vignette|Augustin-Pyramus de Candolle, cofondateur de la Société de Lecture La Société de Lecture de Genève est une association privée à but non lucratif reconnue d'utilité publique fondée en 1818 dont la mission est de préserver et de développer une bibliothèque encyclopédique de . C'est aussi un centre culturel actif de renommée européenne (prix Europa Nostra en 2020). Située au cœur de la vieille ville, la Société de Lecture était à l'origine un lieu élitiste de rencontre entre savants. Si elle n'est plus, comme au temps de la Restauration, le salon de conversation de la société patricienne genevoise, ni comme au début du , le laboratoire des réfugiés politiques et des révolutionnaires en puissance, elle est devenue un lieu d'échanges, de recherches, de conférences et d'apprentissage ouvert au public, essentiellement dans les domaines des lettres et de la littérature, ainsi que de la musique, des sciences, de la géopolitique, de l'histoire et des beaux-arts. En 1947, le romancier Robert de Traz la définit comme « havre de grâce pour le corps et la pensée, piste d'envol pour l'imagination, espèce de hammam intellectuel, grotte fabuleuse où s'accumulent les trésors de la littérature ».

Histoire Création Sous l'impulsion de Jean Calvin, dès la Réforme en 1536, Genève devient une cité de théologiens, de juristes, d'humanistes et d'imprimeurs. Sa renommée s'étend bien au-delà de ses remparts. Deux siècles plus tard, l'influence des Lumières donne aux savants genevois le désir encyclopédique de tout apprendre et tout échanger.

Les tensions nées des troubles révolutionnaires et de l'occupation française sous Napoléon, poussent les fils de bonne famille genevoise à l'exil et à la découverte de l'Europe. Après quinze ans d'annexion française (1798-1813), cette aristocratie républicaine est de retour. Elle veut fonder une société littéraire comme il en existe ailleurs pour y partager savoirs, idéaux et lectures. Genève recouvre son indépendance en 1813 et entre dans la Confédération suisse en 1815. Elle se transforme alors en une ville de scientifiques, d'hommes de lettres et d'artistes.

La Société de Lecture voit le jour en , quatre ans après la Restauration genevoise sous l'impulsion du botaniste Augustin-Pyramus de Candolle, membre d'une centaine d'académies européennes. Le scientifique genevois rapporte dans ses mémoires qu'il est frappé par la pauvreté de la Bibliothèque publique. Afin de « rapprocher les hommes distingués de la ville », il convainc ses amis de réunir une partie de leurs collections et de constituer, dans un effort financier commun, une bibliothèque à la hauteur des besoins des chercheurs et des érudits que compte Genève en nombre à cette époque. Des professeurs de l'Académie de Genève (future université) donnent alors leurs collections de livres à l'institution naissante. Un des buts de cette société était aussi de recevoir la presse étrangère et les revues scientifiques pour les mettre à disposition de ses membres afin d'étancher leur soif d'information et de connaissances académiques après la tutelle française.

Les fondateurs de 1818 représentent les forces vives de l'élite intellectuelle genevoise d'un niveau alors exceptionnel. « Quelques amis des études se joignirent à nous, raconte Candolle dans ses Mémoires, et enfin douze personnes se mirent en avant pour fonder l'institution. Les unes, choisies parmi les plus riches de la ville, s'engagèrent à supporter les premiers frais, les autres contribuèrent au succès par leur réputation scientifique et littéraire ».

Outre Candolle, le Comité est composé de 11 fondateurs:

Henri Boissier, professeur de littérature, d'archéologie et recteur de l'Académie de Genève. Etienne Dumont, juriste et collaborateur de Mirabeau pendant la Révolution française. Jacob et François Duval, deux joailliers revenus fort riches de Russie. Jean-Gabriel Eynard, entrepreneur, financier, diplomate et philhellène. Guillaume Fatio, conseillé d'Etat, député de la Diète fédérale et futur syndic. Guillaume Favre-Bertrand, héritier d'un armateur genevois et collectionneur. Charles-Gaspard de la Rive, médecin et professeur de chimie. Jean-Marc-Jules Pictet, magistrat et ancien représentant du département du Léman. Marc-Auguste Pictet, professeur de physique et astronome, connu, entre autres, pour n'avoir pas quitté Genève pendant les années de révolution entre 1780 et 1794, contrairement à nombre de ses contemporains. William Saladin, propriétaire du château de Crans, près de Nyon.

Les 12 fondateurs de la Société de Lecture ne manquent pas d'ambition : ils veulent tous replacer la ville de Calvin parmi les premières cités du savoir et de la liberté. Le départ des Français a fait éclore une frénésie de projets pour doter Genève d'une offre culturelle du plus haut niveau. Et choisir de s'installer dans l'ancienne résidence de France est un symbole fort : la France occupante devenait ainsi la France occupée. vignette|Vue de la bibliothèque sur la cathédrale Saint-Pierre de Genève. Ces 12 hommes correspondent tout le temps. A la moindre percée scientifique, ils en sont informés. L'érudition est leur seule religion. Contrairement aux nombreux autres cercles genevois, il n'y avait ni jeu ni alcool à la Société de Lecture. Sauf les échecs. Le succès est néanmoins immédiat : après un an d'existence, la Société compte déjà 225 membres.

L'objectif initial de pallier les carences de la Bibliothèque publique de l'époque est rapidement soutenu par le patriciat genevois qui souhaite s'offrir un lieu d'instruction, de connaissance et d'échanges. Une des forces de l'institution est d'avoir su s'ouvrir au monde, d'accueillir les étrangers de passage, célèbres ou non. La Société de Lecture devient ainsi un lieu de réunion discret et recherché. En 1835, par exemple, Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III, y rencontre le comte Camille de Cavour, futur artisan de l'unité italienne.

À l'origine, la pratique du parrainage favorise l'émergence d'une identité propre à la Société de Lecture. Pour devenir membre, il fallait être présenté au Comité par deux sociétaires. Le Comité décidait ensuite si le candidat était accepté ou pas. Il faudra attendre le milieu des années 1970 pour que les usages deviennent plus souples. Aujourd'hui, quiconque paie sa cotisation (l'équivalent d'un franc suisse par jour) peut devenir membre.

La question des « dames » vignette|Les étudiants apprécient aussi la bibliothèque pour son calme. A cette époque, le sociétariat reste néanmoins très fermement circonscrit à la gent masculine. L'accueil des dames ne sera envisagé qu'à la fin du . À l'origine, elles en sont tout à fait exclues. Puis, dès 1888, les veuves, les sœurs et les filles de membres décédés sont autorisées à emprunter des livres mais pas s'installer dans les salons, « où leur babil est jugé incompatible avec la concentration exigée par la lecture érudite ». On les appelait les « dames abonnées ». L'une d'elles fut la suffragette genevoise Émilie Gourd : abonnée dès la mort de son père en 1909, elle le resta jusqu'à son propre décès, en 1946, sans avoir pu obtenir le sociétariat plein et entier pour les femmes. Dans son mensuel Le mouvement féministe, la militante estime que « les membres de la Société de Lecture se considèrent comme des supérieurs, des privilégiés et ils n'entendent céder aucun pouce de leurs privilèges à ces êtres inférieurs que sont des femmes. ». D'ailleurs, dans toute la Suisse, on évite que la lecture ne les détourne de leurs obligations familiales. Elles sont confinées aux pages édifiantes et aux histoires de revues comme la , fondée en 1893.

Le ridicule de cette situation culmine en 1940, quand une demoiselle gagne un concours du Journal de Genève dont le prix était une année de sociétariat gratuit à la Société de Lecture. Impossible pour elle d'en profiter. La question des « dames » fera ainsi rage pendant des décennies. Il faut attendre 1947 pour que leur soit ouverte, « à titre d'essai », la salle de la Sphère. Six années plus tard, en 1953, elles ont le droit de devenir sociétaires. 18 ans avant qu'elles n'obtiennent leur droit de vote en Suisse. Après ce long règne d'exclusivité masculine, les femmes ont peu à peu pris un rôle majeur dans la direction de l'institution.

Lénine, membre de la Société de Lecture vignette|Fiche d'inscription officielle de Lénine à la Société de Lecture De grands noms de la culture européenne comme Nicolas Bouvier, Andreas Calvos, Jean Capo d'Istria, Camillo Cavour, Albert Cohen, Pierre de Coubertin, Henri Dunant, Guglielmo Ferrero, Franz Liszt, Edgard Milhaud, Gustave Moynier, Elisée Reclus, Alice Rivaz, Ferdinand de Saussure, Juliusz Slowacki, Carl Vogt ont été membres de la Société de Lecture. L'un des plus célèbres fut Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine.

Au début du , Genève fourmille de réfugiés russes. Installé à Genève en 1903, Lénine demande son admission le . Elle lui permet, entre autres, d'échapper aux nombreux autres exilés présents autour de la Bibliothèque publique, et de trouver le calme indispensable pour son travail. Paul Birukoff, ancien secrétaire de Léon Tolstoï, le parraine. Dans son livre Ma vie avec Lénine, son épouse écrit : « Vladimir Ilitch entra à la Société de Lecture où l'on pouvait travailler commodément et disposer d'un très grand nombre d'ouvrages, de même que de toutes sortes de revues et journaux en français, en allemand et en anglais. Cette Société de Lecture était peu fréquentée, on n'y voyait guère que quelques vieux professeurs ; Vladimir Ilitch était en général tout seul dans une des salles. Il pouvait non seulement y écrire en paix, mais encore, selon son habitude s'y promener de long en large en murmurant les phrases de ses articles et prendre lui-même sur les rayons les livres dont il avait besoin. Il y était vraiment tranquille, pas un seul camarade russe ne venait l'y rejoindre ; personne ne venait lui raconter que les mencheviks disaient ci et disaient ça ; il pouvait penser. Et il avait de quoi penser ». Et un peu plus loin, Nadeja Kroupskaia ajoute : « le bibliothécaire de la Société de Lecture chaque matin voyait arriver un révolutionnaire russe, au pantalon de confection retroussé à la mode suisse pour éviter la boue ; il ouvrait le livre d'art militaire quitté la veille, s'asseyait comme à l'ordinaire à une petite table devant la fenêtre, ramenait en arrière ses rares cheveux et se mettait à lire. De temps en temps il allait consulter quelque dictionnaire, puis, revenait à sa place, et noircissait de nombreuses feuilles de papier in-quarto de sa petite écriture rapide ».

Lénine y préparait également les discours qu'il prononçait lors de réunions politiques à Genève. Selon les témoignages de l'époque, « il psalmodiait ses interventions en marchant entre les rayons de la bibliothèque pour s'entrainer à l'élocution ». vignette|La salle de la Sphère en 1872 avec, au fond, le globe terrestre, était la pièce préférée de Lénine. Elle a été transformée pour créer le Salon des auteurs, la cuisine et l'ascenseur.