thumb|upright=1.7|Premier débarquement de Christophe Colomb en Amérique (tableau de Dióscoro Puebla de 1862). L'histoire des représentations de Christophe Colomb a évolué en fonction des époques, des pays et des contextes idéologiques.
En raison des avantages dont il a bénéficié après sa « découverte de l'Amérique » en 1492, il a d'abord été dénigré et suspecté d'être un imposteur s'étant attribué les connaissances de prédécesseurs présumés, ou d'être un incompétent exceptionnellement chanceux.
Il a été considéré, par ailleurs, comme un apôtre évangélisateur par les monarques espagnols et les dirigeants de l'Église catholique, et donc glorifié par les catholiques, mais critiqué par les protestants, surtout lors des périodes de conflits entre catholiques et protestants.
À partir du moment où il a été établi que l'Amérique était un nouveau continent auparavant inconnu du reste du monde, et en particulier entre la fin du , il a été souvent glorifié en tant que navigateur et scientifique de génie, agent déterminant du développement et du progrès humain.
En parallèle, il a été discrédité par les puissances rivales de l'Espagne, qui l'ont dépeint comme un tyran ayant abusé de son autorité, en particulier contre les populations indigènes d'Amérique qu'il a été accusé d'avoir fait injustement et excessivement violenter. Cette représentation s'est plus largement diffusée à partir de la seconde moitié du , avec l'essor des mouvements indépendantistes et indigénistes dans les colonies européennes, puis des mouvements antiracistes et égalitaristes.
Les représentations Représentation initiale et anti-espagnole : l'imposteur chanceux Les équipages de Christophe Colomb ne croyaient pas qu'il ait pu trouver la route vers l'île Hispaniola sur la seule base de calculs scientifiques. Probablement en partie par jalousie de son succès et par méfiance envers la science et l'autorité qu'il représentait, beaucoup considéraient plus crédible qu'il ait simplement eu de la chance, voire qu'il ait été un imposteur s'attribuant une découverte faite par d'autres avant luiSantiago Múñoz Machado, Hablamos la misma lengua, chap. 1, partie 1 , p. 16 et 19..
Une rumeur était très populaire sur Hispaniola : Colomb aurait été informé de l'existence de terres fermes de ce côté de l'Atlantique par un marin (par la suite identifié parfois à un certain Alonso Sánchez de HuelvaCesáreo Fernández-Duro, « La tradición de Alonso Sánchez de Huelva, descubridor de tierras incógnitas », in Boletín de la Real Academia de la Historia, tome 21, cahiers I-III, juillet-septembre 1892) qui, au retour d'un périple lui ayant permis de découvrir ces terres, lui aurait transmis son secret, juste avant de mourir, après avoir naufragé à proximité de l'endroit où vivait Colomb (sur une des îles à côté de Madère, ou au Portugal, selon les sources)Juan Manzano Manzano, Colón y su secreto, 1976, cité par Santiago Múñoz Machado in Hablamos la misma lengua, chap. 1, partie 1 , p. 20-21.Washington Irving, History of the Life and Voyages of Christopher Columbus, vol. 1, Appendix No. XII, p. 264 : « Rumour of the pilot said to have died in the house of Columbus ».. Cette rumeur a notamment été consignée et publiée, avec plus ou moins de recul critique, par les biographes de Colomb, les chroniqueurs des Indes et les historiens Fernández de OviedoHistoria general de las Indias, 1526, livre II, chap. 2., López de Gómara Historia general de las Indias, 1552, chap. XIII., Bartolomé de las CasasHistoria de las Indias, 1561, livre I, chap. XIV. et Inca Garcilaso de la VegaComentarios Reales de los Incas, tome I, chap. 3..
D'autres sources évoquent la possibilité que Colomb ait été informé par un Amérindien ayant traversé l'Atlantique ou par une carte de Zuane Pizzigano perdue depuis, mais peu d'historiens évoquent ces hypothèses, jugées insuffisamment étayéesSilvio Bedini, The Christopher Columbus Encyclopedia, 2016, « Exploration and Discovery before 1492 », p. 260..
Cette représentation critique deviendra un des éléments de la propagande anti-espagnole diffusée par les intellectuels protestants et les puissances concurrentes de l'empire espagnol, notamment dans les empires portugais, français, anglais et néerlandais.
Représentation providentialiste catholique : l'apôtre évangélisateur La représentation de Colomb qui a été favorisée par la monarchie hispanique était providentialiste : elle présentait Christophe Colomb comme l'instrument choisi par Dieu pour révéler le Nouveau Monde à l'humanité (européenne) et le placer entre les mains des Rois catholiques d'Espagne.
Le principal auteur de cette représentation est Antonio de Herrera y Tordesillas, qui s'est appuyé sur l′Histoire de l'amiral écrite par Fernand Colomb (fils de Christophe Colomb) entre 1536 et 1539, ainsi que des manuscrits inédits de Bartolomé de las Casas, pour écrire son Histoire générale des voyages et conquêtes des Castillans dans les îles et terres-fermes des Indes occidentales, publiée au début du .
La première grande œuvre théâtrale consacrée au personnage, La Découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb, créée par Lope de Vega et dans laquelle Colomb est présenté comme un envoyé de Dieu, date également de cette période (1614)Claude Aziza, « Un héros de fiction », in L'Histoire, n° 355, juillet 2010, p. 67..
C'est en raison de cette identification de Colomb au catholicisme que, dès le , les nativistes anti-immigrants ont cherché à supprimer l'organisation fraternelle catholique américaine les Chevaliers de Colomb ainsi que les commémorations de Colomb, en raison de leur association aux immigrants des pays catholiques, en particulier d'Irlande et d'ItalieTimothy Kubap, Cultural movements and collective memory: Christopher Columbus and the rewriting of the national origin myth, 2008, Macmillan, p. 33–38 . ; par la suite, certains anticatholiques, notamment ceux du Ku Klux Klan, ont continué à s'opposer aux célébrations et aux monuments commémorant Colomb parce qu'ils pensaient que cela augmentait l'influence catholique aux États-Unis, un pays dont les colonisateurs emblématiques, la majorité des Pères fondateurs et de la population sont protestantsVoir l'article Religion aux États-Unis..
Représentation positiviste européenne : le navigateur et scientifique d'exception En 1777, l'Écossais William Robertson, dans son Histoire de l'Amérique, a introduit une nouvelle représentation de Christophe Colomb : celle d'un homme de science, un génie en avance sur son tempsWilliam Robertson, The History of America, 1777, livre 2, p. 77.. Robertson croyait en une vision positiviste de l'histoire proposée par des auteurs écossais antérieurs tels qu'Adam Smith, qui affirmait que toute société humaine progresse à travers une série de niveaux de civilisation, de la chasse la plus primitive à l'élevage, puis à l'agriculture, et enfin au commerce. Pour Robertson, Colomb avait été le point culminant d'une série d'explorations qui avaient fait passer l'Europe de la phase agricole à la phase commerciale de l'histoire.
À la fin du , la représentation d'un Colomb héroïque et éclairé a été largement adoptée par les États-Unis nouvellement indépendants, qui l'ont fusionnée avec la figure féminine de la Liberté pour donner naissance à Columbia, une personnification de l'Amérique qui est devenue l'un des symboles de la nouvelle république américaine indépendante ainsi que le nom du district de la capitale fédérale en 1791Matthew H. Edney, «Creating “Discovery”: The Myth of Columbus, 1777–1828», in Terrae Incognitae, n° 52, p. 195-213. doi:10.1080/00822884.2020.1779982..
L'historien espagnol Martín Fernández de Navarrete a publié en 1825 le premier volume d'une collection de documents d'archives essentiels pour comprendre Colomb, ses voyages et la découverte de l'Amérique en général. L'ambassadeur américain en Espagne a engagé l'écrivain Washington Irving pour traduire l'œuvre de Navarrete en anglais. Cependant, Irving a préféré utiliser ces informations pour composer une histoire romancée, projetant sur Colomb les idéaux du découvreur de l'ère romantique, incarné à l'époque par Alexander von Humboldt. À cette fin, Irving n'hésite pas à ajouter des épisodes inventés quand cela l'arrange, par exemple un débat inexistant à Salamanque entre le Colomb et des religieux obscurantistes qui défendent que la Terre est plate ; ou encore à dénigrer l'équipage et les compagnons de Colomb, qu'il qualifie de . Les ouvrages d'Irving, publiés entre 1828 et 1831, tout comme le Christophe Colomb de Roselly de Lorgues en 1856., ont été largement diffusés et ont défini la vision positiviste de Colomb qui a perduré au moins jusqu'au milieu du . Elle a toutefois commencé à être contredite dès le par Alexander von Humboldt (en 1836) et Henry Harrisse (en 1884)Numa Broc, « Autour des grandes découvertes : un siècle et demi d'énigmes et de controverses », Revue Historique, n° 539 (juillet-septembre 1981), p. 149., puis par Sophus Ruge en 1902, qui ont tous trois découvert dans les archives européennes des documents étayant le fait que les expériences et compétences de Colomb en matière de navigation et ses connaissances en cosmographie étaient très limitées.
L'admiration quasi unanime de Christophe Colomb au cours du atteint son point culminant en 1892, lorsque le quatrième centenaire de son voyage inaugural est célébré, et présenté alors, dans le contexte de la deuxième révolution industrielle et de l'essor du colonialisme, comme un jalon de la civilisation. Les rares voix critiques ne se concentraient pas sur Colomb, et rejetaient la responsabilité des maux de la conquête sur les Espagnols et les Portugais (et dans une moindre mesure sur les Français et les Anglais) ; Colomb était plutôt présenté comme un explorateur et un champion de la pensée scientifique.
En relation avec cette idée, le mythe de la croyance médiévale en une Terre plate, que Colomb aurait remise en cause par son voyage, s'est imposé : cette théorie erronée, publiée par Irving en 1828, a popularisé l'idée selon laquelle Christophe Colomb a eu du mal à financer son projet parce que de nombreux théologiens catholiques insistaient sur le fait que la Terre était plate, mais il s'agit d'une idée fausse très répandue qui remonte aux protestants du faisant campagne contre le catholicisme. En fait, la forme sphérique de la Terre était connue des érudits depuis l'Antiquité, et les marins, dont Christophe Colomb, la connaissaient bien. Par coïncidence, le plus ancien globe terrestre encore existant, l'Erdapfel, a été fabriqué en 1492, juste avant le retour de Christophe Colomb en Europe. En tant que tel, il ne contient aucun signe des Amériques et démontre pourtant la croyance commune en une Terre sphérique.
Cette représentation héroïque et hagiographique de Colomb a continué à se diffuser jusqu'à la fin du , notamment dans les ouvrages de vulgarisation, les manuels d'enseignement de l'histoire et les productions artistiques, tel le film 1492 réalisé par Ridley Scott à l'occasion de la célébration des 500 ans du premier voyage de Colomb en Amérique.
Les biographes et les historiens ont un large éventail d'opinions sur l'expertise et l'expérience réelles de Christophe Colomb en matière de navigation et de capitainerie. L'historien indépendant Douglas Peck a recensé en 2009 des ouvrages publiés entre la fin du qui soutiennent que l'expérience et les compétences de Colomb étaient parmi les meilleures à Gênes, et d'autres ouvrages de la fin du , qu'il décrit en conclusion comme représentatifs du consensus (selon lui insuffisamment étayé) des principaux chercheurs sur le sujet, dépeignant l'explorateur comme un entrepreneur sans formation, n'ayant qu'une expérience mineure en matière d'équipage ou de passagers avant ses célèbres voyages..
Représentation anti-espagnole, indigéniste et antiraciste : l'esclavagiste génocidaire