Sante Ferrini, alias Folgorite, est un anarchiste individualiste italien né le à Rome. Ouvrier typographe, poète, il invente à l'aube du l'un des chants révolutionnaires préféré des anarchistes italiens, L'Ideale verrà plus connu sous le titre Quando l'anarchia verrà. Compagnon d'Errico Malatesta, il est incarcéré à plusieurs reprises à Regina Coeli, puis déporté sur les iles de Ponza et Lipari, et enfin enfermé dans la forteresse de Narni, avant de s'exiler en France, à Saint-Étienne puis à Lyon. À Londres, il fait la connaissance de Louise Michel et est mêlé, malgré lui, à une affaire d'espionnage dont l'épilogue est la tentative d'assassinat du roi Léopold II de Belgique par Gennaro Rubino. Autodidacte, polémiste prolifique, il rédige plus de quatre-cent-cinquante articles dans dix-neuf journaux anarchistes italiens différents parmi lesquels et L' et publie cinq ouvrages dont un recueil de poèmes en romanesco, s’inscrivant ainsi « dans le sillage des plus grands poètes, de Giacomo Leopardi à Giuseppe Gioacchino Belli. » Maniant l'humour, l'ironie et le sarcasme, il se rebelle, contre la bourgeoisie, le clergé et les puissants et affirme « je suis anarchiste parce que je veux conserver mon individualité ». Il meurt à l'âge de 65 ans, à Ravilloles, dans le Jura français, le .
Biographie
Jeunesse romaine (1874-1898) « Je suis né dans la misère » écrit Ferrini dans la préface de Fantasticando et le décès précoce de sa sœur fait de lui l'aîné d'une fratrie de huit enfants, dont plusieurs décèdent en bas âge. Les bouleversements engendrés par l'important programme de rénovation de la capitale italienne conduisent ses parents, Enrico et Angela Peccioli, à quitter le Quirinal, puis la via di Ponte Rotto, pour s'installer dans la partie nord et vétuste du Trastevere ; tout près de la prison Regina Coeli. Ferrini a reçu une éducation religieuse à laquelle sa mère tenait beaucoup, mais dont il se détourne bien vite : « Je n'ai plus la foi : la Calomnie tue de manière inique le vrai, le bon, le beau. La Tromperie commande et la Misère pousse le frère à lutter contre son frère, pendant qu'en hurlant le Mensonge crie : c'est le destin ! » dit-il à sa mère dans Rinnegato. Ainsi, l'anticléricalisme devient rapidement l'un de ses thèmes de prédilection. Ferrini quitte l'école avant l'âge de quinze ans pour entamer son apprentissage d'ouvrier typographe. « Si j’avais eu les moyens de fréquenter les bancs d’un lycée, il m’aurait été plus facile d’écrire » confie-t-il à l'un de ses amis. Malgré tout, dans sa jeunesse, cet autodidacte a certainement eu accès à maints ouvrages lui permettant de développer son attrait pour la littérature, l'histoire, la poésie, la musique et les langues, notamment le français et l'anglais qu'il comprend et parle avec un accent prononcé. vignette|Per l'Ideale du 30 novembre 1897, Rome Avant l'âge de dix-huit ans, Ferrini fréquente déjà le milieu anarchiste romain et fait la connaissance d'Ettore Gnocchetti qu'il considère comme son maître. Cet anarchiste, l'un des principaux protagonistes des agitations des ouvriers du bâtiment après 1880, imprégné d'individualisme, lui prodigue les conseils et les leçons qui l'aident à parfaire son édification. Ferrini se lie aussi d'amitié avec plusieurs anarchistes romains de sa génération, notamment Ettore Sottovia et Eolo Varagnoli avec qui il dirigera la rédaction de La Gioventù Libertaria à partir de 1906. Son tempérament qualifié de fougueux par la police lui vaut d'être arrêté à deux reprises, avant l'âge de vingt ans, puis incarcéré avec plusieurs ravacholistes du groupe de la « Santa canaglia » à la prison de Regina Coeli. En vertu des lois anti anarchistes promulguées en , Ferrini est placé sous surveillance par la police politique. Ainsi, en septembre, il est arrêté alors qu'il posait des affiches préparées et imprimées par ses soins afin de rendre hommage à Ravachol, Auguste Vaillant et Sante Caserio exécuté en France quelques jours auparavant. Il est condamné à cinq mois de détention.
Au terme de sa période de conscription, Ferrini revient à Rome, en , et reprend immédiatement contact avec le mouvement anarchiste dans le Trastevere. Le climat social est délétère, l'agitation est à son comble et le , les rues du centre de Rome sont envahies par une foule nombreuse. Place Navone, la manifestation dégénère en échauffourée entre manifestants et forces de l'ordre. Une heure plus tard, les soldats arrivent en renfort et reçoivent l'ordre de tirer ; Lamberto Ghenzel, dix-sept ans est tué. Ces évènements conduisent Ferrini et ses amis à fonder dans le Trastevere le groupe anarchiste l'Azione sociale, reconnu comme l'un des groupes politiquement le plus actif de Rome. C'est à cette date que Sante Ferrini rencontre Errico Malatesta avec lequel il correspond et qu'il publie le premier article qu'on lui connaisse, « Chi siamo » :
Dès , le mécontentement populaire se généralise en Italie et les mouvements de protestations qui voient le jour sont durement réprimés par le gouvernement. En mai, à Milan, c'est toute la ville qui entre en ébullition. La cavalerie charge, l'infanterie tire et l'artillerie du général Fiorenzo Bava Beccaris donne du canon contre les barricades et la foule. Au soir du , on compte plusieurs centaines de morts parmi la population. À Rome, aussi, le mouvement de révolte s'organise, et dans ce contexte répressif, le , soixante-huit anarchistes sont arrêtés pour avoir tenté de soulever la population de la capitale. Faute de preuve, Ferrini est acquitté le après un mois d'incarcération.
Le , l'anarchiste Luigi Luccheni poignarde d'un coup de lime l'impératrice Élisabeth d'Autriche, dite Sissi. Cet évènement au retentissement international décide du sort de Ferrini et de nombreux anarchistes italiens pour les cinq années suivantes. Partout on a peur de l'anarchiste et l'Italie, considérée comme le vivier du terrorisme international, subit la pression des gouvernements étrangers. L'Italie organise donc une conférence internationale pour lutter contre le terrorisme anarchiste ; la police arrête quarante quatre anarchistes, dont Ferrini, à travers tout le royaume d'Italie. Ferrini est acquitté le , mais condamné à cinq ans de déportation, la peine maximale, sur l’ile de Ponza. Ses compagnons d’infortune sont notamment Ettore et Luigi Fabbri, Oreste Ristori, Pilade Caiani, Napoleone Ratti, Enrico Moresi et Giusepe Tilli.
Descente aux enfers (1898-1900) vignette|Illustration de Verso « l'Ergastolo », in Saggi di storia contemporanea. La partie gauche reproduit « la grève », de Steinlen, dans La feuille de Zo d'Axa, 20 octobre 1898. On connait la vie d'oisiveté contrainte et les conditions de vie éprouvantes des assignés à résidence sur les iles de Ponza, Lipari, Ustica, Ventotene et autres Pantelleria ou Favignana, « cloaques de la patrie, rochers arides perdus en Méditerranée », par les relations qu'en font les journaux anarchistes de cette époque, et les mémoires publiés par certains déportés comme . Ferrini y consacre plusieurs articles, récits et poèmes et il considère que « la résidence forcée est l'université du crime » mêlant détenus de droits communs, maffia et camorra, la lie de la société et « déportés politiques séparés du monde au mépris de nos familles qui, privées de notre appui, se retrouvent dans la misère. » Il consacre du temps à l'écriture et parvient à transmettre des articles publiés dans les journaux anarchistes Combattiamo, Pro Coatti et L'Avvenire sociale. C'est à Ponza que Ferrini choisit son nom de guerre, Folgorite.
Le , Ferrini et six de ses compagnons, dont Luigi Fabbri, déposent une couronne sur les pierres tombales de leurs prédécesseurs. Les auteurs de ce « méfait »sont arrêtés, puis incarcérés durant trois mois, avant d'être transférés séparément vers différentes iles, celle de Lipari concernant Ferrini. Le , Gaetano Bresci assassine le roi Umberto I d'Italie. Ferrini apprend la nouvelle et ne contient pas sa joie ; vêtu de ses plus beaux atours, « cravate rouge flamboyante, veste et chemise noire », il s'en va narguer le directeur de la résidence surveillée. Cette bravade lui vaut d'être enfermé trois jours au cachot, puis d'être transféré sur le continent, avec Témistocle Monticelli, et incarcéré dans la forteresse de Narni : « six mois au pain sec et à l’eau ! [...] la nouvelle de la mort du chef de la maison de Savoie valait bien un petit séjour au Montjuich de l’Ombrie », ironisa Ferrini.
À Narni, les conditions de détention sont réputées horribles : « Le pain est acide et terreux, l’infirmerie est une véritable porcherie, la soupe est infâme, elle n’est distribuée que tous les trois jours, un brouet noir et non assaisonné si mauvais qu’il contraint même les plus affamés, ceux qui sont dévorés d’une faim diabolique, à la jeter pour lui préférer l’eau. » Du fond de sa cellule, Ferrini crie sa colère, sa douleur et sa haine contre une société qui le tourmente injustement, mais il ne renonce pas et dans son poème, l'Ergastolissimo, son mépris prend la forme d'un crachat de révolte : « Tu crois peut-être me faire fléchir sous la menace ? Société infâme, avant de céder je te crache au visage ! »
Libéré en , Ferrini rejoint Rome et le Trastevere où tous les siens sont au chômage. « Je cherchai du travail, en vain. Désormais, j’étais trop connu… Les patrons se gardaient bien de m’employer. Et la police, du matin jusqu’au soir, suivait tous mes mouvements en mettant un ou deux de ses chiens à mes basques. » Il prend rapidement la décision d'émigrer vers la France et quitte l'Italie le .
Premier exil en France (1901) vignette|Deux trimards voyagent sur les routes. Illustration de "Vagabondeggiando", par Sante Ferrini. Seul, Ferrini voyage en trimard. « Je suis parti à pied, sans argent, sans direction préétablie. Lors de mon passage dans différentes localités, les compagnons m’aidaient selon leurs possibilités ». Mais les yeux et les oreilles de la Direction générale de la sûreté publique italienne ne sont jamais loin. En témoigne son parcours retracé presque jour par jour dans son dossier de police jusqu'à Nice, où il parvient dans la matinée du dans l'espoir d'y trouver un emploi. Du travail, il n'y en a pas lui confirme son compagnon Eugenio Agostinucci.
Le Premier Mai, Ferrini participe successivement à deux réunions durant lesquelles il prend la parole au nom des anarchistes italiens et se montre, aux dires de la police française, « très virulent contre les gouvernements en général et le gouvernement italien en particulier ». Le lendemain, il est arrêté et on lui demande de quitter rapidement le département. Ferrini embarque sur le Ville de Bastia le pour rejoindre Marseille… où la police l'attend sur le quai : on lui donne trois jours pour trouver du travail avant d'être expulsé. Il travaille quelques jours dans une huilerie avant de reprendre la route vers Lyon.
À Lyon, Amilcare Cipriani qui participe au congrès du parti socialiste français le reçoit, « avec toute l’affection et la délicatesse dont il était animé quand il s’agissait de conseiller ou de secourir », et lui présente l'un de ses amis, Noël Bouchardy, qui lui propose un emploi d'ouvrier typographe à Saint-Étienne, dans son journal, Le Stéphanois. Bouchardy aide Ferrini à s'installer à Saint-Étienne, et ce dernier est bientôt rejoint par sa compagne Angela Muzzi, qui donne naissance à Liberto, leur fils, le . Débute alors une brève période heureuse durant laquelle Ferrini noue des relations d'amitié avec certains artistes engagés, comme Jean-François Gonon qui lui fait connaître les chansons d'Eugène Pottier, et multiplie les interventions militantes au cours des manifestations qui agitent le Pays noir et qu'il relate comme correspondant de l'Avvenire Sociale.