Krazy Kat, parfois dénommé Krazy & Ignatz dans certaines éditions, est un comic strip américain créé par l'auteur de bande dessinée George Herriman qui met en scène un chat insouciant nommé Krazy et une souris au caractère bien trempé nommée Ignatz. Krazy nourrit un amour non réciproque pour la souris, qui cherche constamment à lui jeter des briques à la tête, ce que Krazy interprète comme un signe d'affection.

Publié originellement la semaine et le week-end, de 1913 à 1944, dans le New York Evening Journal dirigé par William Randolph Hearst, il mêle nonsense (humour absurde) ., poésie et insouciance enjouée, ce qui en a fait l'une des séries préférées des passionnés et des critiques de bande dessinée depuis plus d'un siècleShannon (2005) p. 26..

Esthétique vignette|gauche|240px|Ignatz, le sergent Pupp, Krazy Kat et la brique (22 avril 1922). Les strips sont centrés sur une relation triangulaire entre son personnage éponyme, un chat noir innocent et désinvolte de sexe indéterminé, son antagoniste Ignatz Mouse, et le sergent Pupp (Officer Pupp), officier de police. Krazy est transi d'amour pour Ignatz mais celui-ci le méprise, et passe son temps à chercher à lui lancer une brique à la tête, ce que Krazy interprète comme une preuve d'amour. Pupp, en tant que garant de l'ordre de la région de Coconino, fait tout pour empêcher Ignatz d'arriver à son but et enferme bien souvent la souris en prison.

En dépit de la simplicité de l'intrigue, la peinture détaillée des personnages, la complexité de l'œuvre, à laquelle s'ajoute la grande créativité verbale et visuelle d'Herriman, font de Krazy Kat l'une des premières bandes dessinées à avoir été considérée comme de l'art par les intellectuelsKramer (1982). Gilbert Seldes, célèbre critique d'art de l'époque, écrivit en 1924 un long panégyrique de la bande, la qualifiant de « travail artistique le plus amusant, fantastique et satisfaisant de l'Amérique contemporaineSeldes (1924), p. 231. ». Le poète renommé e. e. cummings, autre admirateur de George Herriman, écrivit l'introduction du premier album de Krazy Kat e.e. cummings, « Krazy Kat », introduction au recueil posthume de George Herriman, Krazy Kat, New York : Henry Holt & Co, 1946. Traduit dans Les Cahiers du Musée national d'art moderne n°64, Paris : Centre Georges Pompidou, été 1998.. Plus récemment, beaucoup de scénaristes et dessinateurs constatent que le strip a eu une influence majeure sur leurs œuvres.

Malgré cette fortune critique, Krazy Kat est longtemps resté mal édité. Ce n'est qu'à la fin des années 2000 que, grâce au travail de Fantagraphics, l'intégralité des pages du dimanche est devenue disponible. Les daily strips sont en 2011 toujours non réédités pour la plupart. Dans le monde francophone, Futuropolis a publié quelques volumes dans les années 1980, faisant fi des grandes difficultés de traduction de l'œuvre. Les droits de l'édition Fantagraphics ont été achetés en 2009 par Les Rêveurs qui sortent un premier volume (1925-1929) en .

Résumé vignette|300px|droite|Page dans laquelle Krazy veut comprendre pourquoi Door Mouse, personnage secondaire, porte toujours une porte. Publié le , 1922. L'action de Krazy Kat se déroule dans une version hautement stylisée du comté de Coconino, en Arizona. Herriman décore la page avec des paysages évoquant le Painted Desert qui y est situéHeer (2006), pp. 41-45., et ces arrière-plans ont tendance à changer comme au théâtre, même lorsque les personnages restent en place. Les passages de récit mêlent une prose enjouée et souvent allitérative avec une sensibilité poétique. Dans ses pages du dimanche, Herriman expérimente des mises en page atypiques (cadres de formes changeantes), afin de mieux servir la narration.

Malgré la simplicité de l'intrigue, Herriman réussit toujours à se renouveler. Une source inépuisable de gags est la manière dont Ignatz parvient à déjouer la vigilance du Sergent Pupp pour parvenir à ses fins : cabosser d'une brique la caboche du Kat (avec, souvent, la complicité de ce dernier). L'intervention d'autres personnages (des habitants du comté de Coconino, eux aussi animaux anthropomorphiques) ou des forces de la nature, donnent de temps à autre une tournure inattendue aux histoires. Dans d'autres strips, les déclarations simplistes de Krazy énervent tant la souris qu'elle va chercher une brique dans la dernière case. On trouve aussi de l'humour auto-référentiel : dans un strip, le sergent Pupp, après avoir arrêté Ignatz, réprimande le dessinateur pour ne pas avoir fini de dessiner la prisonDe Havenon et al. (1986), p. 97..

En son temps, la série de Herriman ne rencontre pas un très grand succès : beaucoup de lecteurs sont gênés par son refus iconoclaste de se conformer aux conventions du comic strip qui prescrivent de ne présenter que des gags simples. Mais grâce au magnat de l'édition William Randolph Hearst, qui adore Krazy Kat, elle peut continuer à paraître dans ses journaux, parfois directement sous ses ordresSchwartz (2003), p. 8-10..

Personnages Krazy Kat Krazy Kat est un chat noir avec des oreilles rectangulaires (parfois avec les extrémités repliées) et portant un ruban rouge noué au cou. Un peu simple d'esprit et très curieux, il vit sa vie nonchalamment dans le comté de Coconino. Il parle dans un argot hautement stylisé (« A fowl konspirissy - is it pussible ? ») évoquant l'anglais, le français, l'espagnol, le yiddish et d'autres langues. Exprimant son inaltérable bonne humeur en chanson et en danse, Krazy est éperdument amoureux d'Ignatz, et pense que les briques par lesquelles celui-ci répond à cet amour expriment une réciprocité sentimentale. Krazy n'a aucunement conscience de la féroce rivalité entre Ignatz et le sergent Pupp, et croit que les fréquentes arrestations de la souris par le chien ne sont qu'un innocent jeu de gendarme et voleurs (« Chak foie ke je les vois s'amouzer enzemble, c'est Ignatz ky perd« Ever times I see them two playing games togedda, Ignatz seems to be It. », FA1925, page 62.. »). Lorsque Ignatz est arrêté avant d'avoir pu lancer sa brique, Krazy cherche désespérément son « zéro » et se demande où il a bien pu passer.

Le sexe de Krazy n'est jamais clairement défini. Herriman préfère laisser planer l'ambiguïté, et joue même dessus dans plusieurs stripsFA1933, p. 16-17.A Katnip Kantata in the Key of K, p. 71.. Lorsque le cinéaste Frank Capra, aficionado du strip, demanda à Herriman une réponse précise, l'auteur répondit que Krazy était « quelque chose comme un elfe ou un esprit. Ceux-ci n'ont pas de sexe. Donc ce Kat ne peut être mâle ni femelle. Krazy est un esprit, un lutin, libre de s'immiscer dans ce qu'il désireSchwartz (2003), p. 9.. » En effet, cette indétermination est essentielle dans un strip où tout est mouvant et incertain. Plusieurs critiques, à commencer par e. e. cummings, ont néanmoins fait de Krazy Kat une chatteCrocker (1995), erreur qui se retrouve encore fréquemment dans les ouvrages de vulgarisation comme dans certains articles scientifiques.

Ignatz Ignatz Mouse est une petite souris mâle au pelage clair qui s'amuse de la naïveté de Krazy, et rien ne le réjouit plus que de jeter une brique sur la tête du chat. Pour éviter que ses plans ne soient déjoués par le sergent Pupp, toujours vigilant (et toujours suspicieux), Ignatz cache sa brique, se déguise, ou engage d'autres facétieux habitants du comté (sans jamais expliciter ses intentions). L'empressement que met Krazy à le rencontrer n'importe où et n'importe quand afin de recevoir la brique qu'il pense être une marque d'affection facilite grandement la tâche de la souris. Parfois, aussi, Ignatz se laisse surprendre...

Le sergent Pupp (Officer Pupp) « Bras de la loi et de l'ordre », le sergent Bull Pupp (aussi appelé « Flikard » ou « Serzent », pour traduire « Offissa »), essaie en permanence — en y arrivant parfois — de faire obstacle aux desseins d'Ignatz. Le sergent Pupp et Ignatz se donnent toujours au maximum dans leurs confrontations, même lorsque Krazy n'est pas directement impliqué, car ils adorent voir l'autre passer pour un idiot. L'espèce du sergent n'est pas très précise, on parle parfois d'un bouledogue.

Personnages mineurs vignette|gauche|220px|Bum Bill Bee, bourdon de passage. Outre les trois héros, nombre de personnages peuplent le comté de Coconino. Kolin Kelly, un chien, est briquetier, fournissant Ignatz en projectiles, bien qu'il ne lui fasse pas confiance. Madame Kwakk Wakk, canard en toque, est une mégère qui observe Ignatz monter ses complots puis le dénonce au sergent. Joe Stork (cigogne), « fournisseur de progéniture aux princes comme aux prolétaires« Purveyor of progeny to prince, & proletarian », FA1929, p. 67. », livre souvent des bébés non désirés à divers personnages (dans un strip, Ignatz essaye de lui faire jeter une brique sur la tête de Krazy depuis le ciel). Quelques autres personnages apparaissent assez fréquemment : Bum Bill Bee, bourdon de passage ; Don Kiyote, digne coyote membre de l'aristocratie mexicaine ; Mock Duck, volaille d'origine chinoise qui ressemble à un coolie et dirige une blanchisserie ; les cousins de Krazy : Krazy Katbird et Krazy Katfish.

Historique Krazy Kat se développa à partir d'un autre comic strip d'Herriman, The Dingbat Family, qui avait débuté en 1910. L'auteur remplissait le bas des pages de cette série avec des gags slapstick sur les aventures d'un chat et d'une sourisDe Havenon et al. (1986), p. 52.. Ce strip de bas de page finit par devenir plus important que la bande dessinée sous laquelle il était né. Krazy Kat devint un comic strip quotidien possédant son propre titre (qui était présenté verticalement sur le côté de la page) le puis eut également droit à sa page du dimanche, en noir et blanc, à partir du . À la suite des protestations des éditeurs qui ne trouvaient pas que la série convenait à la rubrique « bandes dessinées », Krazy Kat apparaissait, dans les journaux de Hearst, sous celle d'« Art et théâtre »De Havenon et al. (1986), p. 58.. Cependant, Hearst lui-même aimait tant la série qu'il fit signer à Herriman un contrat à vie tout en lui garantissant une totale liberté de création.

thumb|Première de couverture de la partition pour piano du ballet jazz de 1922 inspiré de la bande dessinée.

thumb|Illustration de la partition pour piano du ballet jazz de 1922 dessinée par George Herriman.

thumb|Couverture illustrée de la partition musicale de The Kat's Meow, chanson composée par Joe De Nat et Jimmy Bronis en 1929.

Malgré son faible succès auprès du grand public, Krazy Kat était très suivi par les intellectuels. En 1922, un ballet jazz inspiré de la série fut produit et mis en musique par John Alden Carpenter, avec une chorégraphie d'Adolphe Bolm et des décors et costumes de Herriman. Bien que le spectacle fût joué à guichets fermésBlackbeard (1991), p. 1-3., il ne permit pas à la bande dessinée de gagner en popularité, contrairement à ce que Hearst avait espéré. En 1929, les musiciens Joe De Nat et Jimmy Bronis composent une chanson dédiée au personnage de Krazy Kat appelée The Kat's Meow qui est publiée avec la bénédiction d'Herriman. En plus de Seldes et Cummings, on trouvait parmi les contemporains admirateurs de Krazy Kat Willem de Kooning, H. L. Mencken, et Jack Kerouac. Des chercheurs plus récents ont vu dans cette bande dessinée un précurseur de DadaInge (1990). ou du PostmodernismeBloom (2003)..

La publication en album couleur des planches du dimanche débuta en 1935. Bien que le nombre de journaux à publier Krazy Kat décrût après cette date, Herriman continua à animer ses personnages (créant ainsi près de 3000 planches) jusqu'à sa mort en 1944. Hearst refusa qu'un autre auteur prenne la suite de la série, contrairement aux usages du temps, car il la savait intimement liée à son créateurSchwartz (2003), p. 9-10..

Adaptations en dessins animés thumb|Krazy Kat Bugologist, dessin animé muet de 1916, produit par International Film Service.