Arvire et Évélina (ou, selon l'orthographe d'époque utilisée dans le livret original, Arvire et Evélina) est un opéra en français d'Antonio Sacchini, qui fut mis en scène pour la première fois à Paris, le , dans le cadre des programmes de l'Académie royale de musique. Elle a la forme d'une tragédie lyrique en trois actes, sur un livret de Nicolas-François Guillard et constitue la dernière œuvre écrite par Sacchini, restée inachevée en raison de la mort subite du compositeur en . La musique manquante a été ajoutée par le « batteur de mesure » (chef d'orchestre) de l'Opéra, Jean-Baptiste Rey.

Genèse Le livret Arvire et Évélina est le cinquième opéra français de Sacchini et le quatrième fruit de sa collaboration avec Guillard, son librettiste préféré à Paris. L'ouvrage est librement inspiré d'un événement historique : la résistance de l'ancien roi britannique Caratacus contre l'invasion romaine au premier siècle de notre ère. Guillard a basé son texte sur Caractacus, un poème dramatique de l'écrivain anglais William Mason, publié en 1759. Le poème s'était avéré être un véritable succès d'édition, grâce à la mode du monde celtique qui s'affirmait de plus en plus dans la seconde moitié du , avec une référence particulière aux figures des anciens druidesRonald Hutton Blood and Mistletoe: The History of the Druids in Britain (Yale University Press, 2009), Chapitre 3: "The Druids Take Over". Hutton analyse la pièce de Mason p. 3 et suiv.. Mason avait emprunté le nom du grand prêtre druide, Modred, au célèbre poème The Bard, de son ami Thomas Gray. En 1776, il avait adapté son œuvre pour une pièce à Covent Garden avec musique de scène de Thomas ArneRushton, pp.222-223. Le texte de la version 1776 se trouve en ligne dans Internet Archive..

Guillard a librement retravaillé le travail de Mason, en changeant l'intrigue et de nombreux détails. Par exemple, il a introduit le repentir final du « méchant » de la situation, Vellino, estimant que les goûts du public français exigeaient une fin heureuse, et, afin d'éviter une cacophonie ridicule en musique, il a radicalement changé la plupart des noms, arguant que le manque d'exactitude historique ne devait susciter guère d'inquiétude, étant donné qu'il s'agissait d'événements sans rapport avec l'histoire de la patrie française et en tout cas certainement peu connus en dehors des cercles spécialisés. Ainsi, Caratacus est devenu « Arvire », Elidurus « Irvin », Cartismandua « Élfrida », et Aulus Didius « Messala »Rushton, pp.222-223; Pitou, p. 55. Dans l'« Avertissement » au livret imprimé Guillard a écrit : « Quant aux changements de noms, ce sujet n'étant point national pour tous, et d'ailleurs étant peu connu, j'ai cru que le seul point nécessaire étoit de conserver les mœurs et les différentes passions des personnages qui agissent dans la pièce. Je craignois aussi que les noms de Caractacus, Elidurus, Cartismandua, Aulus-Didius etc. ne chagrinassent l'oreille, surtout prononcés en musique »..

La mort de Sacchini et la partition inachevée Sacchini avait déjà achevé la composition d'une grande partie de la partition dArvire au cours de l'année 1786, lorsqu'il créa plusieurs pièces au clavecin à sa patronne, Marie-Antoinette, reine de France. Puis, cependant, il devint l'objet d'intrigues de cour visant, avec succès, à empêcher l'exécution de son opéra précédent, lŒdipe à Colone, à Fontainebleau. La déception qui s'ensuivit contribua probablement à provoquer sa mort subite le , à l'âge de cinquante-six ansGazzette musicale de Paris, 1833, numéro 12, citée dans Francesco Florimo (books.google), pp. 426-427.. Les circonstances dans lesquelles se déroule l'événement déterminent une vague de faveur du public parisien envers le compositeur et favorisent l'énorme succès qui accueille la première représentation publique de lŒdipe à l'Opéra, en .

Dans cette situation, la direction de lAcadémie Royale de Musique manifeste immédiatement son intérêt pour la mise en scène dArvire et Évélina, quoique le troisième acte soit en grande partie inachevéDratwicki, p.32. Marie-Antoinette était impatiente de voir l'œuvre représentée et aurait souhaité que la tâche de l'achever soit confiée au compatriote et vieil ami de Sacchini, Niccolò Piccinni, malgré la rivalité qui les avait récemment divisés. Au contraire, la direction de lOpéra, tenue par le compositeur Antoine Dauvergne, aurait préféré le musicien allemand Johann Christoph Vogel. Finalement, aucun des deux concurrents n'est choisi. L'honneur revient plutôt au directeur de l'orchestre du théâtre, Jean-Baptiste Rey. Sa plus grande force était d'avoir déjà la partition en main. En effet, il avait d'abord convaincu le propriétaire et le domestique de Sacchini de la lui donner en garde, empêchant ainsi toute saisie par les autorités. Puis, il avait prétendu avoir été mandaté directement par Sacchini sur son lit de mort, produisant, à titre de preuve, une donation à signature du compositeur. Bien que le document soit dénué de valeur légale, Rey parvient à l'emporter en faisant appel à la reine et aux sentiments xénophobes régnant dans les cercles de lOpéra, qui n'aimaient guère que la mission puisse aller à un compositeur étranger. Évidemment, comme Melchior Grimm l'a noté avec ironie, il y avait ceux qui partageaient l'idée de Rey que « c'était une insulte faite aux musiciens français que de charger un Italien du soin d'achever l'ouvrage d'un compositeur italien »Dratwicki, pp.33-34 (y compris la citation de Grimm) ; Sauvé, p.127..

Histoire du travail Arvire et Évélina fut jouée pour la première fois le jeudi et ne fut reprise que le . Elle fut ensuite donnée dix autres fois la même année et sept en 1790. Entre 1792 et 1799, il y eut encore 14 représentations, suivies de 37 autres dans la période entre 1801 et 1810. L'œuvre fut ensuite retravaillée et réduite en deux actes à mettre en scène en conjonction avec d'autres œuvres au cours des ans 1820-1821Pitou, p.54. Le livret de l'édition de 1820 est disponible en ligne sur Gallica, B.N.F... Il a été entendu pour la dernière fois à Paris en 1827, atteignant un total respectable de 95David DiChiera, Sacchini, Antonio (Maria Gasparo Gioacchino), dans Stanley Sadie (éd), The New Grove Dictionary of Opera, Grove (Oxford University Press), New York, 1997., IV, p. 115, .

L'œuvre a été traduite en italien par Lorenzo Da Ponte et jouée au King's Theatre de Londres le . Ce fut un succès, avec treize représentations cette année-là et cinq en 1798. Da Ponte a été félicité pour la fidélité inhabituelle de sa traduction. Il a également pu doubler ses bénéfices en publiant son propre livret traduit, sous le titre d'''Evelina, or the Triumph of the English over the Romans, et en le mettant en vente au public du théâtreHodges, p.149; Fenner, p.284. De plus, Hodges soutient que la musique des représentations londoniennes a été adaptée par Joseph Mazzinghi, tandis que les résultats bibliographiques rapportés par Fenner attribuent cette tâche à Vincenzo Federici. Le livret a été réimprimé en 2010 par Gale Ecco, Farmington Hills (USA), , et il est désormais accessible en ligne sur Books Google.).

Musique Rey a complété la partition en réutilisant des extraits d'œuvres précédentes de Sacchini. Selon Spire Pitou, « trois ou quatre morceaux dArvire et Évélina sont devenus très populaires auprès du public, par exemple Le voila, ce héro qui combattait pour nous. Mais c'est l'air Ô jour affreux qui a frappé les spectateurs le plus profondément »Pitou, p.55.

De l'avis de Giorgio Pestelli, il n'y a pratiquement aucune tentative dans la musique de Sacchini pour correspondre au romantisme primordial du texte littéraire : « Avec une grande promptitude, Guillard avait présenté à Sacchini un livret imprégné de la première sensibilité romantique, en rassemblant l'étreinte de la nature et de la nuit (« J'aime la sombre horreur de ce séjour sauvage » chante le barbare Arvire), la grâce de la terreur, Ossian, les forêts bretonnes ; mais ce romantisme ne passe pas dans la musique qui reste orientée vers le style héroïque, avec des cadences carrées et de larges intervalles ; ce n'est que dans les chœurs des bardes que l'on perçoit des attardements plus intéressants, ainsi que dans la « symphonie douce et majestueuse » en mi bémol majeur du deuxième acte, imprégnée de cette solennité sacerdotale et maçonnique qui, deux ans plus tard, résonnera dans la Flûte enchantée de Mozart »Pestelli, pp.89-90. En Italien: .

Personnages et interprètes DistributionTypologie vocalePremière mondiale, D'après l'éditione originale du livret.Arvire, roi des Siluresbasse-tailleAuguste-Athanase (Augustin) ChéronÉvélina, fille d'ArviresopranoAnne Chéron (née Cameroy)Irvin, prince britannique, fils cadet d'Élfrida, reine de LénoxténorÉtienne LainezVellinus, prince britannique, fils aîné d'Élfrida, reine de LénoxbarytonFrançois LaysMessala, général romainbasse-tailleMoreauModred, chef des druidesbarytonLouis-Claude-Armand Chardin (« Chardiny »)Un bardeténorMartinUn romainbasse-tailleChâteaufortChœur : Druides, bardes, soldats romains, soldats britanniques

Sujet L'œuvre se déroule sur l'île de Mona (Anglesey).

Acte I Scène : « Le Théâtre représente un clair de Lune , au travers d'un bocage formé par des chénes [sic] ; on voit la Mer agitée. De chaque côté de la Scène sont des rochers. »Le général romain Messala et ses troupes recherchent le roi britannique Arvire pour le capturer et le faire prisonnier à Rome. Les princes Irvin et Vellinus, fils de la reine de Lénox, Élfrida, britannique mais une alliée récente de Rome, communiquent à Messala l'inanité de ses recherches : retranché dans sa cachette sur l'île de Mona, Arvire est à l'abri des armes ennemies. « Si l'on ne peut soumettre Arvire, par la ruse du moins on pourra le réduire », rétorque Messala. Puis il invite les deux princes à l'aider en suivant les traces de leur mère. Vellinus accepte de trahir Arvire, tandis qu'Irvin est contrarié par l'attitude indigne de son frère. Une fois que les deux ont quitté les lieux, les druides dirigés par Modred entrent pour célébrer leurs rituels sacrés. Modred invite chacun à faire tout son possible pour protéger Arvire des Romains. Quand ce dernier vient, accompagné de sa fille Évélina, il est désespéré, vainement réconforté par la fille. En effet, les Romains, après l'avoir vaincu au combat, ont fait prisonnière sa femme. Certains des druides entraînent alors Irvin et Vellinus sur scène, capturés alors qu'ils se cachent dans les environs, et Vellinus se déclare porteur, avec son frère, des nouvelles de leur mère, désormais prête à s'allier avec Arvire contre les envahisseurs. Ils prétendent avoir pour mission de l'emmener avec eux pour le placer à la tête de l'armée. Le roi se laisse tromper lorsque Vellinus lui dit qu'il a réussi à arracher sa femme aux Romains et qu'il montre dans sa main, pour preuve, la bague de la femme. Rassuré, Arvire suit Vellinus avec impatience.