Une pierre manale ou pierre pluviale ou encore pierre à pluie est une pierre rituelle dont la fonction est d'appeler la pluie, grâce à une cérémonie religieuse ou magique. Certaines sont connues depuis l'antiquité étrusque et romaine, d'autres appartiennent à des traditions folkloriques plus récentes, en Europe et ailleurs dans le monde.

Étymologie L'adjectif manal vient du latin Manamens signifiant écoulement et du verbe Manare signifiant couler, d'où la traduction de pierre qui coule ou pierre qui ruisselle.

Antiquité européenne Antiquité grecque Le lapidaire orphique, texte en grec du , évoque une pierre apte à produire la pluie. L'auteur grec écrit que la jaspe « consacrée et portée chastement » attire la pluie. D'autres traditions grecques antiques évoquent un quartz vert poli qui, s'il est porté selon les rites, peut inciter les dieux à arroser des champs assoiffés.

Chez les Étrusques Fulgence de Ruspe indique que les pierres manales remontent aux Étrusques et aux autres peuplades de l'Italie pré-romaine qui les traînaient autour de leurs champs, lorsqu'ils craignaient la sécheresse pour leurs récoltesSaintyves 1909, p403. Le jurisconsulte Labco évoque des manales petrae, pierres disposées dans les champs, qu'il était d'usage de rouler en temps de sécheresse pour obtenir la pluie. Cette pratique avait été enseignée par les livres sacrés de Tagès et faisait partie de la discipline augurale des Étrusques.

Le lapis manalis de Rome

La pierre manale la plus connue était celle de Rome, appelée lapis manalis qui était habituellement déposée dans le Temple de Mars Gradivus, ornée de cent colonnes, proche de la porte Capène et de l'actuelle église San Cesareo de Appia. La pierre aurait été de forme cylindrique et peut-être creusée intérieurement.

La pierre était invoquée en cas de sécheresse. Le rituel figurait dans la cérémonie de lAquaelicium, sous la forme d'une procession présidées par les pontifes. L'acte qui en était l'épisode distinctif s'appelait movere ou trahere lapidem. La pierre qui reposait dans le temple de Mars, à l'extérieur des murs de Rome, était sortie pour transportée (peut-être roulée) et déposée devant la porte Capène, ou jusqu'au temple de Jupiter capitolin. L'acte de ramener la pierre dans l'enceinte de Rome était censé provoquer la pluie.

Il semble que, dans le culte initial étrusque, de l'eau était cérémoniellement versée sur la pierre, pour attirer la pluie.

Dans le folklore européen En France La tradition des pierres manales, remontant au moins à l'antiquité, s'est perpétuée en Gaule et en France, des pierres utilisées pour faire tomber la pluie ont été décrites en Sologne, dans le Jura, les Vosges, les Ardennes, en Savoie, etcSaintyves 1909, p404. Les régions pyrénéennes sont particulièrement riches en traditions de pierres pluviales.

Il semble que plusieurs types de traditions magiques existent : celle des pierres qu'on doit déplacer, et souvent faire rouler, elles sont alors souvent décrites comme cylindriques. Et celles qu'on doit asperger pour déclencher leur pouvoir, dans un acte de magie sympathique. Et plus rarement des pierres qu'il faut fouetter pour obtenir la pluie.

Celles qu'on déplace

Dans un texte de 1650 sur l'histoire du chevalier Bayard, Claude Expilly raconte comment le Chevalier sans peur attaqua le château de la Perrière à Saint-Julien-de-Raz, où tous les assiégés furent tués sans qu'il s'en sauvât un seul :

Ce récit circonstancié montre une assimilation des cultes païens par les prêtres catholiques. Il est rapporté par ailleurs que les habitants de Saint-Julien-de-Raz manipulaient la pierre en fonction de leurs besoins : selon qu'ils voulaient peu ou beaucoup de pluie, ils soulevaient une, deux, trois fois une pierre qui s'y trouvait. L'abondance de l'ondée était en rapport avec le nombre de mouvements. Cette tradition dans le Champ du Vas a perduré jusqu'au milieu du .

Dans une lettre à l'abbé de Santeuil, Claude Nicaise décrit à la fin du comment l'église chrétienne se réapproprie les anciens cultes païens ; il écrit en effet comment des paysans de Villey-sur-Tille en Côte-d'Or utilisaient une ancienne pierre romaine : . Cherchant à contrecarrer cette pratique, il parvient à se faire donner par les membres de la Sainte-Chapelle de Dijon deux reliques, une bras de Saint Hermès de Rome et un os entier de la cuisse de , sa sœur, à qui les paysans devront désormais adresser leurs prières pour obtenir la pluie espérée, tandis que la pierre lapidaire est transférée dans une chapelle dédiée à . Cet exemple montre la récupération et le syncrétisme par l'église catholique de divinités antiques. La chapelle et la pierre existent toujours dans le village, c'est probablement une des seules pierres manales actuellement visibles.

Une tradition, légèrement différente mais apparentée : sur l'éminence du Beausset-vieux (ancien village du Beausset, près de Toulon), Saint Eutrope avait le pouvoir de faire pleuvoir, mais quand il se montrait récalcitrant, il fallait alors déplacer sa statue sur le pas de la porte et le battre violemment.

Parfois, la pierre n'est pas l'objet d'une vénération ni de prière, mais un objet dont on craint le contact accidentel. Guillaume Mauran le rapporte dans un texte datant de 1614 : . La description de la pierre évoque un dolmen, qui aurait été détruit depuis pour en récupérer les pierres.

Dans le Sud-Ouest de la France autrefois, on renversait la hitte (large pierre locale, borne antique ou menhir) pour faire pleuvoir, et on la relevait quand il avait assez plu. On peut encore voir à Saubusse la Pierre Longue, un tronçon de colonne de marbre gris veiné de rouge, ancienne borne milliaire, dont la tradition voulait qu'elle attire la pluie quand elle était couchée. Un chroniqueur de la fin du écrit qu'

Celles qu'on asperge ou qu'on immerge Dans la forêt de Paimpont (parfois identifiée à la forêt mythique de Brocéliande), une pierre autour de la fontaine de Barenton était aspergée quand on voulait faire pleuvoir. En 1467, le seigneur de Gaël, qui habitait le château de Comper, faisait constater le privilège qu'il avait de faire tomber la pluie en arrosant le perron de la fontaine : En 1835 encore, les habitants de Concoret y allèrent, conduits en procession par leur recteur qui trempa le pied de la croix dans l'eau et en arrosa les pierres d'alentour.

Dans un courrier daté de 1637 à son évêque, le père jésuite Jean Fourcaut rapporte que dans une église de la région d'Ayros-Arbouix, une pierre manale est insérée dans le maître-autel, mais qu'elle est parfois extraite pour être immergée pour une cérémonie pour appeler la pluie :

Autrefois en Provence, le rituel de l'immersion d'une statue de saint dans l'eau était répandu dans la plupart des villages. Il s'agissait d'obtenir une protection générale pour les récoltes et contre les maladies. Mais dans certains endroits, comme à Collobrières, le même rituel était plus spécifiquement lié à une demande de pluie en cas de sécheresse.

À Saint-Robert, il pleut dans les trois jours quand on promène en procession une meule qui recouvre l'orifice de la fontaine, il s'agissait probablement d'une pierre plate percée en son milieu d'un trou circulaireSebillot 2002, p539.

Au pied du rocher de Châtelus dans le Forez, il suffisait à un sorcier de jeter sur les rochers du voisinage un peu d'eau d'une fontaine adorée dans l'antiquité pour faire naître un orageSaintyves 1909, p406.

S'il ne s'agit pas d'une pierre mais plus probablement d'un bâton, le cérémonial de la verge de Saint Martial de Limoges reprend les mêmes rituels. Selon la légende, ce bâton était celui que Saint Pierre avait donné à Martial qui partait évangéliser l'Aquitaine, il était conservé à l'abbaye Saint Seurin de Bordeaux. La cérémonie, très ritualisée, nous est décrite avec précision par un témoin qui l'a vécu en 1716 : . Le saint objet est alors extrait de son reliquaire pour l'autel de l'église ; le doyen du chapitre le porte ensuite cérémonieusement jusqu'à la fontaine de Figueireau (aujourd'hui rue Laroche), puis la verge est délicatement immergée dans l'eau de la fontaine avant d'être retirée et séchée avec dévotion. La relique sera détruite à la Révolution française.

Un jésuite du , en mission d'évangélisation dans les vallées pyrénéennes, relate une tradition de pierre à pluie dans la paroisse d'Arbeost : .

Celles qu'on fouette Alexandre Du Mège rapporte en 1828 qu'à Sost existait des pierres antiques situées à proximité d'une carrière de marbre. Ces pierres étaient fouettées pour obtenir la pluie.

En Irlande Dans l'archipel irlandais des îles Inishkea et jusqu'au début du , certaines femmes avaient la garde d'une idole de pierre cylindrique, appelée Neevougee. Elles l'exposaient et l'invoquaient en certaines occasions : pour faire cesser les orages qui troublaient la pêche, ou d'autres fois, au contraire, pour faire naître les tempêtes et attirer des épaves sur la côte. La pierre sacrée a été décrite comme une idole priapique, mais il semble que son nom signifie plutôt un petit canot.

Hors d'Europe Asie Chez les juifs, dans la fête des Tabernacles, on puisait au bassin de Siloé de l'eau qu'on allait ensuite répandre sur l'autel du Temple au son des trompettes. D'après une tradition rabbinique, l'objet de ce rite était d'assurer la chute de la pluie pour l'année suivante. L'autel pourrait agir ici par substitution d'une ancienne pierre sacréeSaintyves 1909, p405.

Sur une colline à l'est de Manipur en Inde, une pierre était censée faire pleuvoir, à condition que le rajah local l'arrose d'eau.

Dans certains rituels shintoïstes japonais, il existe des pierres qui ont la forme d’organes sexuels mâles ou femelles qu’on frappe avec un fouet pour faire pleuvoir ou pour faire cesser la pluie. À Sagami au Japon, se trouve une pierre, qui fait pleuvoir si on l'arrose.

Asie turcophone Les peuples turcophones, en Asie centrale et sibérienne, sont particulièrement riches de traditions concernant des pierres pluviales.

Chez les chamanes turcophones de Sibérie, il est décrit deux types de porteurs de pierres à pluie. Chez les chasseurs du nord comme les Iakoutes, c'est un homme ordinaire qui découvre par hasard une pierre possédant ce pouvoir. En Touva occidentale, dans la région des steppes où domine l’élevage, la possession d'une pierre à pluie est en revanche héritée des ancêtres et met en jeu le caractère de la personne. Dans un village de Sibérie, à 20km environ de la ville de Ak-Dovourak dans la république de Touva, une chamane née en 1940 est réputée pour son pouvoir de déclencher la pluie grâce à une pierre à pluie appelée Cat.

Une tradition turque évoque une pierre Raida ou pierre à pluie qui fut donnée de Noé à Japhet puis à son fils Turc. Cette pierre avait la vertu de faire tomber la pluie et fut l'occasion d'une guerre chez les tribus turques du nord. Depuis cette légende, les peuples turcs ont gardé la tradition de pierre pluviales. Étienne Marc Quatremère recense un grand nombre de noms et de mentions d'une telle pierre dans les ouvrages anciens turcs et arabes.

L'érudit turc Katip Çelebi raconte que le peuple Kaimak possède une pierre qui, mise dans l'eau, attire infailliblement la pluie, rappelant le rituel européen de l'immersion de la pierre.

Une pierre pluviale (Irnjar al-malar), dont la friction faisait descendre la pluie, existait dans la vallée de Qarluq en Ouzbékistan.

Dans le récit de son voyage qu'il fit en 1543, Seïfy parle de la pierre de yedeh qui peut provoquer la pluie dans la région de Tourfan. Il la décrit comme qu'il faut activer en y inscrivant . En 1812, le voyageur Mir I’zzet-Ullah est envoyé en éclaireur dans l'Asie centrale par l'explorateur anglais William Moorcroft. Arrivé dans la région de Yarkand, on lui parle de la même pierre : Cette même pierre yedeh est encore par un autre voyageur en 1835 dans la même région :

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