thumb|alt=détail d'un tableau Renaissance : un homme noir s'apprête à plonger|Détail du tableau de Gentile Bellini Miracle de la relique de la Croix au pont San Lorenzo (1500) montrant un homme noir s'apprêtant à plonger dans un canal vénitien pour y récupérer la relique qui y est tombée. Cela reflète une réalité de l'époque : l'importance des nageurs et plongeurs africains pour une Europe sachant peu ou mal nager.

Jacques Francis ou Frauncys (né vers 1527 ou 1528) est un nageur et plongeur sur épaves en apnée probablement originaire de l'île d'Arguin, en actuelle Mauritanie. Employé par le marchand vénitien Piero Paolo Corsi, il participe, en 1547-1549, aux opérations de renflouement de la Mary Rose, naufragée dans le Solent. Il travaille aussi sur l'épave du navire de commerce la Sancta Maria et Sanctus Edwardus, en 1547. Corsi est alors accusé d'avoir volé des lingots d'étain provenant de la cargaison de ce bateau, après les avoir remontés à la surface. Il est attaqué en justice par ses clients mécontents. Jacques Francis est appelé à témoigner le . Il est ainsi le premier Africain à être entendu devant un tribunal anglais.

Son statut légal est alors mis en doute par la partie plaignante afin de récuser son témoignage, alléguant qu'il serait un « infidèle » et un « esclave ». Or le fait même qu'il ait été appelé à témoigner prouve que ce ne peut pas être le cas. De plus, comme permettent de le supposer ses prénom et nom, il a sûrement été baptisé, recevant un nouveau nom à cette occasion, et ce probablement dans la foi catholique. Enfin, la common law avait interdit l'esclavage sur le territoire anglais.

Origines vignette|gauche|alt=ancienne carte schématique des côtes africaines et européennes|Portulan portugais de 1563 : au sud-est Fernando Pó ; le long des côtes ouest-africaines les îles du Cap-Vert et plus au nord celle d'Arguin ; tout au nord, les îles Britanniques avec Southampton au sud-ouest de celles-ci.

Jacques Francis est né vers 1527 ou 1528. Il dit, lors du procès où il témoigna, avoir en 1548. Ses origines familiales ne sont pas connues. Il se dit originaire de l'« Insula de Guinea ». Ce terme pourrait s'appliquer à la plupart des îles en face de la côte de l'Afrique de l'Ouest, entre celles du Cap-Vert et Fernando Pó. Cependant, il s'agit plus probablement de l'île d'Arguin, où les Portugais avaient installé un de leurs premiers comptoirs (), alors appelée « Guinée » par les Anglais. Les eaux autour d'Arguin, très dangereuses pour la navigation, étaient le lieu de fréquents naufrages. Cette caractéristique pourrait expliquer les qualifications de Jacques Francis comme plongeur sur épaves. Il pourrait aussi avoir été plongeur de perles. Ce qui est certain est que ces qualités ne s'acquièrent qu'à l'issue d'années d'entraînement pour maîtriser l'apnée et la profondeur. Divers récits (postérieursCelui de Robert Baker naufragé au large de la « Guinée » dans les années 1560 et paru en 1568 par exemple .) décrivent les prouesses aquatiques des nageurs et nageuses de cette région d'Afrique de l'Ouest. En Europe, des nageurs africains sont régulièrement évoqués. Ainsi, le cardinal Bandinello Sauli (1494-1518) aurait employé à Gênes un maître-nageur, et plongeur, africain. Ferdinand de Médicis aurait été sauvé de la noyade dans l'Arno en 1588 par un Noir à son service.

Les qualités de nageur et de plongeur de Jacques Francis étaient d'autant plus importantes et essentielles que l'attitude de la Grande-Bretagne d'alors vis-à-vis de la natation était très ambivalente. Les Anglais, comme les autres humains, résistaient mal à la tentation de se baigner, mais la question de l'apprentissage de la natation restait un débat. D'un côté, apprendre à nager permettait d'éviter les noyades ; de l'autre apprendre à nager augmentait le risque de noyade selon l'adage qu'une personne sachant nager était plus tentée de prendre des risques. En 1571, le vice-chancelier de l'université de Cambridge, John Whitgift, promulgua même un règlement interdisant aux membres de l'université (étudiants comme enseignants) de se baigner, de nager, d'entrer dans un quelconque plan d'eau, sous peine de bastonnade pour un premier délit et d'expulsion en cas de récidive.

Lors du procès de 1548, Jacques Francis dit être entré au service de Piero Paolo Corsi deux ans plus tôt, donc vers 1546. Il est probable que lorsque Corsi obtint cette année-là le contrat de renflouement de la Mary Rose, il chercha à recruter un plongeur qualifié, Jacques Francis en l'occurrence. Il est difficile de connaître son parcours entre le moment où il quitta Arguin et celui où il arriva en Grande-Bretagne et à Southampton. Diverses hypothèses peuvent être avancées. Son employeur Piero Paolo Corsi a pu être allé directement le recruter en Afrique ou utiliser un intermédiaire portugais. Il a pu aussi le recruter à Venise même ou ailleurs dans la péninsule italienne, où la population d'origine africaine était nombreuse. La plupart des Africains travaillant en Italie avaient été importés par des marchands portugais actifs depuis les années 1440, souvent avec un financement italien. Cependant, ils n'étaient pas tous esclaves, surtout ceux qui possédaient une importante qualification. Gustav Ungerer, dans son article de 2005, suggère pour sa part que Corsi a pu acheter Francis à un marchand italien à Southampton même.

La Mary Rose vignette|alt=dessin ancien représentant de profil un navire à quatre mâts et un beaupré.|La Mary Rose telle que représentée dans le rôle d'Anthony. Le Vénitien Piero Paolo Corsi faisait partie d'une importante communauté de marchands italiens (surtout vénitiens, génois et florentins) installés depuis longtemps dans les ports anglais. Corsi était arrivé à Southampton vers 1539. Le port était alors sur le déclin, face à celui de Londres. La majeure partie des marchands italiens était même partie pour la capitale anglaise. Les relations entre les derniers encore installés à Southampton étaient marquées par une âpre concurrence. Il semblerait que Corsi ait à son arrivée dans le port pris contact avec les marchands italiens de la ville pour leur proposer les services de ses plongeurs d'épave.

En , lors de la bataille du Solent, la Mary Rose, navire de l'amiral George Carew, prit l'eau par ses sabords ouverts et coula par une dizaine de mètres de fond, pour une raison qui n'a pas vraiment été déterminée (combat ou fausse manœuvre). Si le navire lui-même avait une grande valeur, celle de ses canons était énorme, au point que les récupérer pouvait valoir les dépenses engagées.

En , une première tentative de récupération, impliquant une trentaine de Vénitiens et une soixantaine de marins anglais, dirigés par Piero de Andreasi et Simone de Marini, avait échoué. L'Amirauté engagea en 1546 Piero Paolo Corsi pour récupérer dans l'épave les objets (principalement les canons) les plus importants. Corsi, moins ambitieux, n'employa au total que huit hommes, dont Jacques Francis. Il le décrit comme originaire de « Guinée » et surtout comme son meilleur plongeur. Jacques Francis dirigeait sa propre équipe de quatre plongeurs, dont deux au moins, John Ito et George Blake (ou Blacke), étaient comme lui originaires d'Afrique. Cependant, les opérations s'avérèrent plus compliquées que prévu. En 1547, l'Amirauté, avec l'accord du Privy Council versa à Corsi selon les sources , et pour une première récupération d'ancres et divers autres objets ou un premier versement de puis , et . Au total, selon Miranda Kaufmann, Corsi aurait touché une centaine de livresLe site universitaire measuringworth.com permet de calculer que cette somme équivaudrait à peu près à de 2019. de l'Amirauté, via Wymond Carew, le trésorier royal, entre 1547 et 1549. Pour Gustav Ungerer, en plus des de 1547, Corsi en aurait touché 70 de plus en 1549. Les plongeurs avaient alors aussi remonté des canons.

La Sancta Maria et Sanctus Edwardus vignette|gauche|redresse=2|alt=ancienne carte maritime en noir et blanc|Carte ancienne (1730) de la région du Solent : au centre l'île de Wight, à sa pointe ouest The Needles ; de l'autre côté du chenal : au nord-est de l'île, la ville de Portsmouth et en remontant l'estuaire vers le nord, la ville de Southampton ; tout à l'est de la carte, Arundel.

La Mary Rose n'était pas le seul navire coulé sur lequel ont travaillé Corsi et ses plongeurs. Le selon Gustav Ungerer ou le selon Miranda Kaufmann, un navire marchand, la Sancta Maria et Sanctus Edwardus, quitta Southampton pour Livourne, chargé principalement de tissus et de balles de laine ainsi que de lingots d'étain de Cornouailles. Le navire prit feu juste après avoir appareillé et coula à moins de trois kilomètres de la côte. Le navire appartenait au Vénitien Francesco Bernardi et avait été affrété par divers marchands italiens : le Consul des Vénitiens de Londres Domenico Erizzo, le Florentin Bartolomeo Fortini, un des principaux marchands de la capitale anglaise, et le Génois né en Angleterre Niccolo de Marini. Ils désiraient récupérer au moins une partie de leur investissement : ils engagèrent Corsi et ses plongeurs, dont Jacques Francis.

La campagne de plongée ne put commencer immédiatement à cause de l'hiver. Ce ne fut donc qu'à l'été 1547 que les opérations de remontée à la surface purent se dérouler. Corsi et ses plongeurs furent rémunérés et par jourLe site universitaire measuringworth.com permet de calculer que cette somme équivaudrait à peu près à de 2019. et leurs frais de bouche (nourriture et boissons) au Dolphin Inn de Southampton étaient aussi pris en charge. Fin , les marchands italiens mirent fin au contrat de l'équipe de plongeurs de Corsi, en raison d'une absence totale de résultats.

Le , Piero Paolo Corsi fut arrêté et amené devant Thomas Beckingham, le « maire » de Southampton. Il était accusé par Domenico Erizzo et Bartolomeo Fortini d'avoir volé une partie de la cargaison de la Sancta Maria et Sanctus Edwardus qu'il était censé ramener à la surface. Ses plongeurs se seraient rendus de nuit sur l'épave pour en soutirer deux lingots d'étain, l'un appartenant à Erizzo et l'autre à Fortini (les lingots étaient marqués des initiales de leur propriétaire). Chaque lingot était estimé à Le site universitaire measuringworth.com permet de calculer que cette somme équivaudrait à un peu plus de de 2019.. Selon Niccolo de Marini, un des autres investisseurs, Corsi aurait dissimulé l'un des lingots sous le lit d'un dénommé Pope, habitant Gosport, un port entre Southampton et Portsmouth. De Marini aurait alors envoyé un de ses domestiques récupérer le lingot pour l'apporter au capitaine du port de Portsmouth, Edward Vaughan. Ce dernier interrogea bien Corsi sur la provenance du lingot, mais Corsi répondit que le lingot avait été trouvé au fond de l'eau. Vaughan crut Corsi sur parole, mais les deux hommes se connaissaient puisque c'était Vaughan qui, au nom de l'Amirauté, payait Corsi pour ses travaux sur la Mary Rose. Ayant récupéré le lingot, Corsi s'adressa à un autre marchand florentin, Angelo de Milanese, pour connaître quelle récompense Fortini serait prêt à verser pour le récupérer. Corsi fut déçu des simples qui lui furent proposés ; il exigea plus. Fortini et Erizzo le firent alors arrêter. Devant Beckingham, Corsi ne nia pas posséder un lingot marqué « DE » (pour Domenico Erizzo) mais expliqua que lui et ses hommes n'étaient pas assez bien payés et qu'il avait gardé le lingot en guise de compensation. Il estimait que ses efforts et ceux de ses plongeurs valaient bien au moins trois ou quatre lingots.

Corsi ne fut malgré tout pas jeté en prison. Ce fut même Angelo de Milanese qui obtint sa remise en liberté immédiate. Il semble que la communauté des marchands ne pouvait guère se passer des services de Corsi et de ses plongeurs. Celui-ci obtint même, peu de temps après, des lettres du Lord-grand-amiral Thomas Seymour exigeant qu'il ne fût pas inquiété, son travail sur la Mary Rose étant essentiel à l'État.