroslavl et à Nijni Novgorod. Il retourne ensuite à Moscou puis à Saint-Pétersbourg, d'où il rejoindra la France par la route à travers la Prusse plutôt que par la voie maritime comme à l'aller.
Il revient profondément désenchanté de la Russie, qu'il considère comme . Il dénonce une religion complètement dépendante du pouvoir temporelLettre trente-sixième - Résumé du voyage, p. 376., des lois iniques qui Il abhorre un pouvoir absolu qui ne se contente pas de contrôler les actions mais aussi les paroles et les pensées et qui se permet même de modifier l'histoire :