thumb|alt=Trois femmes couronnées devant une autre dame à son bureau à gauche et deux d'entre elles à droite construisent un mur.|Raison, Droiture et Justice apparaissent à Christine de Pizan puis Christine de Pizan et la Raison construisent La Cité des dames. Miniature du Maître de la Cité des dames, vers 1407-1409, BNF, Fr.607, f.2.
Le protoféminisme est un concept qui anticipe le féminisme moderne dans des contextes où le concept de féminisme en tant que tel est encore inconnu, désignant des personnes de l'Antiquité au , qui prônent des idées relevant de principes féministes en vue d'accroître l'égalité entre les hommes et les femmes, que ce soit en termes de droits des femmes, d'éducation, de liberté d'expression. Il désigne ainsi une grande variété d'idées, mais également de moyens de les exprimer.
Définition Le terme protoféminisme est construit sur la base du préfixe d'origine grecque proto-, signifiant « premier » et du nom féminisme. C'est un concept qui anticipe le féminisme moderne dans des contextes où le concept de féminisme en tant que tel est encore inconnu.. Il fait particulièrement référence à la période antérieure au Nancy F. Cott, 1987. The Grounding of Modern Feminism. New Haven: Yale University Press.Karen M. Offen, European Feminisms, 1700–1950 : A Political History, Stanford: Stanford University Press, 2000., bien que son usage précis soit sujet à controverse, le féminisme des Lumières et le féminisme du étant souvent inclus dans le concept de féminisme. L'utilité du terme protoféministe est remise en question par certains chercheurs modernes., de même que le terme postféministe.
Histoire
Antiquité grecque et romaine Selon Elaine Hoffman Baruch, Platon, plaidait déjà pour . Platon y soutient la garde des enfants pour que les femmes puissent être soldates.. Le Livre V de La République de Platon traite du rôle des femmes :
Selon La République, dans l'État idéal de Platon, les femmes devraient travailler aux côtés des hommes, recevoir une éducation égale et partager avec eux de manière égale tous les aspects de la politique. La seule exception concerne les travaux requérant une grande force physique, pour lesquels les femmes présentent moins de capacités..
Au , le philosophe stoïcien Musonius Rufus intitule un de ses 21 Discours Que les femmes devraient elles aussi étudier la philosophie, dans lequel il argumente en faveur d'une éducation en philosophie égale pour les femmes : « Si vous me demandez quelle doctrine produit une telle éducation, je dois répondre que sans philosophie, aucun homme ne peut être correctement éduqué, ainsi aucune femme non plus. De plus, ce ne sont pas que les hommes, mais également les femmes, qui ont une inclinaison naturelle pour la vertu ainsi que la capacité de l'acquérir, et ce n'est pas moins dans la nature des femmes que dans celle des hommes d'être attirés par le Bien et les actions justes et de rejeter ce qui leur est opposé. Si ceci est vrai, par quel raisonnement pourrait-il jamais être approprié pour les hommes de rechercher à mener une vie juste, mais inapproprié pour les femmes ? »Traduction libre de
Dans les années 1940 déjà, la critique reconnaît une dimension féministe à certains écrits antiques, à l'instar de l'historien Pierre Roussel, cité par , comme le rappelle Robert Flacelière en 1971.
Monde musulman
Alors qu'à l'époque pré-moderne, il n'y a pas de mouvement féministe formel parmi les nations musulmanes, il existe de nombreuses figures importantes qui se prononcent en faveur des droits des femmes et de leur autonomie. Le philosophe mystique médiéval Ibn Arabi argumente que même si les hommes sont favorisés par rapport aux femmes pour être des prophètes, les femmes sont autant capables d'accéder à la walîy (sainteté) que les hommes.
Au , le théologien Sunni Ibn Asakir écrit que les femmes peuvent étudier et obtenir leur ijazah afin de transmettre les textes religieux tels que les hadiths. c'est particulièrement les cas dans les familles éduquées et très pieuses, qui veulent assurent la meilleure éducation possible à leurs fils aussi bien qu'à leurs filles. Cependant, certains hommes n'approuvent pas cette pratique, tels que Muhammad ibn al-Hajj (mort en 1336), qui se dit choqué par les femmes s'exprimant d'une voix forte et exposant leur awra en présence d'hommes en écoutant la récitation des livres saints..
Au , l' ouléma et qadi (juge) Ibn Rushd (Averroès), commentant les propos de Platon sur l'égalité des sexes dans La République, en conclut que si les hommes sont plus forts physiquement, il est cependant possible pour les femmes de réaliser de bonnes performances dans les mêmes devoirs que les hommes. Dans Bidayat al-mujtahid, il ajoute que ces devoirs incluent la participation à la guerre et il exprime son désaccord avec le fait que, dans la société musulmane, les femmes soient exclusivement limitées aux rôles de mères et d'épouses.. Certaines femmes prennent part à des batailles, notamment durant l'Expansion de l'islam et les fitan, parmi lesquelles Nusaybah bint Ka'ab et Aisha..
Europe médiévale À cette époque, l'opinion dominante est que les femmes sont intellectuellement et moralement plus faibles que les hommes et qu'elles ont été entachées par le péché originel commis par Ève, selon la tradition biblique. Cet argument est utilisé pour justifier les limitations que les hommes imposent aux femmes, telles que l'interdiction, pour elles, de la propriété privée, ou le fait d'être obligées d'obéir en tout temps à leurs pères et à leur maris.. Cette opinion et les conséquences qui en sont retirées sont déjà contestées à l'époque médiévale. Ces protoféministes médiévales aujourd'hui reconnues comme ayant joué un grand rôle dans le développement ultérieur du féminisme incluent notamment Marie de France, Aliénor d'Aquitaine, Bettisia Gozzadini, Nicola de la Haie, Christine de Pizan, Jadwiga de Pologne, Laura Cereta et La Malinche..
Les femmes durant la Révolte des Paysans La Révolte des paysans de 1381 en Angleterre est une rébellion populaire contre le servage, dans laquelle les femmes ont joué un rôle essentiel. Le , le Lord grand chancelier et l'Archevêque de Canterbury, Simon de Sudbury, sont traînés hors de la Tour de Londres et décapitulés. Le groupe est mené par Johanna Ferrour, qui ordonne cette sentence en réponse aux lourdes taxes et impôts décrétés par Sudbury.. Elle ordonne également la décapitation du Lord grand trésorier Sir Robert de Hales.. Finalement, Johanna Ferrour brûle l'hôtel de Savoie et vole un coffre d'or appartenant au duc. Le Lord juge en chef d'Angleterre et du pays de Galles John Cavendish est décapité par Katherine Gamen, une autre meneuse de cette révolte.
Sylvia Federico, professeure d'anglais au , avance que les femmes démontrent souvent un désir très fort de participer aux révoltes et à celle-ci en particulier. Elles y font tout ce que font les hommes : elles se montrent aussi violentes qu'eux dans leur rébellion contre le gouvernement, si ce n'est pas davantage. Johanna Ferrour n'est pas la seule femme à la tête de cette révolte, d'autres sont impliquées. Une femme est ainsi inculpée pour avoir encouragé une attaque contre une prison à Maidstone dans le Kent, une autre tenue responsable du vol d'une multitude de manoirs, laissant les serviteurs trop effrayés pour y revenir ensuite. Même si les femmes sont peu nombreuses parmi les meneurs de la révolte, elles se retrouvent en grand nombre parmi les foules, par exemple 70 dans le SuffolkHogenboom, Melissa. "Peasants' Revolt: The time when women took up arms." BBC News. BBC News Magazine, 14 June 2012. Web. 7 March 2013..
Les femmes ont alors de bonnes raisons de se révolter et de prendre occasionnellement le rôle de meneuses. Les taxes décidées en 1380 sont plus dures pour les femmes mariées et elles démontrent par leurs actes de violence leur haine croissante du gouvernement.
Hrotsvita de Gandersheim Hrotsvita de Gandersheim est une chanoinesse germanique née vers 935 et morte vers 973.. Son œuvre est considérée d'importance majeure car elle est la première autrice des états germaniques., la première historienne et semble être la première personne depuis l'Antiquité à écrire des pièces de théâtre durant le Haut Moyen Âge..
Depuis sa redécouverte vers 1600 par Conrad Celtis, Hrotsvitha est la source d'un intérêt particulier et un sujet d'études pour les féministes, qui commencent à replacer son œuvre dans une perspective féministe, certains argumentant que bien qu'Hrotsvitha ne soit pas une féministe à proprement parler, elle est une figure importante pour l'histoire du féminisme.
Renaissance européenne Restrictions envers les femmes thumb|left|Christine de Pizan enseignant à un groupe d'hommes. Au début de la Renaissance, l'unique rôle et la seule valeur sociale des femmes sont liés à la reproduction..
Ce rôle genré définit l'identité principale d'une femme et représente son seul but dans la vie. Socrate, auquel se réfèrent souvent les humanistes de la renaissance, dit qu'il tolérait sa première femme, Xanthippe seulement parce qu'elle lui avait donné des fils, de la même manière qu'on tolère le bruit des oies parce qu'elles produisent des œufs et des poussins.. Cette analogie a perpétué l'affirmation selon laquelle le seul rôle d'une femme est la reproduction.
À la Renaissance, le mariage définit une femme : elle est celui qu'elle épouse. Jusqu'au mariage, elle reste la propriété de son père. Elle a peu de droits en-dehors de privilèges accordés par un mari ou un père. Il est attendu d'elle qu'elle soit chaste, obéissante, aimable, soumise et qu'elle s'exprime à voix basse, voire qu'elle reste silencieuse. Dans la pièce de 1593 de William Shakespeare La Mégère apprivoisée, Catherina est vue comme impossible à marier en raison de son caractère trop fort et de sa nature têtue et franche, contrairement à sa douce sœur Bianca. Elle est dépeinte comme une rebelle qui a besoin d'être apprivoisée pour se soumettre. Une fois apprivoisée, elle accourt quand Petruchio la convoque, presque comme un chien. Sa soumission est applaudie : elle est désormais reconnue comme une vraie femme, maintenant ..
Il n'est donc pas surprenant que la plupart des femmes soient à peine éduquées. Dans une lettre adressée à Lady Baptista Maletesta de Montefeltro en 1424, l'humaniste Leonardo Bruni écrit : . Leonardo Bruni lui-même pense que les femmes n'ont aucun besoin d'éducation parce qu'elles ne sont pas engagées dans les forums et les grandes discussions sociales pour lesquelles une certaine rhétorique est nécessaire. Dans la même lettre, il écrit :
La littérature de sorcières
À partir du Malleus Maleficarum, l'Europe de la Renaissance voit paraître de nombreux traités sur les sorcières, sur leur nature, leurs pouvoirs et les moyens pour les repérer, les chasser et les punir.. qui contribuent à renforcer et à perpétuer la vision des femmes comme des pécheresses moralement corrompues et à maintenir les restrictions qui leur sont imposées.
Promotion de l'éducation des femmes Cette vision négative des femmes et des restrictions qui pèsent sur elles ne fait pas l'unanimité. Simone de Beauvoir affirme que la première fois que l'on vit une femme prendre la plume pour défendre son sexe fut quand Christine de Pizan écrivit l'Épître au Dieu d'Amour et La Cité des dames, au tournant du .. Un des premiers hommes avocats de la cause des femmes est Henri-Corneille Agrippa de Nettesheim dans De la noblesse et préexcellence du sexe féminin..
Catherine d'Aragon, la première ambassadrice officielle dans l'histoire européenne, passe commande à Juan Luis Vives de l'ouvrage De institutione feminae christianae (L’Instruction de la femme chrétienne, 1523), prônant le droit à l'éducation des femmes. Elle encourage et popularise l'éducation des femmes en Angleterre durant son mariage avec .