La statue du dieu A'a, en reo rurutu , est une sculpture sur bois originaire de Rurutu dans l'archipel des Australes et représentant la divinité A'a. Elle est probablement réalisée entre 1591 et 1647, les premières mentions traçables de l'œuvre datant de 1821. C'est à cette époque que la sculpture est donnée aux missionnaires de la (LMS) par des insulaires pour marquer leur conversion au christianisme. La statue est alors envoyée à Londres, où elle est exposée, d'abord au musée de la LMS, puis au . Depuis 2023, elle est prêtée et exposée au musée de Tahiti et des îles à Punaauia.

La statue est considérée comme une des plus belles sculptures polynésiennes à avoir traversé le temps. Parfois surnommée , elle est reconnue dans les milieux universitaires pour sa singularité et la finesse de son exécution. Elle fut également admirée par nombre d'artistes à l'instar de Picasso ou Henry Moore, qui y trouvèrent une source d'inspiration pour leurs propres créations.

Description vignette|gauche|Détail de la statue montrant la cavité. Forme générale La sculpture représente une figure anthropomorphe en bois de santal, haute de et large de .. Elle est creuse et dispose d'un panneau arrière amovible qui permet d'accéder à l'intérieur. Les bras, posés sur le ventre, sont sculptés en haut-relief. Les jambes sont séparées et légèrement fléchies. La statue n'a ni pieds ni base, et on ignore si elle en avait à sa création. Le bas des jambes, la fesse droite et le bras gauche de la sculpture sont endommagés et le pénis est en grande partie sectionné. Alors que les autres dégâts sont probablement le fait d'une usure naturelle due au temps, le sectionnement du pénis semble quant à lui avoir été délibéré. On ne sait cependant pas si la mutilation est le fait des missionnaires britanniques ou des Polynésiens convertis.

Figures en haut-relief Trente figures plus petites sont sculptées en haut-relief partout sur la statue. Beaucoup sont positionnées de telle sorte qu'elles prennent la place de traits humains comme les yeux, le nez ou la bouche, d'autres ne correspondent à aucun trait particulier. Ces figurines sont sculptées dans deux styles distincts : seize ont une posture droite, les bras au-dessus du torse, tandis que quatorze sont bras et jambes écartés. Il est possible que ces deux allures soient destinées à représenter des formes respectivement masculines et féminines. Les figurines sont réparties symétriquement sur A'a, à l'exception de celles du bas-ventre, où l'on trouve une figurine à posture droite sur le flanc droit de la statue et une figurine aux membres étalées sur le flanc gauche. On ignore si cette asymétrie est délibérée.

Cavité L'intérieur de la statue semble avoir servi de réceptacle de statuettes de « petits dieux », parfois appelés tikis, selon le missionnaire John Williams qui en a décompté vingt-quatre. La tradition orale de Rurutu qui nous est parvenue en dénombre néanmoins trois, symbolisant la Trinité. Dans les deux cas, les statuettes ont disparu, vraisemblablement détruites en 1822. La finalité réelle, ou du moins initiale, de la cavité et la pertinence des objets qui y ont été retrouvés restent quant à elles discutées..

En 2015, lors de recherches effectuées sur la statue, une plume rouge y est retrouvée. Elle a été identifiée comme provenant d'un loriquet de Kuhl, ce qui soutiendrait l'importance de la statue, la couleur rouge de ces plumes étant associée au sacré en Polynésie..

Histoire Premières mentions Les premières mentions écrites attestées de A'a datent de 1821, quand la statue est présentée aux missionnaires de la LMS à Raiatea, deuxième plus grande île de l'archipel de la Société en Polynésie française. Cependant, elle provient de Rurutu, dans l'archipel des Australes plus au sud, où elle avait été fabriquée et où l'on retrouve également sa trace dans la tradition orale locale.

Origine Création La sculpture serait néanmoins bien plus ancienne que ces premières mentions : une datation au carbone 14 effectuée en 2015 suggère que la statue aurait été créée entre 1591 et 1647, voire 1505..

Par ailleurs, selon la tradition de Rurutu, A'a aurait été fabriqué à partir de bois de (Fagraea berteroana), aussi connu sous le nom de bois tabou. Mais les tests effectués en 2015 indiquent plutôt une fabrication à partir de bois de santal, le plus probablement Santalum insulare.

Quant à l'outillage, le plus vraisemblable serait l'utilisation d'outils de pierre taillée. Il est possible que des outils en fer aient également été utilisés si tout ou partie a été fabriqué après l'arrivée des Européens en Polynésie dans les . Pour la finition et le polissage, les insulaires auraient utilisé des râpes en peau de raie ou de requin, des feuilles d'arbre à pain, des coquilles de cauris et de l'huile de coco.

Mythe oral alt=Portrait d'Omai|vignette|253x253px|Portrait d'Omai, personnage possiblement derrière le mythe d'Amaiterai. Selon la tradition orale de Rurutu rapportée par l'ethnologue Alain Babadzan, A'a aurait été sculpté par un certain Amaiterai, qui aurait visité Londres et y aurait rencontré le Dieu chrétien. Dans cette histoire, la cavité contenait initialement trois figures, représentant les trois éléments de la Trinité . Cette interprétation chrétienne de la statue, que l'ethnologue qualifie de tentative de de l'histoire, aurait un objectif double. Le premier serait de nier une conversion extérieure, le récit d'Amaiterai se déroulant avant l'arrivée des missionnaires. Le second serait la réhabilitation d'un passé condamné par l'enseignement de la nouvelle religion.

Il existe une version de ce mythe, rapportée par Michel Brun qui, bien que contestée., fait mention des autres tikis. Ceux-ci auraient été au nombre de trente-neuf (en plus des trois mentionnés ci-haut) et auraient représenté les clans de l'île.

Il a été suggéré qu'Amaiterai serait en fait Omai, célèbre tohunga connu pour avoir été le deuxième Polynésien à se rendre en Europe en 1774. Le nom « Amaiterai » serait en fait dérivé de « Omaiterai », qui veut dire « Omai le Grand » . Une autre tradition orale en fait cependant le fils du roi Teuruarii, de l'île, avant qu'Amaiterai ne devienne lui-même roi après son périple. Cela situerait la statue deux à trois siècles avant le .

Don de la statue Conversion de l'île au christianisme Le don de la statue a lieu à la suite de la conversion des habitants de l'île au christianisme. Les circonstances de l'événement se retrouvent aussi bien dans la tradition orale que dans les récits des missionnaires, même si les versions diffèrent sur quelques points.

En 1821, Rurutu aurait connu une épidémie particulièrement virulente, vraisemblablement introduite par des baleiniers. Ce cas n'est d'ailleurs pas isolé dans le Pacifique à cette époque-là, les voyageurs de passage amenant régulièrement des maladies contre lesquelles ils sont immunisés, contrairement aux populations insulaires. Dans le cas de Rurutu, la Grande Épidémie, telle qu'elle est surnommée, manque de décimer l'île dont la population passe de à . Cette dépopulation est confirmée en 1830 par Jacques-Antoine Moerenhout qui recense sur l'île..

Le phénomène entraîne le départ d'une partie de ses habitants pour Tubuai, afin d'attendre que ce qu'ils croient être la colère des dieux ne s'apaise. Mais la météo les empêche d'atteindre l'île selon la tradition orale . Une des pirogues, menée par le chef Arua, se réoriente ainsi vers le nord et atteint MaupitiL'île est nommée Maurua à l'époque.. Ne connaissant ni l'île ni ses habitants, ils y craignent pour leurs vies mais le roi qui les y accueille les rassure : l'île s'est convertie à un nouveau , . Ce dernier se trouvant à Raiatea, l'expédition s'y poursuitJohn Williams fait mention d'une tentative avortée d'accostage à Bora-Bora en chemin.. Constatant sur ces îles un mode de vie décrit comme plus en plus d'un remède à l'épidémie, les membres de l'expédition arrivés à Raiatea demandent à rencontrer le missionnaire John Williams. L'échange entraine leur conversion au christianisme, qui leur est alors enseigné ainsi que des savoirs occidentaux, principalement la lecture et l'écriture.

Raccompagnés sur Rurutu trois mois plus tard, en , par un navire de la mission et en compagnie de deux pasteurs locaux, ils y relatent leur périple. Dans ce récit, les membres de l'expédition auraient fait le parallèle avec la quête passée d'Amaiterai pour le dieu de la sagesse, qui serait en vérité celui qu'ils ont eux-mêmes rencontré à Raiatea. Ils obtiennent alors du roi Teuruarii l'autorisation d'évangéliser l'île.

Destruction des idoles et don de la statue vignette|redresse=.7|gauche|alt=Portrait du missionnaire John Williams|Portrait du missionnaire John Williams, à qui la statue fut remise.

Dans son adoption du christianisme, Rurutu édicte ses premières lois écrites, parmi lesquelles figure en article 2 la destruction des idoles par le feu. Celle-ci fut effectuée volontairement par la population malgré quelques hésitations ou craintes de certains. La tradition orale mentionne A'a comme étant une exception notable à cette destruction. John Williams rapporte néanmoins que plusieurs autres idoles avaient été offertes aux missionnaires. A'a aurait été épargné car appartenant au roi (dont Amaiterai est l'ancêtre), qui souhaitait rappeler au peuple cette quête passée de la parole de sagesse et du refus de la population d'y croire jusqu'alors.

En 1821, après un nouveau voyage des insulaires à Raiatea, la statue est remise aux missionnaires de la London Missionary Society basés sur l'île en symbole de leur conversion au christianisme. Alors que d'autres idoles sont présentées, A'a attire particulièrement l'attention des missionnaires, qui en font la première description écrite. John Williams décrit la statue comme représentant ou encore comme étant simplement celle du Citation originale en anglais : ..

En 1823, lors du passage du missionnaire John Williams à Rurutu, le roi lui réaffirme la volonté ancestrale de son île de chercher un dieu de la sagesse, justifiant ainsi leur conversion aisée. C'est lors de ce passage du missionnaire sur l'île que certaines traditions orales situent l'offrande de la statue. La raison invoquée pour ce don est alors celle de la reconnaissance du roi et de son peuple envers le missionnaire pour la . Le missionnaire n'en mentionne rien de son côté si ce n'est que le christianisme s'est bien maintenu sur l'île.

Exposition européenne vignette|alt=Illustration du musée de la .|Illustration du musée de la en 1859, A'a y figure dans la vitrine gauche. Après avoir reçu la statue, les missionnaires, qui avaient pourtant coutume de détruire les œuvres païennes, l'expédient à Londres en 1822 pour être exposée au motif de . Cette préservation exceptionnelle se fait probablement en preuve du succès de leur mission évangélisatrice, la LMS ayant connu des débuts mitigés dans le Pacifique. En particulier, la saisie de la sculpture vise à montrer le triomphe chrétien contre l'idolâtrie insulaire que les missionnaires abhorrent. Un autre but, moins avoué, est de générer plus d'adhésions à la société.

À Londres, la statue est exposée dans les collections du musée de la LMS. En 1890, ce musée prête une grande partie de sa collection d'art polynésien, dont A'a, au . Ce dernier acquiert finalement la statue en 1911. Après les , elle figure dans des expositions à travers le monde, à New York, Canberra, Paris ou Londres.

Retour de la statue en Polynésie en 2023 À partir de 2023, la statue revient en Polynésie française, où le British Museum la prête pour une durée de trois ans au musée de Tahiti et des Îles., célébrant ainsi sa réouverture après quatre années de travaux de rénovation..

Interprétation Objet de la représentation Identification