279px|vignette|Régions habitées par les Kawésqars et les Yagans. En gris, frontière entre l'Argentine et le Chili. (Détail de "Pueblos indigenas de Chile")
Les Kawésqars ou Kaweskars (littéralement les « Hommes »), également appelés Alakalufs, Alacalufes ou Alacaloufes, sont un peuple autochtone de la zone australe du Chili. C'était un peuple nomade qui parcourait les chenaux fuégiens de la Patagonie occidentale, entre le golfe de Penas et le détroit de Magellan, se déplaçant aussi dans les chenaux que forment les îles qui sont à l'ouest de la grande île de la Terre de Feu (la péninsule de Brunswick et l'île Wellington, l'île Santa Inés et l'île Desolación) et au sud du détroit.
Étymologies Selon l'historiographie européenne, le terme « Alakaluf » serait une dénomination péjorative dérivée du yagan halakwulup, « mangeur de moules », bien qu'en fait halakwulup signifie « Hommes de l'Ouest aux couteaux en coquilles de moules », ce qui se comprend lorsque l'on sait que les moules cholgas qu'ils ramassaient sont très grandes (jusqu'à 17 cm de long) et ont des valves très solides. Selon Jean Raspail dans son roman Qui se souvient des hommes..., le mot Alakaluf aurait été compris par les Européens comme une forme de mendicité auprès des navires de passage : alakaluf ! alakaluf ! (« donne-moi ! donne-moi ! … »Jean Raspail, Qui se souvient des hommes..., Robert Laffont, Paris, 1986 ., mais tous ces peuples, comme les Polynésiens, ne mendiaient pas : ils souhaitaient échanger des produits frais (et parfois aussi des femmes de condition servile) contre des outils en fer et des armesMichel Le Bris, Dictionnaire amoureux des explorateurs, Plon, Paris 2010.. On a aussi appelé les Kawésqars Pécherais, déformation du terme de la langue kawésqar pektchevé par lequel ils désignaient tout homme étranger, potentiellement dangereux.
Nomades de la mer, ils vivaient sur leurs canots et pirogues, parfois assemblées en catamarans, à la recherche de coquillages et fruits de mer le long de la côte. C'était le groupe ethnique le plus important des Amérindiens de la région fuégienne.
vignette|droite|upright|Fuégien : un natif de la Terre de Feu, vu par Charles Darwin (Second voyage du HMS Beagle). On aperçoit un canoé et une hutte (tchelo). vignette|droite|upright|Famille kawésqar.
Environnement fuégien Géographie Le milieu de vie de ce peuple se trouve sur le versant pacifique des Andes méridionales, sur de long. Il est constitué par une multitude de presqu'îles, d'îles et d'îlots délimitant un labyrinthe de chenaux et de fjords dangereux pour la navigation hauturière, mais accessibles avec leurs embarcations. Cet ensemble constitue : au nord, les archipels de Patagonie occidentale ; au sud, les archipels de la Terre de Feu.
Du golfe de Penas ( de latitude Sud) au cap Horn ( de latitude Sud), ce sont près de de latitude ou ou du nord au sud, à vol d'oiseau.
Il n'y a pratiquement pas de plaines côtières et très peu de plages. Les côtes abruptes des îles et des îlots, là où elles sont abritées des vents dominants, sont recouvertes par une forêt vierge dite magellanique, au-dessus du niveau des hautes marées jusqu'à 300 à 400 mètres de haut. Au-dessus s'étend la zone des marécages, tourbières et lichens. Puis viennent les roches nues, suivies des glaciers et des neiges éternelles. En dessous s'étend l'estran défini par le marnage, principale zone de collecte de la nourriture des Kawésqar.
Les sommets de la Cordillère des Andes culminent à : Fitz Roy ,vignette|Drapeau de la communauté Kawésqar (symboles représentant les peintures rupestres trouvées dans une grotte, le bleu le ciel, le blanc la neige et les glaciers, le vert la forêt) Murallón , Bertrand , Stokes (ou cerro MayoIl existe une controverse sur le nom.), Cordillère Darwin avec le Mont Sarmiento .
Climat Le climat océanique froid et humide de cette région alterne vents violents, pluies et neiges, vagues énormes et de tempêtes furieuses. Les vents y sont d'une violence rarement constatée en d'autres parties du monde, les pluies y sont presque quotidiennes, la température moyenne varie de 0 à pendant la saison froide (hiver austral) et de 5 à pendant la saison chaude (été austral).
Habitués à ce climat, les Kawésqar, à 3 °C la nuit, dormaient traditionnellement nus mais enduits de graisse de phoque ou d'otarie, dans leurs tchelos (huttes), en maintenant leur température constante sans frissonner, serrés les uns contre les autres sous des peaux d'otarie et grâce à un métabolisme accru de 30 à 40 %. Dans les populations humaines acclimatées au froid, la thermogenèse sans frisson, pour lutter contre le froid, n'augmente le métabolisme que de 20 à 25 %.
Faune La faune marine est fort riche. en : coquillages (moules-cholgas, coques, palourdes…), autres mollusques (patelles, céphalopodes), oursins, crustacés (balanes, crevettes, pollicipes…) et poissons ; oiseaux en quantité (manchots, canards et oies sauvages, mouettes, pétrels et goélands) et leurs œufs ; mammifères marins (cétacés échoués, phoques et otaries) qui ont, pendant des millénaires, fourni aux pêcheurs des archipels à la fois leur alimentation de base et une partie importante de la matière première de leur équipement (os, coquilles, cuir, fourrures).
La faune de la forêt, en revanche, est très pauvre : quelques cervidés (huémuls) dans les grandes îles et sur le continent avec quelques carnassiers (pumas) et seulement, sur le continent, des camélidés sur les côtes de la Terre de Feu et de l'île Navarino. Il subsiste des ragondins et des loutres à l'embouchure des rivières.
Flore À 2 à au-dessus du niveau des marées, la forêt magellanique est un entrelacs d'arbres rabougris et pourrissants. Les quelques grands arbres (coïgue) sont assaillis par des lianes immenses, des lichens et des mousses. C'est un milieu hostile à l'homme, les expéditions à venir, après Magellan, en feront la triste expérience.
La flore marine est caractérisée par de grandes algues brunes ou (Wiro) qui balisent les côtes dangereuses et signalent le sens et l'intensité des courants.
Origine
thumb|250px|left|Vue partielle du territoire kawésqar thumb|250px|Détroit de Magellan et territoire des kawésqar
La zone de nomadisation des Kawésqars était immense, mais on peut dire qu'ils tournaient autour de deux points : l'un sur la rive sud du détroit de Magellan, l'île Clarence ; l'autre dans la partie sud du golfe de Penas, sur l'îlot Solitaire dans l'archipel de las Guaitecas.
La raison de leurs passages à ces deux points est l'obtention du feu : les Kawésqars en avaient besoin soit pour cuire leurs aliments, soit pour se chauffer lorsque les températures descendaient en dessous de zéro. En effet, ces deux points sont des gisements de pyrite de fer, minéral dont ils tiraient les étincelles qui enflammaient leurs combustibles (lichens, graisse de baleine, bois séchés).
Histoire On estime que les ancêtres des Kawésqars occupent leur aire de nomadisation depuis environ . Il y a deux hypothèses au sujet de leur arrivée, venant du nord, dans leur habitat. L'une est qu'ils auraient suivi par la mer la voie des chenaux chilotes, qu'ils franchirent vers le sud, traversant l'isthme d'Ofqui. L'autre dit qu'ils seraient arrivés par voie de terre d'abord sur les rives du détroit de Magellan et que de là, ils auraient suivi vers l'ouest les canaux de la Patagonie jusqu'au golfe de Penas.
La rencontre des Kawésqars avec les découvreurs européens est récente. Comme ailleurs, l'arrivée des hommes blancs signifia l'introduction de maladies jusque-là inconnue (comme la grippe), des armes en fer, voire à feu (qui firent des ravages dans les conflits entre clans) et des boissons alcoolisées.
Premiers contacts À la charnière de deux siècles (), des récits de navigateurs égarés font état de « rencontres curieuses » dans des mers australes. Le prince portugais Henri le Navigateur, à Sagres, pressentait un passage vers l'ouest. Les récits sont soigneusement compilés, analysés et recoupés à Nuremberg par le géographe Martin Behaim. Quelques initiés soupçonnent le passage vers la mer de l'ouest. La fantastique Terra incognita recule devant ces récits.
Les premiers Européens arrivant en contact avec les Kawésqars seront, après le voyage de Magellan, les Espagnols de l'expédition de García Jofre de Loaísa. Ceux-ci aperçurent des indigènes le , vraisemblablement des Kawésqars, sur la côte sud de l'extrémité occidentale du détroit de Magellan EL 22 DE ABRIL DE 1526 LOS ESPAÑOLES VISUALIZAN A CANOEROS FUEGUINOS EN EL ESTRECHO :
Les circumnavigateurs C'est l'époque où Christophe Colomb aborde l'Amérique. En 1513, Balboa traverse l'Isthme de Panama. En 1550, Pedro de Valdivia longe la côte du Chili et atteint le golfe de Penas, désert. Enfin, Fernand de Magellan, commandant cinq navires espagnols, arrive dans l'hiver austral 1520. Il hivernera à Puerto San Julián, sur la côte de Patagonie. Il pénètrera dans le détroit éponyme et croisera, dans le second goulet, une pirogue. Estimant que les gestes et cris des indigènes du rivage étaient hostiles, l'amiral fera tirer au canon sur eux : ils répliquèrent par des flèches qui ne portèrent pas.
Pourtant, après Magellan, de 1526 à 1560, plusieurs tentatives échouèrent pour pénétrer le dédale d'îles et de chenaux : Sebastián Elcano (1526) ; Sébastien Cabot (1536) ; amiral Alcoçoba (1533) ; Francisco de Camargo (1540) ; Juan Ladrillero (1560) : début des reconnaissances du labyrinthe des chenaux.
Premier établissement vignette|Hutte kawésqar tchelo vignette|Canoé kawésqar vignette|Utilisation du canoé par les kawésqar Pedro Sarmiento de Gamboa, venant du Pérou, va parcourir le détroit de Magellan d'ouest en est. Il revient de Cadix le avec le seul navire restant. Il installe la « Colonia del nombre de Jesús » au Cap Virgenes puis un nouveau camp plus sûr, la « Ciudad del Rey Don Felipe », situé plus à l'ouest dans le détroit au sud de l'actuelle ville Punta Arenas. Ces colonies ne purent survivre à la rigueur du climat et à la malnutrition, car les colons considéraient les autochtones comme des « païens » et des « bêtes sauvages » n'ayant rien à leur apprendre, et leur mépris déboucha rapidement sur un état de guerre : les colonies furent attaquées et pillées par les Kawésqars qui subirent les tirs ordonnés par le capitaine général Andrés de Viedma.
Après la mort du dernier survivant européen, les Kawésqars considérèrent les colonies désertées comme des ressources de matériaux et alimentaires, démontant les bâtiments et faisant des corps mal enterrés du cimetière et de celui d'une femme pendue au gibet comme « sorcière », le même usage gastronomique que d'une baleine échouée faisandée. Ils bénéficièrent aussi de tous les objets en fer abandonnés (haches, couteaux, épées...). Puis ils marquèrent ces endroits comme tabou, mais furent surpris par une arrivée inopinée d'Européens avant de quitter les lieux. Lorsque ces Européens s'aperçurent de ce qui était pour eux du pillage, de la destruction gratuite et du cannibalisme, ils en furent horrifiés et écœurés : la réputation de « bêtes féroces » des Kawésqars en fut renforcée. En 1586, le navigateur et corsaire anglais Thomas Cavendish découvrit trois survivants européens dans les restes du fort de la qu'il renomma Puerto del Hambre Susana Bandieri, Historia de la Patagonia, , Buenos Aires, Sudamerica, 2009, . Il se livrera, avec ses marins, à une chasse à l'homme vengeresse et systématique sur les Kawésqars.
Suite des contacts Au , quand s'établirent les premiers contacts avec l'homme blanc, la population était estimée à .
À la fin du , la zone commença à être fréquentée par un grand nombre de navires baleiniers et de chasseurs de phoques, pour la plupart britanniques et nord-américains. À partir de cette époque, les Kawésqars, déjà en partie décimés, commencèrent à contracter les maladies qui les conduiront à leur déclin numérique.
Premières observations