L'émeute anti-juive de Constantine se déroule du 3 au . C'est un conflit entre des groupes de musulmans et la communauté juive de la ville de Constantine en Algérie pendant la colonisation française.

Contexte

Algérie coloniale Alors sous domination française, l’Algérie voit le statut de ses différentes communautés régi par les lois de la République française. Tandis que la place des colons européens ne pose pas de problème particulier au législateur, celle des Juifs et des musulmans indigènes a fait, au fil du temps, l’objet de législations particulières.

En 1870, le décret Crémieux confère la citoyenneté française aux Juifs d'Algérie (leur retirant officiellement l’étiquette « indigène »), tandis que le musulman se voit proposer cette même citoyenneté, mais uniquement à sa majorité et s'il en fait la demande. Dans le cas contraire, il se trouve assujetti, en 1881, à un Code de l’indigénat, porteur de nombreuses interdictions et sanctions spécifiques, alors qu'en parallèle, les colons européens non-français finissent par être automatiquement naturalisés avec la Loi du 26 juin 1889 sur la nationalité.

Toute la population vivant en Algérie est donc nominalement française, mais les colons européens sont les seuls à bénéficier de tous les avantages (et inconvénients) de cette reconnaissance. Les JuifsAvec 13 110 personnes, Constantine héberge alors la troisième communauté juive d'Algérie, derrière Alger(23 550) et Oran (20 493)., devenus citoyens français de par le décret Crémieux, restent considérés à bien des égards comme des indigènes par les colons.

Les musulmans, enfin, doublement discriminés (par rapport aux colons et par rapport aux Juifs), entament alors un long plaidoyer pour se voir reconnaître une citoyenneté pleine et entière. Ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale que la loi Jonnart (4 février 1919) se décide à leur accorder une forme limitée de citoyennetéElle s’applique à 425 000 indigènes musulmans, soit 43 % de la population adulte mâle. avec droit de vote aux élections locales, mais dans un collège électoral séparé, perpétuant ainsi la discrimination entre les ex-indigènes israélites et les indigènes musulmans.

À partir de là, la minorité israélite, qui poursuit un projet d’assimilation, se trouve prise en étau entre les colons européens qui voient ses progrès comme une menace et chez lesquels prospère un antisémitisme tenace, et la population musulmane qui n’a pas obtenu la même reconnaissance sociale, mais s’est vu ouvrir un espace politique qui lui permet de faire progresser des revendications appuyées par la masse de la populationAntisémitisme et situation coloniale pendant l'entre-deux-guerres en Algérie - Les émeutes antijuives de Constantine (août 1934) - Joshua Cole, in Vingtième Siècle - Revue d'histoire, 2010/4 (n° 108), pages 3 à 23..

Constantine En , la ville de Constantine est une capitale administrative et commerciale de l'Algérie française, spécialisée dans les tissus et les grains. Malgré cette position et la dynamique qu'elle engendre, Constantine reste une ville aux structures traditionnelles. Comme l'ensemble de l'Algérie et de ses métropoles, elle rencontre une pression démographique importante entre les années et : la population croît de à habitants en .

À l'image d'autres grandes villes du Maghreb, trois communautés cohabitent dans cet environnement : musulmane (52% de la population), juive (12-13%), européenne. Celles-ci cohabitent mais restent séparées sur le plan urbanistique. Tandis que les musulmans vivent majoritairement dans la ville basse, le quartier juif se situe dans les hauts de Constantine. Toutefois, au tournant des années , cette ségrégation est moins opérante que par le passé. Ainsi, des Juifs sont installés dans les quartiers européens et parfois musulmans. De plus, les relations entre les communautés juives et musulmanes sont historiquement bonnes à Constantine.

Bien que la population européenne reste nombreuse et concentre le pouvoir et la richesse, la réputation de Constantine en Algérie est d'être une ville arabo-juive. Cette réputation s'incarne notamment dans l'idée reçue que les personnalités juives de la ville dominent la vie économique. Un antijudaïsme latent existe donc à Constantine.

Sur le plan politique, l'antisémitisme se développe au sortir de la première guerre mondiale. Le député-maire Émile Morinaud, radical membre du groupe antijuif mais composant avec la communauté juive à des fins électoralistes, entretient une position ambiguë sur ces questions. De son côté, la droite réactionnaire et antisémite, incarnée notamment par des militants Croix-de-Feu dont les sections algériennes sont réputées pour leur antisémitisme, progresse et créée un climat d'hostilités à l'égard de la communauté juive de Constantine.

Par ailleurs, la presse antisémite et antijuive dispose de relais solidement implantés avec le journal Le Républicain (dont Émile Morinaud est le directeur) et deux périodiques locaux, L'Éclair et Tam-Tam. Bien que les tirages de ces publications soient réduits, leurs propos d'une extrême virulence créent un climat délétère. Les journaux dénoncent et pestent régulièrement contre la .

Durant les années , Constantine est frappé comme toute l'Algérie par la crise économique et un antisémitisme d'inspiration métropolitaine exacerbé par les mouvements politiques et la presse d'extrême-droite. Les persécutions contre les Juifs commises en Allemagne par les autorités nazies influencent également la montée de la haine contre la communautés juive. Des rumeurs d'immigration massive de Juifs allemands et de licenciements des ouvriers musulmans à leur profit nourrissent en effet la presse antisémite et accroissent l'inquiétude et la méfiance.

Avant , la violence à l'encontre de la communauté juive constantinoise augmente bien que les autorités tentent de minimiser le phénomène. Des heurts entre des militants d'extrême droite et des Juifs ont par exemple lieu en marge d'un rassemblement sportif en . À la fin , une émeute contre les Juifs provoqués par des antisémites européens déguisés en musulmans est évitée grâce à une prise de position du mufti qui appelle sa communauté au calme et au pacifisme.

Déroulé des événements du 3 au 6 août 1934

Les évènements débutent par un incident banal le vendredi au soir. Eliaou Kalifa, un maître-tailleur israélite commissionné dans un régiment de zouaves, rentre vers 20 h 30 à son domicile situé près de la mosquée Sidi Lakhdar. Pris de boisson (selon les journaux qui rapporteront l'incident) il injurie des Musulmans qui procèdent à leurs ablutions. Par ailleurs, des rumeurs évoquent également le fait que l'homme aurait uriné et craché sur les murs à l'intérieur de la mosquée, sans que la véracité de ces éléments ne puisse être établie. Après cette brève altercation, la situation se détend grâce à l'intervention de personnalités musulmanes qui calment un premier attroupement.

Vers 19 h 30, un second rassemblement débouche sur les premiers heurts lorsque des musulmans attaquent le logement du maître-tailleur avec des jets de pierres. Malgré ces premières violences, le calme revient rapidement grâce à l'intervention de policiers, du mufti et de musulmans pacifiques.

C'est finalement vers que la situation dégénère en émeute. Une importante foule d'environ , certains armés, converge vers cette partie de la ville - la place de la Galette -, à la jonction des quartiers arabe et juif. La police tente de maîtriser la situation, aidée également par des figures politiques et religieuses locales. Les heurts et les violences éclatent lorsque plusieurs groupes tentent de forcer les barrages policiers pour pénétrer et attaquer le quartier juif. En marge des affrontements, des passants sont également molestés. Assiégés, les Juifs habitant les immeubles répliquent par des jets de projectiles. Des coups de feu sont également tirés depuis le côté juif.

Alertées des troubles, les autorités tentent de maîtriser la situation. Elles ordonnent l'intervention de forces de police et militaire supplémentaires. Il faut près d'une heure pour que les forces de sécurité rétablissent le calme sur la place et ses abords. Des violences sporadiques ont encore lieu dans les quartiers proches les heures suivantes. Après environ d'affrontements, le calme est rétabli à Constantine.

Après l'émeute, les bilans connus font état d'entre et blessées, dont un musulman qui meurt des suites de sa blessure par balle quelques jours plus tard. En réalité, le nombre de blessés est sans doute plus élevé : de nombreuses personnes ne se seraient pas rendues dans les hôpitaux craignant d'y être arrêtées par la police. Des dégâts matériels dans le quartier juif sont constatés : plusieurs boutiques (dont des bijouteries) ont été pillées et détruites ainsi que des voitures. De nombreuses arrestations ont également eu lieu.

En réponse aux évènements de la nuit, l'administration réagit et organise plusieurs réunions avec les forces de sécurité. Henri Lellouche, conseiller général et membre de la communauté juive, se rend dans plusieurs synagogues pour appeler au calme et à la modération. En fin de matinée, une réunion impliquant l'ensemble des acteurs (administration et politique, communauté musulmane, communauté juive) se tient à la mairie. Les représentants s'accordent sur la nécessité d'éviter de nouveaux débordements et d'apaiser les communautés.

Dans l'après-midi, Mohamed Salah Bendjelloul et le cheikh Abdelhamid Ben Badis agissent dans ce sens à la grande Mosquée. Le grand Rabbin Sidi Fredj Halimi fait de son côté le tour des synagogues de la ville avec le même objectif. En signe d'apaisement, la police relâche pour sa part une quarantaine de musulmans arrêtés la veille.

Lors de la réunion matinale, l'idée d'une marche pacifique commune est évoquée pour le lendemain, le dimanche . Cette dernière n'aura finalement pas lieu. Une version des évènements explique cette annulation par un problème d'horaires, les autorités ayant à nouveau convoqué les représentants aux mêmes heures. Toutefois, la version majoritairement acceptée évoque davantage le refus du préfet de permettre un rassemblement qui pourrait dégénérer en de nouvelles émeutes.

D'apparence anecdotique, cette annulation a des conséquences majeures sur la suite des évènements. En effet, cette décision est prise tardivement tandis que le rassemblement a déjà été annoncé dans les rues de Constantine.

Le dimanche au matin, près d'un millier de musulmans se réunissent au lieu-dit « Les Pins » sur le plateau de Mansourah. Le flou règne au sein de ce rassemblement que personne n'a convoqué. Le leader Mohamed Salah Bendjelloul est absent pour assister aux obsèques de son ami Élie Narboni et un proche de celui-ci annonce qu'il ne viendra pas faire de discours. La foule commence alors à regagner la vieille ville de Constantine.

C'est dans ce contexte confus que l'émeute se déclenche. Deux individus répandent dans la foule la rumeur que Mohamed Salah Bendjelloul a été assassiné. Bien que celui-ci rejoigne la manifestation pour montrer qu'il est encore en vie, la rumeur et les tensions ne faiblissent pas. La foule arrive en centre ville au niveau du marché où des heurts éclatent entre les musulmans et les commerçant juifs. Des musulmans commencent à s'en prendre verbalement puis physiquement aux Juifs. Des bagarres éclatent et des coups de feu sont tirés par des Juifs sur des musulmans.

Devant la passivité de la réaction policière, la violence augmente et les personnes et habitations juives hors du quartier juif sont attaquées. Plusieurs magasins sont pillés, détruits et incendiés. Des musulmans armés attaquent également les habitations. Certaines familles juives tentent de résister tandis que d'autres se cachent. Plusieurs familles juives sont découvertes dans leur maison et massacrées. Les habitations sont également pillées, détruites ou incendiées.