Les têtes réduites ou tsantzas ou tsantsas sont des objets rituels jadis réalisés à partir de têtes humaines par un peuple d'Amazonie, les Jivaros ou plus exactement les Shuars.

Signalées dès le , les têtes réduites ne parviennent en Europe qu'à partir de 1860, révélées par les premiers anthropologues et sous la demande des collectionneurs. Elles exercent une fascination par leur exotisme sauvage et le mystère qui entoure leur fabrication.

Une tsantsa peut avoir plusieurs significations : dans son contexte traditionnel symbolique, ou comme un objet d'échange d'économie coloniale entre Shuars et Occidentaux, ou comme facteur d'identité ou de contre-identité, mais toujours comme un objet de pouvoir et d'influence.

Significations

Les chasseurs de têtes ont été présents dans plusieurs régions du monde, mais la pratique des têtes réduites n'est documentée que pour la région nord-ouest de la forêt amazonienne (Équateur et Pérou) chez les peuples Jivaros, en particulier chez les Shuars. Chez les chasseurs de têtes, la tête coupée se présente comme un trophée, alors que chez les Shuars la tête réduite a une valeur spirituelle ou magique, celle d'un fétiche..

La plupart des Shuars vivent en moyenne montagne entre 400 et d'altitude. Ils forment de petits groupes semi-nomades de chasseurs-cueilleurs où les femmes pratiquent aussi l'horticulture (principalement du manioc). Leur société est égalitariste : le pouvoir est considéré comme un fluide circulant entre les individus. Un kakaram, chef ou homme fort, se reconnait de deux manières : il parle d'une voix forte, et il est « immortel », c'est-à-dire qu'il peut tuer sans être tué. Ce pouvoir n'est pas intrinsèque, mais acquis sous la forme d'un Arutam Wakani, âme ou puissance guerrière..

Les Shuars croient à deux esprits fondamentaux contraires : Arutam Wakani (pouvoir guerrier) et Muisak (esprit vengeur).

Arutam Wakani Arutam est littéralement « vision » ou « pouvoir », il peut s'obtenir dès l'âge de 8 ans, au cours d'un voyage en forêt de plusieurs jours. Ce voyage, à destination de cascades sacrées, s'effectue en compagnie du père qui donne à son fils des infusions de plantes hallucinogènes comme Brugmansia arborea (anciennement datura arborea) afin qu'il ait des visions Arutam provenant de l'âme Wakani d'un ancêtre.

LArutam Wakani rend le garçon fort, intelligent et résistant. Mais s'il est acquis, ce pouvoir peut être perdu, car s'il habite le corps, il ne lui appartient pas. Il peut s'échapper au cours du sommeil par les rêves, ou manifester son départ par la mort au combat. D'où la nécessité de conserver ce pouvoir par l'acquisition de Wakani supplémentaires. Tôt ou tard, un guerrier perd ses Wakani et finit par mourir.

Les Shuars opèrent ainsi une transformation de la mort vue comme un épuisement et un vide, mais aussi comme une source de pouvoir et de productivité sociale qui relie les vivants et les morts.

Muisak thumb|Tsantsa exposée en Floride. C'est un esprit vengeur qui apparait lors de la mort violente d'une victime. C'est l'inverse de lArutam Wakani qui entre dans le corps pour renforcer son pouvoir, Muisak sort de la victime pour tuer le meurtrier ou les membres de sa famille.

Tsantsa Une tête réduite ou tsantsa n'est pas tant un objet symbolique de pouvoir, qu'un objet fétiche où les pouvoirs circulent de façon immatérielle sous forme dArutam Wakani et de Muisak. Ce pouvoir circulant n'appartient pas seulement au guerrier vainqueur, il se diffuse à l'ensemble de son clan, notamment aux femmes qui bénéficient de meilleures récoltes.

L'obtention d’une tête coupée par les Shuars se fait par un acte guerrier contre une maisonnée d’Achuars, un autre peuple guerrier mais qui ne pratique pas la réduction des têtes. La réalisation d'une tsantsa chez les Shuars est une quête initiatique réalisée au cours de cérémonies rituelles.

Réduire la tête permet d'enfermer l'esprit du défunt à l'intérieur et, ainsi, de se prémunir contre sa vengeance, mais aussi de s'approprier sa force et ses qualités. Cependant, une fois les cérémonies terminées et les pouvoirs « redistribués », le rôle fétiche de la tsanta prend fin. L'objet matériel en lui-même n'a plus de valeur aux yeux des Shuars.

Fabrication Certains détails techniques peuvent varier selon les groupes tribaux, mais les principes et les différentes étapes du processus sont les mêmes.

La fabrication d'une tsantsa est une tâche laborieuse qui prend deux à trois jours, si la préparation commence aussitôt après la décapitation, et jusqu'à près d'une semaine s'il faut transporter la tête dans la jungle. Dans ce dernier cas, le début de putréfaction rend plus facile le détachement de la peau du crâne, mais le résultat final est moins bon.

Détachement du scalp et de la face thumb|Tête réduite des Shuars du Pérou (Museo de América, Madrid). Le guerrier vainqueur décapite sa victime au plus près du buste, afin de préserver toute la peau du cou. Après avoir reçu l'autorisation du chef de la tribu (sous la forme d’une cérémonie solennelle), le chasseur de tête peut commencer la préparation de la tsantsa. Le scalp est incisé sur la ligne médiane, de la face dorsale du cou jusqu'à la ligne antérieure des cheveux. Les deux moitiés de scalp sont détachées à mains nues.

La peau du visage doit être disséquée en un seul bloc. Pour faciliter le détachement, les os de la face sont délicatement brisés. Le décollement de la peau s'effectue à l'aide de bambous aiguisés, de coquillages, de lames de silex. Les sourcils, le nez, les lèvres, les oreilles sont soigneusement préservés ; les globes oculaires sont enlevés. Une tsantsa réussie doit ressembler à la victime de son vivant..

Le « masque » est mis à tremper dans une infusion d'écorces pendant près de deux heures, ou plusieurs jours dans une décoction de plantes riches en tanin. À l'issue de cette étape, la peau est sombre et caoutchouteuse, et la taille de la tête a été réduite à la moitié ou au tiers de sa taille originelle.

Le « masque » est retourné afin de pouvoir racler au couteau la chair encore éventuellement accrochée à la peau, puis il est remis à l'endroit et les incisions du cou sont cousues. Les paupières sont ensuite soigneusement cousues et la bouche est sertie à l'aide de pitons en bois, les chountas. Il s'agit de barrer la route aux esprits vengeurs. Le visage et les deux moitiés du scalp sont recousus de la même façon. La tsantsa se présente alors comme une sorte de sac, ouvert sur ce qui a été le cou. Le crâne est ensuite jeté à la rivière en tant qu'offrande à la divinité pani, le dieu anaconda.

Remplissage de la tsantsa thumb|Tête réduite des Shuars. L'opération finale consiste à remplir la tsantsa avec des pierres chauffées. Les pierres sont insérées une à une par le cou et continuellement tournées afin d'éviter de brûler la peau. Lorsque l'on ne peut plus insérer la moindre pierre, du sable chaud est introduit afin de combler l’espace restant. Cette étape devra être répétée régulièrement. Du charbon est frotté sur l'extérieur du visage afin de lui conférer une certaine étanchéité et de pouvoir modeler la peau.

Les cheveux superflus sont brûlés et la tsantsa est accrochée au-dessus d'un feu afin qu'elle soit solidifiée et noircie. Une machette chauffée est appliquée sur les lèvres pour les sécher, après quoi les trois chountas sont retirés et remplacés par des ficelles. Ces processus permettent d'éliminer définitivement les esprits mauvais, en poursuivant la rétraction de la tête.

Cérémonies finales Lors du dernier jour de la semaine de fabrication, la tête est emportée en forêt pour subir sa première célébration : une ouverture est pratiquée sur le haut du crâne, et un double kamai est inséré et fixé à un chounta à l'intérieur de la tête : ainsi, la tsantsa pourra être portée sur la tête du guerrier, lui apportant son pouvoir personnel, son arutam (force, courage, sagesse, etc.). Plus le guerrier a de tsantsa, plus il a de pouvoir.

Ce transfert de pouvoir est célébré par des fêtes qui durent plusieurs jours en réunissant le groupe tribal, jusqu'à qui dansent, mangent et boivent de la bière de manioc. C'est en chantant et en dansant que les femmes neutralisent ou apprivoisent le pouvoir nocif du muisak pour se l'approprier à leur profit. À la fin de la cérémonie, chacun a joué son double rôle d'acteur et de spectateur : à l'accomplissement du guerrier vainqueur répond la performance rituelle de la tribu, ce qui régénère les rapports entre les hommes et les femmes, les humains et les esprits.

Selon Anne-Christine Taylor, le guerrier assassin, considéré comme un animal prédateur au moment de son homicide, est réintégré progressivement dans son statut d'humain, puis d'homme adulte. La cérémonie finale réalise une « absorption sociale » de l'assassin et de sa victime : « l'identité captée s'effectue par le moyen d'une conception et d'une gestation masculine, précondition symbolique nécessaire à la procréation féminine ; en somme, les hommes se rendent gravides du mort, afin que leurs épouses puissent, dans l'ordre du réel, donner la vie ». Un explorateur belge, le marquis de Wavrin, fut le premier à filmer la cérémonie dans son film Au pays du scalp (1931).

Commerce et détention Du jusqu'au tournant du , les JivarosLe terme de « jivaros » a été introduit par les explorateurs espagnols et signifie « sauvage » ou « barbare ». parviennent à interdire leur territoire aux expéditions espagnoles et aux missions jésuites, tout en acceptant occasionnellement des échanges avec des colons isolés à partir du .

Le procédé de réduction des têtes est décrit dès le par des missionnaires jésuites, mais cette connaissance ne dépasse guère le cercle de la Compagnie de Jésus. Les Jivaros sont alors considérés comme des « idolâtres innocents » du fait de leur isolement.

C'est seulement à partir de 1860 en Europe que se développe « la fièvre des tsantsas ». Les premières têtes ramenées suscitent une fascination anthropologique dans un contexte colonial. La longue résistance des Jivaros à la colonisation et à l'évangélisation, leur indifférence à la parole occidentale ne s'expliquent plus par leur innocence supposée, mais par un exotisme sauvage exceptionnel qui les distingue radicalement des civilisés :« Pour cette époque éprise de scientisme et de prouesse technologique, la tsantsa et son mystère taxidermique deviennent l'objet d'un engouement morbide, en lequel se mêlent à part égale la répulsion morale et le zèle positiviste. Car la réduction des têtes est perçue comme le fruit macabre d’un savoir ésotérique que son raffinement technique postulé assimile à la science, mais dont les objectifs sinistres sont l’indice d’une dépravation morale unique ».Ce phantasme de férocité gratuite doublée d'une mystérieuse compétence technique se poursuit tout au long du . Près de 1300 livres et articles sont publiés sur les Jivaros, dont seule une infime partie sont des travaux de première main, mais près d'un quart traitent exclusivement des têtes réduites.

Dès lors, les tsantsas ne se limitent plus à l'Amazonie, elles circulent en économie mondiale sous la demande des collectionneurs.. Au début du , des Shuars eux-mêmes chassent et réduisent des têtes pour l'exportation, augmentant les guerres intertribales ; d'un autre côté, les missionnaires cherchent à décourager cette pratique en éduquant les enfants jivaros dans des écoles catholiques..

Dans la deuxième moitié du , les vraies tsantsas, de plus en plus rares, restent très recherchées par les collectionneurs. Elles font l'objet d'un commerce international, le plus souvent illégal. Une quantité extraordinaire de fausses tsantsas sont sur le marché, parfois confectionnées par des non-Jivaros ; elles sont destinées aux touristes. Elles sont réalisées à partir de têtes de singes, de paresseux ou de la peau de n'importe quel animal à crinière, voire à partir de têtes humaines prélevées dans des morgues.