vignette|Le château des Rohan de Saverne a été, de à , le siège du d'infanterie prussien...|alt=Vue d'un bâtiment, au premier plan une fontaine et des massifs de fleur L'affaire de Saverne ou incident de Saverne (en allemand : , plus rarement ) est une crise politique intérieure qui a secoué l'Empire allemand fin , à la veille de la Première Guerre mondiale. La crise s'est produite lorsqu'un sous-lieutenant stationné à Saverne, ville de cantonnement de deux bataillons du prussien, a tenu des propos humiliants à l'égard de la population alsacienne. L'armée a réagi aux protestations populaires par des actes arbitraires et, en majeure partie, illégaux, ce qui a provoqué un débat au Reichstag sur les structures militaristes de la société allemande et sur la position des dirigeants du pays vis-à-vis du Kaiser , puis a conduit à un vote contre le gouvernement, représentant la plus grave crise politique que l'Allemagne ait traversée depuis avec l'affaire du et la démission du chancelier Bernhard von Bülow.

Le fait que cette première motion de censure dans l'histoire du Reich contre le chancelier impérial soit restée sans conséquence démontre de manière exemplaire l'impuissance du pouvoir législatif dans un régime politique où l'exécutif n'est pas responsable devant le parlement, mais devant un souverain plus soucieux de conserver le « régime personnel », comme l'a écrit l'historien John Röhl, que du maintien des acquis constitutionnels et parlementaires, chers notamment aux États sud-allemands.

L'affaire a non seulement détérioré les relations entre la terre d'Empire d'Alsace-Lorraine et le reste du Reich, mais elle a également atteint l'image du Kaiser et, par extension, celle du militarisme. L'incident démontre en outre l'antagonisme structurel entre l'État de droit et l'État militaire ainsi que les difficultés du régime wilhelminien à intégrer les minorités nationales qui seront détachées du Reich quelques années plus tard. Elle pose également la question du statut de l'Alsace-Moselle dans l'Empire allemand et attise la tension entre la France et le Reich, le drapeau français ayant été insulté.

Origines des incidents L'Alsace-Lorraine au début du vignette|gauche|upright=1.5|L'Empire allemand, de à .|alt=Carte de l'Empire Allemand (1871-1918), en bleu la Prusse

À la suite de la guerre de et du traité de Francfort, l'Alsace et la partie nord-est de la Lorraine sont rattachées en à l'Empire allemand. Dans cet État à structure fédérale sous domination prussienne, les décisions politiques majeures sont prises à Berlin, mais l'administration intérieure, la justice et le culte incombent aux États fédérés eux-mêmes. L'Alsace-Lorraine est traitée en tant que glacis militaire et n'a obtenu ni la même souveraineté, ni la même autonomie que les autres États fédérés, sauf à partir de où elle en obtient une partie, mais encore insuffisamment du fait de la méfiance des milieux militaristes et pangermanistes.. Ce territoire est administré en tant que possession de l'Empire allemand par des fonctionnaires prusso-allemands, subordonnés à un gouverneur : gouverneur. dépendant lui-même directement du Kaiser.

En Alsace-Lorraine, la majeure partie des habitants, profitant largement de l'essor économique du Reich et bénéficiant d'une meilleure protection sociale, se sont faits à l'idée d'appartenir à l'Allemagne. Par contre, la population est indignée de se voir considérée comme des Allemands de seconde catégorie et veut obtenir le statut d'État fédéré. Ce mécontentement au sein de l'opinion publique lorraine et alsacienne et le comportement colonial et autoritaire de l'administration prusso-allemande mènent à des tensions entre les deux acteurs. C'est le cas lors de l'affaire de Mulhouse, où le meilleur hôtel de la ville est interdit aux militaires allemands et où le Chancelier lui-même doit intervenir afin que l'interdiction soit finalement levée à l'occasion d'une visite du prince Henri, frère du Kaiser, qui voulait y séjourner, ou bien lors de l'affaire de Graffenstaden de , où les ouvriers d'une usine de construction ferroviaire (EMBG) qui avaient chanté La Marseillaise sont accusés d'agitation anti-allemande et obligés d'accepter le remplacement de leur patron, jugé trop francophile, par un directeur allemand sous peine de ne plus obtenir de commandes. C'est encore le cas avec l'incident Wetterlé, lors duquel une série de conférences faites en France par le député alsacien Émile Wetterlé est fortement critiquée par la presse pangermaniste, qui va jusqu'à le menacer d'un procès pour haute trahison. Ces frictions entre autochtones et Prussiens culminent par la suite en ce coup d'éclat, désigné par les historiens sous le nom d'incident de Saverne.

La ville de Saverne, peuplée de , abrite en la garnison du d'infanterie () dans son château et, de fait, ce rôle militaire contribue à son rayonnement. Cependant, des tensions personnelles existent entre le pouvoir civil, confié à un Alsacien, et l'encadrement militaire, dont le général von Deimling est alors le plus haut représentant en Alsace-Lorraine. Deimling s'est auparavant illustré par des propos contre l'Alsace-Lorraine, la France et la politique de conciliation et s'est également forgé une réputation de partisan de la ligne dure et de démonstrations de force parmi les Alsaciens-Lorrains.

Les propos du sous-lieutenant Forstner vignette|Le 1 rue des Pères à Saverne, lieu de résidence de G. von Forstner.

Le , le sous-lieutenant et baron Günter von Forstner, âgé d'à peine vingt ans, tient des propos désobligeants sur les habitants de Saverne alors qu'il donne des instructions à ses troupes. Ayant appris qu'un soldat allemand originaire de Prusse rhénane a été condamné à deux mois de prison pour avoir blessé au couteau un Alsacien lors d'une rixe, Forstner assure à ses hommes que lui ne les aurait certainement pas punis pour cela. Au contraire, il dit à ses soldats : Un sous-officier du nom de Wilhelm Hoeflich veut encore y rajouter un thaler par tête. Von Forstner oblige également les recrues alsaciennes-lorraines à sortir des rangs et à se présenter à lui en tant que , bien que l'injure soit prohibée par le règlement intérieur du régiment depuis , lu plusieurs fois par mois en public. En outre, le jeune Forstner met ses hommes en garde en usant d'une rhétorique agressive sur les agents français opérant à l'étranger qui voudraient, selon lui, débaucher les soldats du Reich pour les intégrer à la Légion étrangère. Il accompagne ses propos en commettant un outrage envers le drapeau français. Ces événements auraient pu passer inaperçus si la presse ne les avait pas relayés quelques jours plus tard.

L'indignation publique et l'inflexibilité des militaires vignette|gauche|Le général Berthold von Deimling.|alt=portrait gravé d'un homme au crane dégarni et portant des moustaches Le , les journaux locaux Zaberner Anzeiger et Elsässer informent le public de ces événements.. La nouvelle est ensuite reprise par des journaux français et allemands. Au cours des jours suivants, la population proteste contre ce traitement par les militaires prussiens dès le avec une manifestation spontanée devant le domicile de Forstner. Selon des journaux berlinois, le , une manifestation rassemble , sur une population de . Durant cette manifestation des jurons anti-prussiens auraient été lancés depuis la foule. En fin d'après-midi, l'agitation redouble, plus de convergent vers le domicile de von Forstner. Le maire, Louis Knoepffler, appelle les pompiers en renfort. Sans conviction, les soldats du feu ouvrent les vannes. Le commandant, chargé de la manœuvre, ordonne que la lance soit dirigée vers les insurgés. Mais l'eau ne coule plus. L'un des pompiers, refusant de collaborer à la répression, vient de sectionner le tuyau. Les pompiers sont remplacés par un piquet de soldats commandés par le sous-officier Hoeflich. Reconnu par les Savernois, il est entraîné dans une ruelle et malmené. Malgré les patrouilles et malgré la pluie, la manifestation se poursuit dans la nuit. En se retirant, la foule entonne la Marseillaise. Les esprits s'échauffent à nouveau le jour suivant, dernière journée de manifestation, mais l'action du Mahl, sous-préfet chef de l'autorité civile de l'arrondissement, permet le retour au calme et évite tout drame.

Le gouverneur de l'Alsace-Lorraine Karl von Wedel suggère au commandant de régiment Ernst von Reuter ainsi qu'au général en fonction Berthold von Deimling la mutation du sous-lieutenant et baron Günter von Forstner. Mais, du point de vue des militaires, cette mutation n'est compatible ni avec l'honneur ni avec l'image de l'armée. Le sous-lieutenant von Forstner est condamné à six jours d'assignation à résidence. Le , la position officielle des autorités de Strasbourg minimise l'incident et interprète le terme « Wackes » comme une définition générale désignant des personnes belliqueuses..

Onze jours plus tard, des membres de la cinquième compagnie du d'infanterie sont arrêtés pour avoir divulgué à la presse des faits confidentiels concernant l'incident de Saverne.. Selon le Zaberner Anzeiger, plusieurs de ces soldats sont mutés en Prusse-Orientale après avoir été relâchés le lendemain..

Malgré tout, les protestations continuent au sein de l'opinion publique alsacienne. Le fait que le sous-lieutenant Forstner, après son assignation à domicile, se montre à nouveau en public flanqué d'une escorte de quatre soldats, portant des armes sur instruction du commandement de la garnison, est perçu comme une provocation supplémentaire. Lors de ses apparitions en dehors de la caserne, le sous-lieutenant Forstner fait à plusieurs reprises l'objet de railleries et d'insultes, notamment de la part de jeunes manifestants, sans que les autorités policières locales puissent les en empêcher.. Sur instruction du général von Deimling, le colonel Ernst von Reuter demande à Mahl de rétablir l'ordre à l'aide des forces de police, sans quoi lui-même devrait prendre des mesures. En tant qu'Alsacien, Mahl se range aux côtés de la population et rejette la demande, puisque les manifestants étaient restés pacifiques et n'avaient pas enfreint la loi.

La situation dégénère vignette|upright=1.35|Patrouille allemande dans l'actuelle Grand'Rue de Saverne, photographie publiée dans la presse en date de .|alt=photographie en noir et blanc montrant quatre soldats allemands portant un fusil, à leur gauche un enfant Le est considéré comme l'« apogée de l'affaire ». Un groupe d'officiers dont von Forstner fait partie est injurié par des jeunes, ce qui provoque cette fois-ci une réaction disproportionnée de la part des troupes, des mitrailleuses étant placées devant le château face à la population civile assemblée là. Le sous-lieutenant Kurt Schadt, qui est, à ce moment-là, le commandant des factionnaires, suggère à Reuter de disperser la foule. Celui-ci appelle alors les gardes aux armes et intime par trois fois à la foule l'ordre de se disperser et de mettre fin au rassemblement. Les soldats acculent la foule sous la menace des armes à travers la cour de la caserne dans une rue latérale et arrêtent sans base légale un grand nombre de personnes, une trentaine environ.