Jacques Chatué, né le à Ngam, dans la région du Sud du Cameroun, est un philosophe camerounais dont les champs de réflexion et de recherche portent, entre autres, sur l'épistémologie, la logique, l'éthique, la philosophie du droit et la philosophie de la religion. Professeur Titulaire à l'Université de Dschang, il occupe une place en vue dans l'épistémologie africaine, en général, et celle camerounaise, en particulier.

Biographie Jacques Chatué est né le à Ngam, département du Dja-et-Lobo, région du Sud Cameroun. Il obtient, en 1976, son baccalauréat et, la même année, il est Major au concours d’entrée à l’École Normale Supérieure de l’Université de Yaoundé. Major de promotion en 1981 (Diplôme de Professeur des Lycées d’Enseignement Général), Jacques Chatué intègre la fonction publique en 1981. Il enseigne la philosophie au Lycée Bilingue de Yaoundé pendant dix ans, puis est nommé Inspecteur Pédagogique Provincial de Philosophie à Bertoua en 1990. Le , il soutient une Thèse de Doctorat N/R sur « La figure de Descartes dans l’épistémologie française contemporaine ». à l’Université de Picardie Jules Verne (Amiens/France). Dans cette même université, il soutient, en 2007, son Habilitation à Diriger des Recherches (HDR). Jacques Chatué est, depuis 2016, Professeur Titulaire des Universités, et actuel Chef. du Département de Philosophie, Psychologie, Sociologie de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Dschang ; il est par ailleurs responsable de l’Unité de Recherche de Philosophie et Sciences Sociales Appliquées (URPHISSA)., et Directeur de collection aux Éditions Monange..

Dans ses travaux de recherche, « [...] il convient de distinguer [le] Jacques Chatué de la jeunesse dont la pensée est particulièrement absconse, corsée, singulièrement élitiste parce que beaucoup trop spéculative, du Jacques Chatué de la maturité, qui amorce le moment descendant de la dialectique en abordant des questions pratiques d’ordre éthique et politique [...]. Le Jacques Chatué de la maturité fait sienne l’exigence selon laquelle "il faut redescendre de ces hauteurs pour contribuer à redresser les images qui sont sens dessus dessous dans la caverne de notre monde sub-lunaire. Autrement dit, il n’y a pas de sagesse qui ne s’éprouve dans l’action". »

Principales thématiques Transculturalité Comment envisager la philosophie, la science, la politique, l’économie, le droit, etc., dans un contexte de darwinisme normatif, marqué par « l’ubiquitaire menace de mort » ? En Afrique, les discours de la science, de la politique, de l’économie, du droit… doivent-ils s’exprimer en termes d’application/imposition ou en termes d’appropriation innovatrice ? Au surplus, doivent-ils s’offrir à notre soumission ou à notre conviction ? Au-devant de la lourde tendance à l’imposition (cogito d’imposition, sciences d’imposition, politique d’imposition, économie d’imposition, droit d’imposition…), Jacques Chatué, à travers son appel au réveil, ou plutôt, à « l’éveil épistémologique africain », postule la nécessité d’une affirmation/résistance de l’Afrique noire, en tant que nation(s). Cette nécessité se traduit dans sa philosophie par la notion de transculturalité, dont il fait un usage personnel. Face au postulat uniformiste, qui sous-tend à la fois les mouvements mondialiste et altermondialiste, et face aux approches holistes/fusionnistes du transculturel, cautionnées entre autres par les postcolonial/subaltern studies, Jacques Chatué offre une approche éminemment stratégique de la transculturalité, comme « métaphore d’un franchissement (sans abolition) des frontières » et comme « concept d’une transmissibilité des normes émanées de la normativité des peuples ». Pour lui, de fait, une culture peut et doit s’ouvrir « normativement » aux autres cultures, c’est-à-dire en émettant des normes nouvelles ; elle ne s’ouvre donc plus en souscrivant à la demande de fusion ou encore d’application de normes déjà disponibles. Dans ses deux tomes d’Épistémologie et transculturalité, respectivement dédiés au paradigme de Lupasco et au paradigme de Canguilhem, Jacques Chatué articule l’idée déterminante d’un pouvoir normatif de la science et de la culture., les deux étant liées chez l’homme par son souci de repousser ses limites. L’épistémologie attire l’attention sur la science vive, en tant qu’elle est une activité de recherche toujours en cours ; et dans chaque culture il y a des éléments vifs permettant une traversée des frontières tout en les maintenant.

Ainsi, en envisageant le rapport épistémologie et transculturalité en termes de doublet, en ceci que chacun des termes n’admet plus que des éléments dynamiques et normatifs, l’auteur opère un décrochage par rapport à la tentation d’approcher science et culture « comme des hypostases susceptibles d’être absolument distinguées ». À partir d’une approche de la science et de la culture moins comme « entités » que comme « activités », l’auteur d’Épistémologie et transculturalité dit circulairement de la culture qu’elle dé-dogmatise la science, c'est-à-dire l’idée de la science comme ayant un encrage culturel, et de la science qu’elle vient dé-dogmatiser la culture, la contraignant ipso facto à s’ouvrir à l’universel : la science n’est pas le seul fait des occidentaux, comme le font croire par exemple les adeptes des postcolonial studies.

Réticularité Le concept de réticularité peut, en effet, s’approcher de diverses façons selon qu’on le réfère à Bruno Latour, dans son articulation d’une « théorie de l’Acteur réseau » ; à Gilbert Simondon, dans son allégation d’un « relationnisme naturaliste et techniciste » ; à Michel Serres, dans sa postulation d’un « régime du Cogitat » ; ou encore à Gilles Deleuze, dans son affirmation de la « métaphore du rhizome ». Jacques Chatué le modifie quelque peu pour en faire un usage avant tout stratégique, loin par exemple de ses enfermements spéculatifs. À cet effet, en parlant d’une « conscience de réticularité », l’auteur de Les Stratégies du Cogitamus traduit, par-delà « la prise de conscience de la productivité sapientielle des réseaux, l’étude empirique des sagesses objectives et de leurs implications pour la fortitude interne de la philosophie et pour l’autoconstitution opératoire d’une politique de la nation ». Fortifier la philosophie ? C'est-à-dire l’inscrire dans des structures, des structures d’édition et de diffusion, d’animation ou de transmission, d’où elle se déploierait alors plus sûrement et plus amplement que lorsqu’elle ne se rattache qu’à des personnalités, même emblématiques.

L’allégation de la réticularité est donc, au fond, une exhortation à la constitution de « zones grises philosophiques » à caractère stratégique : « ll faut y voir un espace philosophique échappant aussi bien au contrôle de la philosophie majoritairement convenue, la philosophie agonistique, qu’à celui d’une philosophie unique, exerçant, au nom d’une rationalité supérieure, un contrôle sur les normes ou, d’ailleurs, sur leur absence érigée en norme négative. Là, nous situons la possibilité d’échanges philosophiques utiles d’abord à la fortification de la philosophie elle-même ». Pour Jacques Chatué, de fait, « ce qui plombe le plus l’activité philosophique africaine » réside dans la nécessité de la structurer elle-même, précisément en la dotant d’une puissance institutionnelle. À la vérité, si la philosophie africaine a ses « héros », il lui manque encore ses structures : « combien avons-nous, en Afrique, de facultés entièrement dédiées à la philosophie, de maison d’éditions consacrées à la philosophie ? » Dans cette optique, doter la philosophie de structures, c’est par exemple créer un Département de philosophie là où n’existe qu’une filière, une Faculté de philosophie là où n’existe qu’un Département ; et pourquoi pas envisager des instituts, ou même des universités de Philosophie etc.

« La réticularité, thème majeur de l’univers cognitif et axiologique de Jacques Chatué, [écrit Eugène Gabin Nguefack], procède d’une philosophie des structures qui tire sa source gnoséologique de la théorie spinozienne des corps, le corps humain métaphoriquement rapporté au corps social, portée par l’idée que chaque corps peut rechercher sa complétude auprès d’autres corps dans une dynamique relationnelle solidaire sur fond de rationalité "d’utile propre" ».

Ordre public international L’« ordre public », au sens du droit international privé, est la défense des valeurs civilisationnelles, morales, religieuses, sociétales et de politique législative d’une nation. Or, la protection de telles valeurs enjoint à l’éviction de toute loi étrangère jugée compétente devant le juge, même si la notion d’« ordre public objectif », issue de la tentation d’objectivation de l’ordre public, tend à retirer au juge son rôle d’interprétation et d’évaluation. Si, dans une Nation-État, le maintien de la famille dans le mariage est vécu comme valeur, à telle enseigne que le divorce ne peut être admis qu’en cas de faute et de faute grave rendant impossible le maintien du lien conjugal, on ne peut y appliquer une loi qui admettrait le divorce par consentement mutuel. L’ordre public international est donc, en général, l’expression des valeurs d’une nation, c'est-à-dire de sa conception des relations parents-enfants, des relations hommes-femmes, de la dignité, de la laïcité etc. Toutefois, pense Jacques Chatué, la prise en compte de l’ordre public comme « principe d’éviction de la loi étrangère » ne peut réellement s’opérer que sur la base d’une reconnaissance de ladite loi comme véhiculant d’autres mœurs, en tant qu’elles contiennent de lourds enjeux politiques et économiques. Ce qui lui permet d’approcher l’ordre public dans la veine spinozienne : comme obéissant à la logique de l’affirmation/résistance.

Son ouvrage L’Épistémologie d’Émile Meyerson est, tout en profondeur, un plaidoyer pour une autoconstitution d’un « ordre public endogène ». À partir d’une certitude de l’épistémologie d’Émile Meyerson comme faisant se rejoindre « volonté de raison » et « défiance à l’égard de ses réductions rationalistes », Jacques Chatué opère une transition de l’épistémologie à la politique, en envisageant l’hypothèse des « deux sciences » meyersoniennes, le « principe de Sadi Carnot » et la « mécanique analytique de Jean Louis Lagrange », comme permettant analogiquement « à la réalité de "l’ordre public " de se frayer une voie propre, distincte de celle qui mène à "l’espace public" et le constitue, en rapport étroit avec un rationalisme absolu ».