Hélène Dumas, née le , docteur de l’École des hautes études en sciences sociales, est une historienne franco-rwandaise spécialiste du génocide des Tutsi au Rwanda, chargée de recherche au CNRS membre du Centre d'études sociologiques et politiques Raymond Aron.
Biographie Formation et travaux vignette|gauche|Un procès gacaca en . Le terme signifie « gazon » en kinyarwanda en référence aux assemblées dans lesquelles les sages réglaient les conflits dans des localités en s’asseyant par terre. Il s’agit de juridictions populaires réactivées après le génocide afin de juger les auteurs de rang inférieur en parallèle du travail mené par Tribunal pénal international pour le Rwanda. Hélène Dumas est diplômée de l'IEP d'Aix-en-Provence en . En , elle convainc son directeur de thèse à l'EHESS, Stéphane Audoin-Rouzeau, de l'accompagner au Rwanda lors des commémorations, expérience que ce dernier décrit comme une dans un ouvrage paru en .
Elle soutient en sa thèse en histoire intitulée Juger le génocide sur les collines : une étude des procès gacaca au Rwanda (2006-2012) et obtient le prix Raymond Aron récompensant chaque année un chercheur en sciences humaines et sociales.
Ses recherches, inscrites dans le courant de la microhistoire, empruntent à l'anthropologie. Seule historienne française, spécialiste du génocide des Tutsi, à maîtriser le kinyarwanda, langue qu'elle a appris afin de mener à bien son travail au Rwanda, elle fait partie d'une nouvelle génération de chercheurs, influencée par le travail de Jean-Pierre Chrétien, qui privilégie le terrain et est ainsi que des controverses politiques.
Proximité et intimité : caractéristiques du génocide des Tutsi En , elle publie Le génocide au village dans lequel elle s'appuie sur diverses sources : d'une part orales, témoignages qu'elle a elle-même recueillis à , une commune située au nord de Kigali où deux tiers des Tutsi sont exterminés ou lors de procès gacaca incluant tueurs et rescapés ; d'autre part écrites, archives du TPIR, de la MINUAR et de ministères belge ou rwandais. De manière générale, les témoignages font apparaître une rupture radicale lors du génocide qui est parfaitement conscientisée et opposée à un passé souvent idéalisé. Ladite rupture se manifeste notamment dans l'évocation des massacres précédents depuis la révolution de 1959 au cours desquels les Tutsi ont pu trouver refuge chez leurs voisins Hutu. vignette|gauche|Les églises, lieux de massacres de masse et intra-religieux durant le génocide. À Ntarama, plus de Tutsi sont exterminés le . Le lieu, transformé en mémorial, demeure en l'état : seuls les corps ont été enlevés. L'historienne explique que l'efficacité de la mise en œuvre du génocide au Rwanda est due à la proximité qui existait entre auteurs et victimes : en habitant le même lieu, en connaissant , les exécutants se sont servis de la géographie et de la topographie. Partant, s'il y a bien eu des meneurs, l' a joué un grand rôle dans l'exécution des tueries de même que . L'intimité entre protagonistes constitue également une clef de lecture : en effet, les liens affectifs (familiaux, amicaux) ont été par une violation de toutes les normes morales. Ce faisant, Hélène Dumas refuse de résumer la “banalité” des bourreauxLes guillemets sont d’Hélène Dumas et repris dans la recension de l’ouvrage. à leur statut socio-économique. Le présupposé de l'autrice selon lequel les relations de proximité, en particulier dans le cadre familial, seraient toujours empreintes d'un caractère protecteur est néanmoins questionnable ce qu'elle reconnaît elle-même en soulevant l'éventualité, dans certains cas, de la continuité de conflits privés ou d'animosité entre communautés. En toute hypothèse, le retournement des liens s'est accompagné d'une irruption de la violence dans des lieux qui avaient, lors des pogroms des années et , constitué des refuges, à savoir les églises devenues en des lieux de massacres de grande ampleur et intra-religieux démontrant derechef la transgression de barrières sociales, à partir de . Hélène Dumas cite le cas du père Athanase Seromba condamné par le TPIR pour avoir ordonné la destruction de sa propre église dans la paroisse de Nyange.. En plus des ordres donnés par le pouvoir et de la mise en place d'une rhétorique fallacieuse de la « guerre défensive » dans les médias du régime Hutu, une mécanique individuelle s'est, en d'autres termes, enclenchée dans le cadre d'une « mission à mener ». Hélène Dumas pointe en définitive l'articulation entre, d'une part des logiques verticales (gouvernement) et, d'autre part, des logiques horizontales (liens entre individus de toute nature) qui ont permis un déferlement de violence dans le cadre de la commission d'un crime de masse sur une durée de trois mois. La proximité pourrait enfin expliquer les raisons du degré paroxystique de cruauté déployée dans les actes en eux-mêmes.
René Lemarchand salue l'enquête minutieuse d'une dizaine d'années tout en s'interrogeant sur la généralisation à partir d'une étude fondée sur une localité et en soulevant la question du regard, insuffisamment critique selon lui, sur le mécanisme des gacaca.
Auteurs et victimes du génocide des Tutsi Processus d'« animalisation » La déshumanisation passe par l'« animalisation » des victimes : par exemple, le langage est mobilisé afin de transformer des voisins Tutsi en « cafards ». Une fois l'idée imprégnée dans l'imaginaire collectif, la traque peut commencer ; Laurent Testot explique dans sa note de lecture : . Ce processus se révèle d'autant plus crucial qu'une mise à distance est indispensable dans le cas de proches exterminant les leurs.
Extermination du groupe via l'éradication des liens de filiation : le corps des femmes ciblé
vignette|gauche|Corps exhumés et momifiés exposés au Mémorial de l’ETO de Murambi. Mi-avril, hommes, femmes et enfants Tutsi sont massacrés (entre et victimes selon les estimations par rapport aux charniers). Le lieu est également le siège de l'Opération Turquoise entre juin et août. Le travail d'Hélène Dumas met en lumière la distinction capitale entre un génocide et une guerre, la première catégorie nécessitant d'exterminer l'ensemble d'un groupe, c'est-à-dire hommes, femmes, enfants comme ce fut le cas au Rwanda en contre les membres de la communauté Tutsi. Elle s'appuie, pour ce faire, sur l'analyse des charniers qui contiennent précisément nombre d'enfants et de femmes, victimes qui, de surcroît, ont été mutilées notamment au niveau des organes sexuels. Afin d'annihiler toute possibilité d'avenir du groupe, la politique génocidaire cherche à rompre définitivement la filiation : premièrement, les meurtres d'enfant sont légion ; deuxièmement, le viol des femmes Tutsi est mis en œuvre de façon systématique dans une logique d'humiliation des femmes mais aussi de leur communauté et il devient une arme pour inoculer le VIH. Si l'éventration des femmes Tutsi enceintes constitue une pratique courante pendant les trois mois du génocide, beaucoup de femmes Hutu mariées à des hommes Tutsi sont pareillement prises pour cible, avec une finalité identique : à travers une « racialisation » du fœtusUn certain vocabulaire se développe en ce sens : les enfants Tutsi à naître sont appelés « petit serpent », « œuf de serpent », il s'agit d' le lien de sang avec les Tutsi que les femmes Hutu portent en elles, à partir de . Hélène Dumas résume de cette manière : le corps des femmes symbolise le groupe visé que l'on veut à mettre à mort, à partir de .
Jean-Pierre Chrétien souligne ainsi dans sa recension du premier ouvrage d'Hélène Dumas : .
Expériences enfantines Hélène Dumas s'intéresse aux expériences enfantines lors du génocide, qu'elles aient trait aux victimes ou aux tueurs.
En , les barrières de l'âge sont anéanties. Les enfants participent directement aux actes périphériques (dénonciation, traque, pillage) ; les adolescents sont parfois encouragés à violer ; enfin, les exécutions ne leur sont pas cachées : au contraire, ils sont invités sur les scènes afin qu'ils gardent l'image du « dernier Tutsi », Hélène Dumas soutenant qu'il y a donc CCAF France, « Colloque CSI - 28 mars 2015 - BNF - Hélène Dumas » op. cit., à partir de . Elle note, en outre, l'impact sur le long terme, c'est-à-dire post-génocide, s'agissant de la sphère familiale : en ce sens, du côté cette fois des enfants rescapés, elle observe que des groupes d'orphelins se forment pour tenter de recréer une telle structure, les plus âgés jouant le rôle de chef de famille. vignette|À la fin du génocide, environ 300 000 Tutsi ont survécu : 40% sont des orphelins selon une étude du CICR. Enfants rescapés – Mémorial du génocide à Kigali. Elle publie en Sans ciel, ni terre, ouvrage récompensé par le Prix Pierre Lafue ( édition) et le Prix lycéen du livre d’histoire des Rendez-vous de Blois ( édition). Le livre se compose d'une centaine de témoignages d'enfants orphelins du fait du génocide des Tutsi, qui avaient entre huit et douze ans en , en majorité des filles, écrits retrouvés en dans les archives de Commission nationale de lutte contre le génocide et qui avaient été rédigés sur des cahiers d'écoliers à la demande de l’Association des veuves du génocide Agahozo dix ans auparavant. Les témoignages sont traduits, rassemblés et organisés par l'historienne de façon chronologique en trois séquences : avant, pendant et après le génocide. Selon Le Monde, la violence y est . Si la parole des enfants n'est donc pas filtrée, ce choix est dicté par une fonction mémorielle, à partir de . En attendant Nadeau et Libération rapportent que les analyses d'Hélène Dumas, en parallèle des récits, illustrent la façon dont l'enfance a été « figée » et que devenues adultes, les victimes conservent le sentiment d' . L'hypermnésie de la mémoire traumatique de ces rescapés met ainsi en exergue l'impossibilité de se détacher du passé et une enfance marquée par le génocide. De plus, il apparaît que la fin du génocide a engendré pour beaucoup d'orphelins des mécanismes d'exclusion (par exemple de leur village), une précarité et des stratégies pour y échapper ainsi que de l’esclavage domestique.
Pour Manon Pignot, le travail de sa consœur relate une expérience commune en ce que les écrits se font écho sans que les scripteurs n'aient eu de proximité géographique au moment des faits et il démontre la place spécifique réservée aux enfants dans un génocide en tant que cibles privilégiées. Il s'inscrit aussi dans une dimension plus large qui permet d'interroger la société rwandaise, dans son ensemble, au regard de cet événement collectif dont les particularités sont notamment une et, dans le même temps, un rappelé par la structure en trois temps : avant, un racisme violent envers les Tutsi ; pendant, une extrême brutalité mise en œuvre par les voisins ; après, la violence du déni et une menace, de par ces mêmes proches, qui subsiste, à partir de .
Négationnisme et révisionnisme du génocide des Tutsi