Gueorgui Iakoulov, ou Georges Yakoulov (en ; en ), né le à Tbilissi et mort le à Erevan, est un artiste russe et soviétique, d'origine arménienne, peintre, graphiste, décorateur, scénographe, historien d'art. Proche du courant des novateurs de l'avant-garde russe, il collabore activement avec différents courants (cubisme, futurisme, imaginisme, constructivisme), mais n'entre pas vraiment dans l'un de ceux-ci. La devise de Iakoulov était Être soi-même et être à part et il cherche sa propre méthode d'approche visuelle, alliant la culture de l'Orient et de l'Occident. Il est porté par les idées de « la théorie de la lumière et de l'origine des styles dans l'art », qui ont reçu le nom de « théorie des soleils multicolores », qui coïncidaient en partie avec l'idéologie de l'orphisme, développée par le peintre français Robert Delaunay.

Biographie Jeunes années vignette|droite|200px|Gueorgui Iakoulov. 1901. Photo du dossier d'étudiant de Iakoulov aux Archives d'État de la littérature et de l'art (RGALI)

Ce futur peintre naît à Tiflis, dans la famille de l'avocat réputé Bogdane Galoustovitch Iakoulov : Gueorgui était le neuvième et dernier enfant, l'enfant gâté et préféré des parents. Son père meurt en 1893 et sa mère, Soussanna Artemievna (née Kananova), emmenant avec elle six de ses enfants, déménage à Moscou, où Gueorgui entre au pensionnat de l'Institut Lazarev des langues orientales (en 1898 il sera exclu de la classe de sixième pour insubordination aux règles du pensionnat). À la différence de ses frères aînés, Alexandre et Jacob, qui choisissent une carrière juridique, Gueorgui montre un intérêt marqué pour l'art et, en 1901, après deux mois d'études à l'école Konstantine Iouon, il entre à l'École de peinture, de sculpture et d'architecture de Moscou. Pour absence aux cours, il en est exclu en . Il entre alors à l'armée et va servir dans le Caucase (où il a l'occasion de faire de la peinture), participe à la guerre russo-japonaise, est blessé au combat à Harbin en Chine et revient à Moscou en 1905.

Émergence de l'artiste vignette|centré|200px|Iakoulov, Course de chevaux (1905). Galerie Tretiakov

Le premier tableau créé par Gueorgui Iakoulov à son retour à Moscou, Course de chevaux, est présenté en 1906 à l'exposition de l et a permis d'attirer sur lui l'attention des milieux artistiques. La toile est signalée par Pavel Mouratov dans la revue Vesy : « Le dessin paradoxal Course de chevaux, créé par Iakoulov, est tracé de manière affinée et l'artiste a appliqué sur ce dessin des taches de couleur, comme celles que l'on voit sur les vases chinois ». Ce tableau lumineux, spectaculaire et bien organisé a produit une forte impression sur ses contemporains, Iakoulov ayant réussi à associer les traditions de l'Orient et l'esthétique de l'Art nouveau tardif. Et quand Malevitch, en 1908, à l'époque de sa période symboliste, présente sa gouache d'une foule qui se distrait (Loisirs), elle a été perçue comme une imitation de Iakoulov. vignette|upright=0.5|droite|Kasimir Malevitch Loisirs (Société des hauts-de-forme). 1908. gouache, Musée russe vignette|gauche|G. Iakoulov. Les Coqs. 1907 La participation de Iakoulov à l'exposition Venok-Stéphanos (1907), avec un certain nombre de dessins et de peintures (L'Homme de la foule, Les Coqs, Soukhoumi sous la neige, Le Jardin de l'Ermitage, Symphonie arabe etc.), a assuré son succès et Pavel Mouratov se félicite de ce que, à son estime, « c'est un curieux mélange d'acuité et d'indolence, d'originalité et d'imitation ».

Les premiers travaux de Iakoulov ont surpris par sa manière personnelle de combiner des choses incongrues : dans le petit tableau qui fait penser à une miniature ancienne, intitulé La Rue (1909), il accentue le caractère décoratif par la coloration à l'émail. Il parvient à faire se rejoindre, dans l'atmosphère lumineuse de l'environnement, les gratte-ciels du premier plan et la vue fantastique de la rue bleue, en cuvette, dans laquelle non seulement les gens se déplacent, mais où se reposent des équipages noirs, rouges et blancs composés de cavaliers et de promeneurs élégants ». Lors de l'exposition Venok, Iakoulov s'est rapproché du groupe d'artistes de la Rose bleue : Martiros Sarian, Pavel Kouznetsov, Nikolaï Sapounov, Sergueï Soudeïkine, Nikolaï Krymov. thumb|centré|180px|Iakoulov, La Rue (1909). Galerie nationale d'Arménie Dans la seconde moitié des années 1900, Iakoulov a d'abord été décorateur artistique. Il réalise la décoration des locaux destinés aux Soirées des littérateurs russes (1907) et fait également ses premiers pas dans le portrait graphique, de petits travaux dans les revues Vesy et de la Toison d'or. En 1908, ses œuvres sont présentées lors de la VI exposition de l'Union des peintres russes (1903-1923), en 1909, lors de l'exposition Sécession viennoise à Vienne, et à partir de 1911 aux expositions de Mir iskousstva. Au début de l'année 1911, G. Iakoulov, ensemble avec Piotr Kontchalovski, Aristarkh Lentoulov, Michel Larionov, Nathalie Gontcharova, Kasimir Malevitch ou Alexandra Exter, participe à l'exposition Le salon de Moscou. vignette|gauche|G. Iakulov. Thème décoratif. 1907

En 1908, il se rend en Italie où il visite Venise, Padoue, Florence, Sienne et Rome ; dans les années 1911-1913, il reste des mois à Paris (où il fait la connaissance et s'entretient longuement avec Robert Delaunay et Sonia Delaunay (d'origine ukrainienne) qui le reçoivent à leur maison de campagne) ; en 1913, il participe au salon d'Automne, Sturm, à Berlin. En 1913 encore, Iakoulov, avec les artistes du groupe de la Rose bleue, Martiros Sarian et Nicolas Millioti, illustre un livre de poésie Pourpre de Kifer. Erotique de , et avec Sergueï Soudeïkine, ils créent le décor du programme théâtral Carrousel de chien au cabaret artistique Au chien errant à Saint-Pétersbourg.

Le Soleil bleu À la fin , lors des réunions Au chien errant survient une polémique à propos des idées avancées par Robert Delaunay dans sa théorie de l'orphisme et du simultanéisme. Après l'exposé du philologue Alexandre Alexandrovitch Smirnov, exposant les théories de Delaunay, Iakoulov proteste contre une appropriation de ses propres théories qu'il présentera quelques semaines plus tard à la fin décembre dans son exposé : Lumière naturelle (archaïque, solaire) et lumière artificielle (électricité moderne). À Louveciennes, en France, où il a passé ses vacances de 1913 chez les Delaunay, Iakoulov et Delaunay ont beaucoup discuté et ces échanges ont trouvé leur expression dans l'article de Iakoulov Le Soleil bleu (1914), « hymne à la Chine dans son art et sa nature », qui peut être considéré comme la profession de foi d'un simultanéiste russe. En quittant Delaunay, Iakoulov lui offre aussi son manuscrit sur la situation du peintre contemporain et sur le rôle que l'éclairage urbain joue de nos jours et les conséquences qui en découlent dans toute nouvelle vision de l'objet. Après son article Le Soleil bleu, présentant sa théorie sur la réfraction de la luminosité dans des civilisations différentes, Iakoulov pensait écrire sur le soleil rose de Géorgie, sur le soleil jaune de l'Inde, mais ce projet ne se réalisera qu'en 1922 dans des articles intitulés Ars solis et Sporades.

Nous et l'Occident Le , ensemble avec les aveniristes Arthur Lourié et Benedikt Livchits, il écrit le manifeste Nous et l'Occident qui sera traduit du russe en français et en italien puis publié par Guillaume Apollinaire le au Mercure de France. Des années plus tard, Livchits décrit brièvement, mais de manière expressive, le co-auteur de ce manifeste : « Iakoulov avait le don de généraliser et savait exprimer ses pensées de manière cohérente ». Pour l'historien d'art Jean-Claude Marcadé, ce manifeste est une attaque en règle contre l'Occident « qui est attiré par l'Orient mais est incapable organiquement de le comprendre ». Pour Iakoulov, « l'art de l'Occident fait le chemin inverse de l'art oriental véritable, puisqu'il part du particulier pour arriver au général, alors que l'Orient part du général pour atteindre le particulier. » et « tout l'art de l'Europe est territorial », c'est-à-dire limité dans l'espace géographique alors que l'art doit être fondé sur des éléments cosmiques.

La vie et l'œuvre de Iakoulov sont une synthèse entre l'Extrême-Orient (Chine, Inde, Mandchourie), l'Orient (Arménie, Caucase) et l'Europe. Au début de la Première Guerre mondiale, Iakoulov est à nouveau dans l'armée active et, à l'automne 1914, il est grièvement blessé à la poitrine : une balle a touché le poumon (ce qui a contribué à l'apparition de la tuberculose les années suivantes). Guéri de cette blessure, le peintre se repose un temps à Moscou, où il crée un certain nombre de croquis et de dessins, avec lesquels il participe au début 1915 aux expositions de lUnion des artistes russes et Mir Iskousstva. En , il retourne au front, puis, au printemps 1916 et 1917, il participe aux expositions de Mir Isskoustva à Petrograd. En , par décision du Gouvernement provisoire russe, il entre dans un groupe d'artistes regroupés autour de l'état-major de l'armée. Gueorgui Iakoulov est finalement retiré de l'armée active.

Les années d'épanouissement L'un des points singuliers de la biographie de Iakoulov est le passage de l'artiste de la peinture de chevalet à la scénographie et au monumentalisme lors de sa présentation au Moscou artistique de la décoration du Café pittoresque. thumb|gauche|250px|Vue générale de l'estrade du café Pittoresque. 1917-1918

Dans la conception du Café pittoresque, Iakoulov est intervenu comme auteur du projet et comme chef des travaux, qui se sont déroulés de à et ont attiré l'intervention d'un grand nombre d'artistes liés au constructivisme russe et d'autres : Ksenia Bogouslavskaïa, Vladimir Tatline, Nadejda Oudaltsova. Avec Tatline, ils ont participé à la peinture du plafond de verre notamment et Alexandre Rodtchenko a réalisé les luminaires sur base des croquis de Iakoulov. Pour les artistes invités par Iakoulov, c'était l'occasion non seulement d'obtenir un salaire, mais aussi de mettre en œuvre des idées qu'ils n'avaient développées auparavant que dans des esquisses.

L'ouverture du café a lieu le . Sur l'estrade, tous les jours, se produit un quatuor à cordes ; des représentations artistiques sont présentées, des écrivains lisent leurs œuvres, des débats publics sont organisés. Se sont ainsi produits : Anatoli Lounatcharski, Valéri Brioussov, Vladimir Maïakovski, Sergueï Essénine, Vassili Kamenski, Vsevolod Meyerhold, Alexandre Taïrov ; se produisaient souvent Anatoli Marienhof, Vadim Cherchenevitch, David Chterenberg, Aristarkh Lentoulov, Kasimir Malevitch, Martiros Sarian, Alexeï Chtchoussev, Mikhaïl Ippolitov-Ivanov, Vassili Katchalov, Ivan Moskvine, Alexeï Diki, Alisa Koonen et beaucoup d'autres. Le travail de Iakoulov pour la création du Café Pittoresque a mis en avant ses qualités, sa créativité dans ce lieu qui devient un des centres de la vie artistique et socio-culturelle de Moscou. thumb|upright=0.8|G. Iakoulov. Panneau pour la décoration du Café pittoresque. 1917 À l'automne 1918, le Café Pittoresque a été transféré à l'administration de la division théâtrale du Commissariat du peuple à l'Éducation et rebaptisé club-atelier Le Coq rouge. Le premier anniversaire de la Révolution d'Octobre s'y est tenu et également la première de la pièce Le Perroquet vert d'Alexandre Taïrov (suivant la pièce d'Arthur Schnitzler) dans des décors de Iakoulov. Mais avant cela, au printemps 1918, à l'initiative de Vsevolod Meyerhold , la première réalisation de Iakoulov a été pour la pièce L'Échange de Paul Claudel, en production conjointe de V. Meyerhold et de A. Taïrov au Théâtre de Chambre Taïrov de Moscou.

thumb|gauche|260px|Iakoulov. Attaque d'un cheval par un lion. Esquisse d'un panneau pour le café La Stalle de Pégase (1919). Galerie Tretiakov