L'esclavage en Roumanie (en ) existe sur le territoire de l'actuelle Roumanie depuis l'Antiquité.

Au Moyen Âge, au , apparaissent en Europe orientale deux formes de servitude. vignette|Famille rom nomade en Moldavie, Auguste Raffet, 1837 D'une part, dans l'esclavage proprement dit (sclavie ou δουλεία - dzoulía dans les documents phanariotes en grec), l'esclave est comme un animal domestique dépourvu de tout droit : ce statut était issu de la traite orientale pratiquée au moyen de raids par les Mongols, les Nogaïs et les Tatars, notamment ceux du Khanat de Crimée, dans l'Europe du Sud-Est, au détriment des populations paysannes et des Roms non-musulmans, pour les revendre aux OttomansBernard Lewis, Race and slavery in the Middle East : an historical enquiry, Oxford University Press, New York 1990, .Christian Delacampagne, Histoire de l'esclavage. De l'Antiquité à nos jours, Paris, Le livre de poche, 2002, éd. , p. 108.

D'autre part, dans la robie appelée εργατεία ou υποτέλεια (ergatie, hypotélie dans les documents phanariotes en grec), le rob (εργάτος - argat, ou xоло́п - kholop en slavon) peut vendre et racheter sa propre liberté, avoir des possessions, se marier et vendre sa force de travail ou ses productions moyennant le payement d'une taxe (dajdie) au détenteur des droits de robie dont il dépendait : c'est une servitude personnelle de type féodal, statut de la majeure partie des Roms de Russie, Pologne, Lituanie (dont l'actuelle Ukraine), Hongrie, Transylvanie, Moldavie, Valachie, Bulgarie et Serbie. Venus d'Asie centrale par la steppe eurasienne, beaucoup de ces Roms demandèrent protection aux boyards et aux monastères de ces pays, sous l'égide desquels ils exercèrent leurs métiers traditionnels y compris après la conquête ottomaneLe film Latcho Drom de Tony Gatlif évoque l'évolution géographique des groupes de roms au cours du temps..

Le mot robie ressemble à la fois à l'endonyme Roms (« gens, êtres humains ») et au mot slave robota (« travail »)Stéphane Zweguintzow, « Les Roms dans la C.E.I. », Échos de Russie n° 24, jan.-février 1995, p. 16, .. Au , la plupart des groupes de Roms se trouvaient dans le statut de robieLa présence des Roms sur l'actuel territoire de la Roumanie a été mentionnée pour la première fois dans un document datant du 3 octobre 1385, par lequel Dan , prince de Valachie, donnait au monastère de Tismana les droits de robie de de roms ; en 1428, le voïvode moldave Alexandre le Bon transfère les droits de robie de roms au monastère Bistrița en Moldavie.. Le mot robie est souvent traduit en français et en roumain moderne par « esclavage », mais contrairement à l'esclave, un rob n'appartenait pas à un particulier mais à un voïvode, un boyard ou un monastère, et il pouvait racheter lui-même sa liberté, et la revendre ailleurs : c'est pour cela que traditionnellement les Roms portent leur or sur eux, bien visible, sous forme de colliers, bijoux ou dents, afin de montrer leur solvabilité et leur capacité à se racheter. Il est la marque de leur dignité. Beaucoup de Roms sont alors orpailleurs, domestiques et ouvriers agricoles.

La robie et l'esclavage, confondus dans beaucoup de sources secondaires, sont graduellement abolis les années 1840 et 1850. En 1746 le hospodar Constantin Mavrocordato les abolit en Valachie. En Transylvanie et en Bucovine, qui faisaient alors partie de la monarchie des Habsbourg, l'abolition fut promulguée par ces derniers en 1783. Le hospodar moldave Ioan Sturdza prononce l'abolition en Moldavie en 1823Jean-Pierre Liégeois (fondateur du Centre de Recherches Tsiganes de l'université Paris 5), Tsiganes, Éditions Maspero/La Découverte, 1983 et 'Roms et Tsiganes, Édition La découverte, coll. Repères..

L'abolition de la robie et de l'esclavage a été obtenue au terme d'une campagne menée par de jeunes révolutionnaires influencés par les idées des Lumières comme Mihail Kogălniceanu qui a rédigé la législation relative à l'abolition en Moldavie. En 1856, dans l'ensemble de ce qui est actuellement la Roumanie, y compris dans les territoires ottomans (Dobroudja), les robs et esclaves de toute catégorie étaient affranchis.

Après l'abolition, il y a eu des tentatives (à la fois de l'État et de personnes privées) pour sédentariser les nomades et pour intégrer les Roms dans la société roumaine en voie d'urbanisation.

Origines de la robie

Les circonstances de l'apparition de la robie dans les principautés danubiennes ne sont pas connues. L'historien Nicolae Iorga la relie à l'arrivée des Roms pendant l'invasion mongole de l'Europe en 1241 et a considéré leur servitude comme un vestige de cette époque, les boyards achetant des Roms aux Mongols et perpétuant leur statutAchim (2004), p.27-28.. D'autres historiens considèrent qu'ils sont tombés en servitude à la suite de leur capture lors des défaites des Tatars, dont ils étaient les vassaux. La pratique de l'esclavage des prisonniers peut également avoir été empruntée aux Mongols. L'origine ethnique des « esclaves des tatars » (татарске цыгане ou tatarítika Roma) est inconnue, mais ils ont pu être capturés parmi les Tatars de la Horde d'Or, parmi les Cumans, ou être des captifs achetés ou pris comme butin aux Tatars et aux CoumansAchim (2004), p.27-28; Ştefănescu, p.42..

Il est possible qu'une partie des Roms aient été esclaves ou soldats auxiliaires des Mongols ou des Tatars, mais beaucoup d'autres, appelés Tziganes (mot grec) sont venus des Balkans à la fin du , peu après l'indépendance des principautés danubiennes vis-à-vis de la Hongrie. À ce moment-là, l'institution de la robie était déjà établie en Moldavie et peut-être dans les deux principautésAchim (2004), p.29; Ştefănescu, p.41, 42. mais l'arrivée des Roms en a fait une pratique répandue. Comme en témoigne le lexique courant de la langue romani, la population Rom a pu s'enrichir d'exclus et d'opprimés de toute origineAchim (2004), pp.28-29..

Dans l'Europe médiévale, servage et esclavage étaient des pratiques courantes, en Europe de l'Est comme ailleurs. Les païens en particulier (or, à leur arrivée en Europe, beaucoup de Roms l'étaient) ont été asservis ou pris comme esclaves par les monothéistes chrétiens (Royaume de Hongrie, Russie), juifs (Khazars, Karaïmes, Mizrahites) ou Musulmans (Tatars de Crimée, Circassiens, Turcs ottomans)Achim (2004), p.28..

Il y a une incertitude sur la question de savoir si, avant d'y devenir robs, les Roms sont venus en Transylvanie, Valachie et Moldavie en tant qu'hommes libres ou en tant qu'esclaves. Dans l'Empire byzantin, ils étaient serfs de l'ÉtatPhédon Koukoulis, Vie et société byzantine tome III, : les byzantins non-libres (en grec : « Βυζαντινών Βίος και πολιτισμός - Οι Βυζαντινοί Αιχμάλωτοι ») éd. Papazikis, décembre 1949, , ce qui suggère qu'avec le recul des Byzantins et la chute de Constantinople, ils ont pu arriver dans les principautés danubiennes en tant que serfs et changer ainsi de « maîtres »Achim (2004), p.29-30.. Une explication alternative, proposée par l'historien roumain Panaitescu, est qu'à la suite des croisades, une importante route commerciale Est-Ouest passait par les États roumains dont les boyards locaux asservissaient les Roms à des fins économiques, par manque de main-d'œuvre. Cependant, cette théorie est discréditée par le fait que la robie est attestée avant que la route commerciale ne prenne de l'importance.

Une légende rapporte que les Roms sont venus dans les principautés roumaines à l'invitation du souverain moldave Alexandre le Bon, qui leur aurait accordé dans une charte de 1417 . Cependant, la plus ancienne référence connue à cet évènement se trouve dans les écrits de Mihail Kogălniceanu. Aucune trace de cette charte n'existe, elle est généralement considérée comme une mysticationMarushiakova and Vesselin, p. 90..

L'historien Neagu Djuvara émet lui aussi l'hypothèse également que des groupes roms sont venus dans les deux pays en tant qu'individus libres et ont été réduits en esclavage par l'aristocratie (les hospodars les boyards)Djuvara, p.267.

Le tout premier document attestant la présence de Roms en Valachie remonte à 1385 et les identifie par le mot aţigani (de athiganoi, mot grec pour « hérétiques », et l'origine du terme roumain ţigani, qui est synonyme de « gitan »)Djuvara, p.267; Ştefănescu, p.42. Le document, signé par le prince Dan I, attribue 40 sălaşe (hameaux ou habitations) d'aţigani au monastère de Tismana, il s'agit de la première trace d'une telle donationŞtefănescu, p.42. En Moldavie, l'institution de l'esclavage est attestée pour la première fois dans un document de 1470, par lequel le prince moldave Stephan le Grand affranchit Oană, un esclave tatar qui avait fui vers la PologneAchim (2004), p.36.

L'anthropologue Sam Beck soutient l'idée que la mise en robie des Roms s'expliquent le plus probablement par la pratique consistant à garder des prisonniers de guerre comme captifs, laquelle qui a une longue histoire dans la région, et que, au départ, les Roms libres et asservis ont coexisté sur ce qui est devenu le territoire roumainBeck, p.56..

Certaines sources primaires appuient cette thèse. Par exemple, en 1445, Vlad Dracul ramène en Valachie depuis la Bulgarie 11 000 à 12 000 personnes « qui ressemblaient à des Égyptiens », vraisemblablement des Roms. Une chronique moldave en langue allemande rapporte qu'en 1471, après la victoire d'Etienne III contre une force valaque dirigée par le prince Radu le Beau à Soci, « il a emmené avec lui en robie 17 000 Tsiganes » (les chiffres sont probablement exagérésBeck, p.56; Ştefănescu, p.42).

Conditions serviles

Catégories d'asservis Les principautés danubiennes sont pendant la majeure partie de leur histoire, le seul territoire d'Europe orientale et centrale où la servitude des Roms est légiféréeGuy, p.44.

Traditionnellement, les robs roms sont divisés en trois catégories. Le groupe le moins nombreux est celui des robs appartenant aux hospodars (Princes régnants) : les ţigani domneşti (« Tsiganes princiers ») : en fait, ils appartenaient à l'État. Les ţigani mănăstireşti (« Tsiganes abbatiaux ») sont la propriété des monastères orthodoxes roumains et grecs. Les ţigani boiereşti (« Tsiganes seigneuriaux ») appartenaient aux boyardsDjuvara, p.267; Guy, p.43-44. Le statut des ţigani domneşti étant meilleur que celui des Tziganes des boyards ou des monastères, car ils étaient libres d’aller et venir et de vendre leurs services artisanaux ou agricoles à leur gré, payant tous les ans une redevance au souverain pour ce droit. Ils pratiquent toutes sortes de métiers : commerçants ambulants, forains, ferronniers, forgerons, rétameurs, bûcherons, maquignons, fossoyeurs, chiffonniers, saltimbanques, musiciens. C'est pourquoi nombre de robs offerts, prêtés ou loués par le prince à des propriétaires privés ou à des monastères, se sont enfuis et ont rejoint les robs du prince, ce qui donnait lieu à procès et compensationsMarushiakova and Vesselin, p. 103. vignette|Un forgeron rom et sa forge en Valachie, Dieudonné Lancelot, 1860 vignette|Orpailleurs roms au travail