L'arabe coranique est l'état de la langue arabe utilisée dans le Coran. Les études coraniques s’intéressent à la littérature arabe ou non précédant, contemporaine ou postérieure à l'élaboration du Coran, au contexte historique de l'époque où le Coran est apparu, à l'analyse littéraire du texte actuel du CoranA-L de Prémare, Aux origines du Coran, questions d'hier, approches d'aujourd'hui, éd. Téraèdre, Paris, 2004, .. Au sein de ces études philologiques et afin de mieux cerner l'histoire du Coran"Ce terme doit être entendu en un sens quasi générique, incluant à la fois la connaissance des langues et les investigations de toute nature dans les textes anciens que permet cette connaissance" (Prémare 2004, )., la langue coranique a fait l'objet, en particulier, de nombreuses recherches. Ainsi, la linguistique et ses outils « permettent [...] d’analyser les formes littéraires et la langue du Coran »M. Azaiez, "Le Coran : Nouvelles approches", Paris, 2013, introduction.. vignette|Coran, Khalili Collection Islamic Art, À partir du texte coranique, s'est mis en place une théologie musulmane défendant l'excellence et la supériorité de la langue arabe. Les recherches sur l'arabe du Coran ont permis de se départir de cette approche théologique et de la vision musulmane de la langue arabe. Il a ainsi été mis en évidence l'inscription de l'arabe du Coran dans une histoire de la langue, après l'arabe préislamique et avant la construction et la canonisation de l'arabe classique, qui n'est issue que partiellement de la langue du Coran. En outre, les influences d'autres langues, appartenant à la famille des langues sémitiques, sur l'arabe du Coran ont pu être mises en lumière.

Conception théologique de la langue coranique

La langue coranique a fait l'objet d'une conceptualisation par la théologie musulmane avant son étude linguistique et littéraire moderne. Se basant sur la sourate 14 selon laquelle chaque prophète s'exprime dans la langue du peuple auquel il s'adresse, les exégètes ont émis l'idée que la langue coranique était la langue des QurayshM. Cuypers, "Langue et style", Dictionnaire du Coran, Paris, 2007, et suiv., identique à la langue poétique commune arabeA. H. Mathias Zahniser, "Language of the Qur’an", The Oxford Handbook of Qur'anic Studies, 2020, et suiv.Déroche François, « Chapitre II - Structure et langue », dans Le Coran. Paris, Presses Universitaires de France, « Que sais-je ? », 2017, ..

En outre, s'appuyant sur le Coran et sur des justifications dogmatiques, les penseurs musulmans ont fait de cette langue la luga al fusha, la langue arabe classique. Cette mise en avant de cet état de la langue s'inscrit dans le schéma de l'élection divine d'un peuple. Se basant sur les sourates 16 et 26, les exégètes ont considéré cette langue comme une langue parfaite et pure, qu'ils désignèrent comme devant être « l'arabe classique ». Par extension, ce jugement de valeur sur la langue coranique a rejailli sur la langue arabe en général, considérée par les musulmans comme la langue originelle d'Adam et comme celle parlée au paradis. Cette excellence de la langue coranique, supérieure (selon la tradition) à celle des poètes, est considérée par les exégètes comme une preuve du dogme de l'inimitabilité du Coran.

Karl Vollers (1857-1909), dans son ouvrage Volksprache und Schriftsprache im alten Arabien a été le premier à remettre en cause ce discours, l'association de la langue arabe coranique à la langue classique et à s'interroger sur l'état de l'arabe coranique.

Les états de la langue arabe : l’arabe préislamique, l’arabe coranique et l’arabe classique Pierre Larcher fait la distinction entre trois états de langue : l’arabe préislamique, l’arabe coranique et l’arabe classique.

L'arabe préislamique Les inscriptions permettent de mieux connaître les langues préislamiques. La langue et l'écriture permettent de distinguer plusieurs groupes d'inscriptions préislamiques. Le premier groupe est composé des langues assimilées aux « parlers arabes » (ou « très comparable à l’arabe »), appelées « nord-arabiques ». D’autres langues appelées « sudarabiques épigraphiques » sont connues en Arabie du Sud et des inscriptions sudarabiques, le second est composé de textes en arabe hétérogène (comportant des aramaïsmes ou des sabéismes), "dans des systèmes d’écriture soit nord-sémitiques, soit sud-arabiques" et le troisième des textes composés et écrits en arabe.

Se basant sur deux critères (forme de l’article et forme dérivée du verbe), Chistian Robin date les premières inscriptions en arabe aux alentours de 200 av. J.-C. Au est attesté le plus ancien texte en langue arabe : une stèle funéraire de ‘Ijl. Elle n’est, en revanche, pas inscrite en écriture dite « arabe ». La première inscription en arabe et en écriture arabe (donc du troisième groupe) provient du wadi Ramm et semble dater de 300 ap. J.-C. D'autres ont été trouvées à Umm al-Gimal ou à Zabab, près d'Alep. Ces premières inscriptions en écriture et langue arabe viennent principalement du Nord, vers la steppe syrienne"Les spécialistes ont cependant discuté pour savoir si c’est à partir de la forme nabatéenne ou de la forme syriaque de l’écriture araméenne que le système graphique arabe s’est développé. [...] La découverte d’une forme cursive du nabatéen, distincte de la forme épigraphique, semble avoir fait abandonner l’hypothèse syriaque à la plupart des spécialistes. " Kouloughli, 2007.Djamel Eddine Kouloughli, "L'émergence de l'arabe", L'arabe, 2007 .. La plus ancienne inscription portant une datation est celle de Gabal Usays et date de 528-529.Une inscription particulière avait attiré l’attention de Christian Robin : l’hymne de Qaniya, entre l'arabe et le sudarabique.

L'étude des fragments de prose remontant à la période préislamique a permis de relever de nombreuses formes linguistiques et stylistiques similaires à celles retrouvées dans le texte coranique.. Ces fragments ne sont cependant attestés que sous la forme d'inscriptions ou de graffitiPierre Larcher, "Arabe préislamique, arabe coranique, arabe classique: un continuum?". Karl-Heinz Ohlig & Gerd-R. Puin. Die dunklen Anfänge. Neue Forschungen zur Enstehung und frühen Geschichte des Islam, Verlag Hans Schiler, 2005, .. Les grammairiens arabes de l'époque islamique ont décrit la langue arabe selon un schéma de cheminement vers la création d'un arabe unifié. Sans être « un tableau de la situation linguistique ancienne », ces sources permettent de montrer l'existence de dialectes régionaux.

L'arabe coranique L'histoire ancienne du Coran montre une évolution vers l'unité de celui-ci avec la disparition des variations qu'attestent, entre autres, les manuscrits de San'a. Cette unité ne sera obtenue que lors de l'imposition par Abd al-Malik du coran officiel, appelé par convention d'"Uthman". Les premiers corans ressemblent au matériel épigraphique préislamique, avec un rasm sans vocalisation et une apparition progressive des diacritiques. Plusieurs traits de cette langue peuvent être remarqués par le linguiste. C'est le cas du phénomène de waqf (pause). La suppression de la voyelle final brève montre une similitude avec le matériel épigraphique puisque le Coran utilise cette qafiya muqayyada, rime liée présente dans la poésie préislamique, même si une « langue de bois » refuse d'utiliser ce terme et préfère celui de fasila.

En 1991, Diem voyait l'évolution de la langue arabe comme un passage d'une langue à flexions vers une langue où celles-ci disparaissent pour donner une plus grande importance à l'ordre des mots. Cela interroge sur certaines formulations du Coran, comme Q20:63, qui pourrait être un effet stylistique modifiant volontairement les règles ou une erreur linguistique « et, en ce cas, à interpréter historiquement comme l’indice d’une évolution en cours ou, sociolinguistiquement, comme une pseudo-correction (le néo-arabe retenant le seul cas régime de la flexion diptote de l’ancien arabe) ? » Larcher doute néanmoins d'une évolution aussi uniforme, et le Coran possède des passages montrant une langue flexionnelle et d'autres sans flexion.

Pour F. Deroche, . Deux théories principales sont aujourd'hui avancées. La première est de voir dans la langue du Coran la koinè poétique arabe classique (‘arabiyya) avec quelques particularités dialectales. La seconde est d'y voir le dialecte de La Mecque devenu la langue poétique classique par la suite et retravaillée par les philologues. De nombreuses hypothèses ont été avancées au cours de l'histoire de la recherche entre langue dialectale, langue commune ou langue réinterprétée à partir d'un original non-arabe. Il fait consensus au que la langue du Coran et celle de la poésie ancienne sont différentes des dialectes pratiqués par les différentes tribus. Néanmoins, la distinction entre une langue classique et des dialectes a été abandonnée par les philologues et pour Larcher, « la koinè poétique est donc un mythe : elle représente une rétroprojection de l’arabe standardisé sur le passé de la langue ». Ernest Kauf défend l'existence d'une triglossie de la langue arabe, avec une langue des marchands, une langue poétique et une langue dialectale. Ces différents états de langue doivent néanmoins être perçus comme une étape finale d'un processus évolutifYasir, Suleiman, "Arabiyya", Encyclopedia of Arabic Language and linguistics, 2011 et suiv..

Pour Zahniser, "la langue du Coran original offre un domaine fascinant pour des recherches ultérieures." L'auteur considère que par la découverte de nouveaux matériels et la reprise de ceux déjà connus, par l'étude des dialectes, par des recherches sur les récitations, par un retour au Coran et par le nuancement de l'unicité du texte coranique, de nouvelles découvertes sont à prévoir. Ainsi, si le Coran est présenté comme le premier texte arabe en prose, il partage des caractéristiques avec des textes préislamiques en prose"History of Arabic", Encyclopedia of Arabic Language and Linguistics, 2011, et suiv..

La création de l'arabe classique Larcher ne définit pas l'arabe classique comme une étape historique mais comme une « variété de prestige et […] norme scolaire »). L'auteur fait ainsi la remarque que « l'arabe coranique présente, dans tous les domaines (phonologie, morphologie, syntaxe, lexique, orthographe), un certain nombre de traits qui, ou bien ne sont pas ceux de l’arabe classique, ou bien ne seront pas retenus par ce dernier »<ref name=":1">Pierre Larcher, « Qu’est-ce que l’arabe du Coran ? Réflexions d’un linguiste », Cahiers de linguistique de l’INALCO , 2008, . Version auteur</groupNote></ref>. Hicham Djaït fait remarquer que les règles de la linguistique et de la grammaire arabe ont été fixées au , après la révélation coranique, aussi, la plus grande partie du Coran est conforme à ces règles mais y échappe de temps en temps. Il en conclut que ces différences (que certains qualifient de fautes de grammaire) attestent de l'ancienneté du Coran qui aurait conservé ses traits grammaticaux anciensHichem Djaït, "La vie de Muhammad, La prédication prophétique à la Mecque, ed. Fayard, À ne pas confondre avec certaines variations de rasm (squelette consonantique) et points diacritiques quand Déroche affirme "L’histoire de la vulgate coranique est donc à reconsidérer sur une plus longue durée. Si les bases en ont été jetées assez tôt, avant l’intervention du calife ʿUthmān, le rasm n’était pas encore stabilisé à l’époque où a été copié le Parisino-petropolitanus et ne le sera sans doute pas avant le / siècle." [F. Déroche, La transmission écrite du Coran dans les débuts de l'islam, Leyde, 2009, ] ou Neuwirth, défenseur d'une mise par écrit othmanienne, semble admettre des évolutions du texte coranique jusqu'à Abd al Malik (-). [Shoemaker S., « Les vies de Muhammad », dans Le Coran des Historiens, t.1, 2019, ].