droite|vignette|282x282px|Arrêté du 16 juillet 1802, signé par Napoléon, rétablissant l'esclavage en Guadeloupe..
Le rétablissement de l'esclavage par Napoléon Bonaparte fait référence à un ensemble de textes et d'événements militaires survenus entre 1802 et 1804, restaurant l'esclavage et de la traite négrière dans les premières années de pouvoir de Napoléon Bonaparte, et revenant ainsi à abroger le décret du qui avait aboli l'esclavage dans toutes les colonies sous la Révolution française.
Parmi les textes notables signés par Napoléon : la loi du qui maintient l’esclavage dans les colonies sous domination anglaise restituées à la France, et où l’abolition de 1794 n’avait pas été appliquée, à la suite du refus des propriétaires d’esclaves et via une alliance de ceux-ci avec l'Angleterre (Martinique, Tobago et Sainte-Lucie), mais aussi les arrêtés consulaires du et du qui rétablissent l’esclavage respectivement en Guadeloupe et Guyane (jusqu'alors les deux des trois territoires où l'abolition était effective).. À l'île de la Réunion et à l'île Maurice, Napoléon avait déjà donné des assurances aux planteurs dès , lors de son motivé également par des considérations stratégiques.
Dès son coup d'État de la fin 1799, Napoléon est influencé par le milieu colonial entourant son épouse Joséphine, créole issue d'une famille de planteurs esclavagistes, mais surtout par ses conseillers souvent issus des équipes du maréchal de Castries, ex-secrétaire d'État à la Marine. Hésitant pendant deux ans, comme ses conseillers, face aux risques politiques et militaires, Napoléon décrète peu à peu l'esclavage dans toutes les colonies, y compris les trois récupérées après quelques années d'interlude anglais. En Guadeloupe et à Saint-Domingue, ce rétablissement s'effectue par la force, via trois expéditions, dont deux à Saint-Domingue, mobilisant les deux tiers de la flotte française et plusieurs dizaines de milliers de militaires. La résistance armée des ex-esclaves est ainsi vaincue à la Guadeloupe après plusieurs milliers de morts, mais victorieuse à Saint-Domingue, où vivaient près de la moitié des esclaves français, et qui devient en 1804 Haïti, deuxième ex-colonie indépendante, après les États-Unis. La France fut le seul pays au monde à rétablir l’esclavage dans toutes ses colonies, huit ans après avoir voté son abolition, également dans toutes ses colonies.
Cette politique esclavagiste de Napoléon est l'objet de débat quant à ses véritables motivations idéologiques. Assumée pour Yves Benot en 1992., résultats d'hésitations et de calculs opportunistes pour les historiens du siècle..
Ce rétablissement de l'esclave s'accompagne de la mise en place d'une politique de ségrégation et de discrimination à l'égard des gens de couleurs libres plus dure que sous l'Ancien régime.. Dans les colonies, ce retour au système d'avant 1789 abolit le décret du 4 avril 1792 donnant la citoyenneté aux esclaves affranchis. En métropole, l'arrêté consulaire du (13 messidor an X) renouvelle l’interdiction du territoire français prononcée en 1763 et en 1777 à leur encontre (ainsi qu'aux esclaves).. Le Code civil est également modifié pour institutionnaliser la hiérarchie raciale, séparant trois classes : celle des Blancs, celle des gens de couleurs libres d'avant 1789, et celle des esclaves. Enfin, les mariages mixtes sont interdits, répondant ainsi à une demande ancienne du lobby colonial que l’Ancien régime leur avait jusqu'ici refusé.
Pendant les Cent-Jours, sous la pression des Britanniques et du Congrès de Vienne., Napoléon interdit officiellement la traite des Noirs (mais pas l'esclavage), par le décret du . Toutefois, cette abolition du trafic d'esclaves n'est pas appliquée car il est battu deux mois et demi après à la bataille de Waterloo, puis abdique, avant son exil à Sainte-Hélène, où il attribue ses décisions de 1802 aux pressions du lobby colonial. Après lui, Louis XVIII, Charles X, et Louis-Philippe, confirmeront officiellement l'interdiction de la traite, qui perdurera néanmoins de façon clandestine. L'esclavage proprement dit, ne sera aboli définitivement dans les colonies françaises que par le décret du , adopté par le Gouvernement provisoire de la Deuxième République sous l'impulsion du député Victor Schœlcher.
Maintien ou rétablissement, deux formulations Si l'esclavage est bien « rétabli » dans certaines colonies où l'abolition de 1794 avait été effective (Guadeloupe, Guyane), dans d'autres (Martinique, La Réunion), on parle de , du fait que l'abolition ne s'y est pas appliquée, en raison de l'occupation militaire britannique ou de la résistance des colons. Ce terme est contesté par les historiens.
Plusieurs universitaires, comme Abel Louis et Frédéric Régent, tous deux docteurs en histoire, ont étudié cette nuance de vocabulaire. La notion de de l'esclavage là où il était encore appliqué est , estime Frédéric Régent : le décret de février 1794 , même s'il avait subsisté dans les pratiques. Pour Abel Louis, "Les libres de couleur en Martinique (Tome 3)", par Abel A. Louis, aux Editions L'Harmatthan en 2012..
Les historiens Pierre Branda et Thierry Lentz, membres de la Fondation Napoléon, parlent auquel Napoléon , notamment à l'occasion de la ..
Dans les légendes accompagnant les photos d'une exposition de France Télévisions consacrée au sujet, le terme de « maintien officiel » est préféré dans le cas précis du décret-loi du 20 mai 1802. Mais selon Dominique Taffin, conservatrice général du patrimoine et directrice de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage., qui a organisé l'exposition, "Napoléon et l'esclavage : des documents rares seront exposés à La Villette", sur FranceTVInfos le 11 mars 2021 ..
Le contexte La percée de l'abolitionnisme des années 1780
L'esclavage prenant de l'ampleur au via une traite négrière intensifiée à travers l'Atlantique, un mouvement international réclame son abolition dès les années 1780, menée par la Société des amis des Noirs et les quakers, forts d'un siècle d’abolitionnisme anglo-saxon. Une première pétition est présentée au Parlement anglais en 1783... James Ramsay, revenu des Antilles, publie en 1784 une enquête de trois ans., soutenue par le Charles Middleton, chef suprême de la Royal Navy, qui écrit à William Wilberforce pour qu'il plaide l’abolition aux autres députés... Thomas Clarkson publie une autre enquête en 1786"Essai sur l'esclavage et le commerce de l'espèce humaine" par Thomas Clarkson en 1786.. Des pétitions massives pour l'abolition, au nombre de 519, totalisent 390000 signatures en 1792., selon les calculs de l'historien, Seymour Drescher, part importante d'une population anglaise encore rurale, de 8 millions d'habitants..
La Société anglaise pour l'abolitionl'Anti-Slavery Society de Thomas Clarkson. obtient une enquête de la Couronne britannique"La traite négrière, l’esclavage et leurs abolitions : mémoire et histoire", Actes du colloque national - Paris, le 10 mai 2006 . dès 1788, année qui voit aussi l’œuvre de l'ex-esclave Cugoano traduite en français tandis qu'un autre ex-esclave, Olaudah Equiano, épouse une Anglaise.
Le contexte politique et juridique des années 1790 Une campagne « anti-saccharistes » réclame le boycott du sucre en 1791, année au cours de laquelle explose la Révolution haïtienne, qui terrorise les planteurs de sucre, réunis au Club de l'hôtel de Massiac. La production du sucre s'effondre et malgré de son prix., la Révolution française abolit quand même l'esclavage au niveau national par le Décret d'abolition de l'esclavage du 4 février 1794 (16 pluviôse an II), après avoir été précédemment aboli localement sur l’île de Saint-Domingue par le décret du 29 août 1793. Le parlement reçoit par la poste 653 déclarations de félicitations, la plupart émanant de communes et sociétés populaires, et tous les départements sauf 3 (Corrèze, Alpes-Maritimes et Léman)"Les sans-culottes félicitent la Convention nationale d’avoir aboli l’esclavage dans les colonies", par Caroline Crouin, dans Haïti 1804. Lumières et ténèbres. Impact et résonances d'une révolution", ouvrage collectif publié en 2008 aux Editions Bibliotheca Ibero-Americana ..
Le Danemark suit en 1794, le boom sucrier jamaïcain et celui de la Louisiane compensant, à la fin des années 1790, les pertes de production à Saint-Domingue.
Malgré le Traité de Whitehall entre les Anglais et les colons français, par lequel les Anglais s’engagent à maintenir l’esclavage en échange du contrôle des îles françaises (Saint-Domingue, Martinique et Guadeloupe), la Guadeloupe reste sous le contrôle de la France et à Saint-Domingue, Toussaint Louverture obtient pour les esclaves libérés l'armistice de 1798 puis un accord commercial anglo-américain en 1799. Les esclavagistes français fuient, formant la diaspora de Saint-Domingue : Louisiane, Jamaïque et les 7000 exilés à Cuba, qui lancent la quasi-guerre et la piraterie esclavagiste de la Caraïbe.
En France, le coup d'État du 18 Brumaire installe au pouvoir et le nouvel homme fort à Paris a dans son entourage plusieurs personnalités issues du lobby colonial. Le , il signe la paix d'Amiens avec les Anglais, qui permet de récupérer la Martinique, sous contrôle anglais depuis 1795, souhaitant , deux ans après avoir obtenu la première étape du feuilleton de la cession par l'Espagne de la Louisiane à la France.
Le contexte économique des années 1790 Les colonies anglaises et américaines ont été affaiblies par la Guerre d'indépendance des États-Unis, qui a vu les exportations par habitant des premières chuter de moitié au cours de la décennie des années 1790. Les près de 100 000 esclaves libérés par les Anglais entre 1775 et 1784. lors de la Guerre d'indépendance des États-Unis, dont une grande partie se sont enfuis ou ont péri de la variole., ont modifié la donne de l'esclavage au Nouveau-Monde, où Saint-Domingue est en position de force.
Avant 1789, Saint-Domingue produisait de 40% à 50% environ de chacun des deux grands marchés émergents, sucre et coton, et presque autant pour le sucre, en employant plus de la moitié des esclaves français, avec une majorité de clients étrangers. Le Principe de l'Exclusif, ou monopole commercial de la Métropole a , qui pensaient l'abolir en 1789, mais massivement détourné depuis le milieu du .Jean Tarrade, Le commerce colonial de la France à la fin de l'Ancien Régime. L'évolution du régime de "l'Exclusif de 1763 à 1789, Paris, PUF, 1972, t. II, p. 713-778..
Lorsqu'il prend le pouvoir en 1799, Bonaparte envisage un retour à ce Principe de l'Exclusif, qui était en fait ., quand les secrétaires d'État à la Marine, Castries puis La Luzerne, ont essayé de le faire mieux respecter. Pour Napoléon en 1801, il pourrait sauver commercialement Saint-Domingue car en une décennie seulement sa domination commerciale a été renversée par d'autres pays. Cependant, dans une lettre privée à Talleyrand, Bonaparte écrit que le but de l'expédition de Saint-Domingue ne sera pas mais .
Sucre, café, coton, le géant Saint Domingue se joue du principe de l'exclusif La colonie française de Saint Domingue, qui se joue du Principe de l'Exclusif réservant normalement la production des colonies à la Métropole, est à la fin du le géant mondial sur les trois grands marchés de denrées coloniales: sucre, café, coton, en exploitant près d'un demi-million d'esclaves. La colonie produit ainsi 40% du sucre et 60% du café mondial..