vignette|Couple de femmes en train de danser, carte postale de 1930 par Xavier Sager. L'histoire LGBT en France est l'histoire sociale, politique et culturelle des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, intersexes et queers de France et de la manière dont les institutions et la société françaises interagissent avec elles.
D'abord marquée par une forte condamnation juridique et religieuse pouvant aller jusqu'à la mort, qui affecte plus les personnes du Tiers-État que de l'aristocratie, la révolution française met fin à la criminalisation des pratiques homosexuelles. Mais sous les Empires, la répression prend une autre forme : policière et discrète sous le règne de , elle se double d'une condamnation médicale sous celui de Napoléon III. Cette répression n'empêche pas l'émergence d'une sociabilité et d'une culture homosexuelle et travestie dès la fin du siècle, en particulier à Paris. Cette relative liberté ne s'étend pas aux colonies, où la France maintient un ordre sexuel au service de l'ordre colonial.
Durant la Seconde Guerre mondiale, l'Alsace-Moselle est annexée par l'Allemagne nazie ; il en suit discrimination et déportation des homosexuels de ce territoire. La communauté LGBT française se structure tout au long du siècle, avec la distinction entre travestissement et transsexualité dans les années 1960 accompagnée de la création d'associations transidentitaires et les premières revendications et manifestations politiques dans les années 1970. Celles-ci aboutiront à la fois à la création de la marche des fiertés en France ainsi qu'à des apports théoriques de premier plan au féminisme lesbien international grâce à la pensée de Monique Wittig.
Si les LGBT de France conquièrent la fin du fichage des homosexuels et de la discrimination sur la majorité sexuelle en 1982, la fin du est surtout marquée par l'épidémie de SIDA et il faut attendre 1999 pour la création du PACS puis 2013 pour l'ouverture du mariage entre personnes de même sexe.
Antiquité
Moyen Âge alt=|vignette|Enluminure de la bible moralisée de Vienne 2554 réalisée au début du pour un membre de la famille royale de France. La première partie du Moyen Âge est marquée par une conception chrétienne de l'amour et de la sexualité : celle-ci place l'amour comme valeur et la sexualité comme péché, où l'idéal est d'être vierge ou chaste et où la continence, c'est-à-dire une pratique restreinte de la sexualité au sein du mariage hétérosexuel, un moindre malDamien Boquet. Sentiment amoureux et homosexualité au : entre dilemme et malédiction. Sentiment amoureux et homosexualité au : entre dilemme et malédiction, novembre 2006, France.. hal-00421841. L'affection entre femmes ou entre hommes est valorisée, et les poètes qui en parlent, tels que Baudri de Bourgueil et Marbode, où la rhétorique érotique vient souligner la vertu des personnages. Mais un double tournant s'effectue aux et .
C'est à cette époque que l'accusation de , au sens large de pratique sexuelle non-reproductive incluant les rapports entre deux hommes, émerge comme arme de déligitimisation politique. L'exemple le plus ancien est la campagne de dénigrement réalisée contre Jean, évêque d'Orléans, et accusé de relations avec Philippe : Yves de Chartres affirmera par exemple une lettre à Urbain II : . Ces accusations prennent de la force car la société médiévale délaisse de plus en plus la célébration de l'affection entre hommes : si ce lien était valorisé entre seigneur et vassal dans un contexte de pouvoir peu centralisé, car permettant une fluidification des rapports sociaux, il est au contraire critiqué dans un contexte de monarchie renforcée, l’aristocratie voyant dans des relations trop intimes entre le souverain et un autre homme une marque de favoritisme politique, tandis qu'à l'inverse le monarque peut se sentir menacé par des relations trop fortes entre ses sujets.
Il s'agit aussi de la période où l'amour vrai et la sexualité convergent, d'abord dans la littérature des troubadours, puis au sein de l'Église, qui fixe le mariage hétérosexuel parmi la liste des sacrements au concile de Latran IV en 1215. Cela aboutit à ce que l'affection et la sexualité se retrouvent bornées au mariage, excluant par contrecoup l'affectivité homosexuelle. Dès lors, l'homosexualité n'est plus perçue dans sa dimension affective ou sociale, mais uniquement sous le prisme sexuel. C'est entre autres ce renversement qui rend le catharisme si hérétique aux yeux de la papauté, qui invoque d'ailleurs des accusations d'homosexualité, aussi appelé bougrerie, face au mouvement albigeois. La condamnation de l'hérésie par une homosexualité hypersexualisée connaît son apogée dans le procès de l'ordre du Temple, au début du , où les accusations envers les Templiers listent notamment la fellation et l'anulingus.
Époque moderne
Conceptions de l'homosexualité
Condamnation théologique, juridique et morale
Des philosophes des Lumières prennent position contre la pénalisation des pratiques sexuelles entre personnes de même sexe, tels que Voltaire, Condorcet, ou Montesquieu ; cet appel à la dépénalisation s'accompagne toutefois d'une condamnation morale, la réponse pénale n'étant critiquée que parce qu'elle serait moins efficace qu'une condamnation sociale Bryant T. Ragan, Jr « The Enlightenment Confronts Homosexuality », in Jeffrey Merrick and Bryant T. Ragan Jr., Homosexuality in Modern France. D'autres, plus rares, argumentent que l'homosexualité est aussi naturelle que l'hétérosexualité. Diderot et Théophile de Bordeu argumentent que les pratiques sexuelles entre personnes de même sexe ne peuvent être condamnées, puisqu'elle n'a pour conséquence concrète que d'apporter du plaisir aux participants. L'historien Bryant T. Ragan Jr. avance que l'association fréquente et péjorative entre pratiques sexuelles entre personnes de même sexe et philosophes par les ennemis des Lumières empêche ceux-ci de défendre autant qu'ils le souhaiteraient les pratiques sexuelles entre personnes de même sexe, de peur d'être vus eux-mêmes comme homosexuels : Voltaire et d'Alembert sont accusés d'entretenir des relations avec des hommes, et l'homosexualité est désignée comme « l'amour socratique » et « le vice des philosophes ».
La pensée homophobe se déploie alors sur des arguments théologiques, juridiques et sociaux.
La condamnation théologique repose sur une association entre pratiques sexuelles entre personnes de même sexe et hérésie : le roman pornographique Thérèse philosophe parle des LBGT sous le terme d'« hérétiques », et le terme le plus courant à l'époque pour désigner un homme gay, « bougre », vient du siècle et d'une déformation de « bulgare », vus alors comme à la fois hérétiques et sodomites. L'association entre hérésie et pratiques sexuelles entre personnes de même sexe est si forte que, de la réforme jusqu'à la fin du siècle, les protestants, tels que Pierre Jurieu, accusent les catholiques, en particulier les prêtres, d'avoir des relations sexuelles entre eux. Les anticléricaux, tel que Voltaire dans Candide, reprennent ce motif ; un imaginaire pornographique des monastères comme lieux de débauche gaie et lesbienne se développe, tel que développé par Mirabeau dans Erotika Biblion. Dans ce contexte, les pratiques sexuelles entre personnes de même sexe ne sont désignées que par périphrase, tels que « le vice le plus notoire » ou l'« abomination des abominations » ; en effet, les théologiens pensent alors que nommer directement les pratiques sexuelles entre personnes de même sexe donnerait à leurs lecteurs ignorants l'idée de la pratiquer.
En revanche, lorsque des juristes condamnent les pratiques sexuelles entre personnes de même sexe, ils le font explicitement : si le terme homosexuel n'existe pas encore, celui de sodomite désigne à la fois la pratique du sexe anal et les relations entre personnes de même sexe, homme ou femmes ; les juristes précisent qu'ils parlent du deuxième sens, faisant des pratiques sexuelles entre personnes de même sexe un crime.
Enfin, les pratiques sexuelles entre personnes de même sexe sont vues comme une rupture des lois naturelles : Francois Bernier, par exemple, croit, à tortVoir comportement homosexuel chez les animaux., que l'homosexualité est unique à l'homme dans le règne animal : il en déduit qu'il ne peut s'agir que d'une perversion. Cette condamnation des pratiques sexuelles entre personnes de même sexe s'accompagne d'une naturalisation de l'hétérosexualité, la littérature du siècle regorgeant de célébrations de l'attirance entre hommes et femmes, pensée comme allant de soi. Il résulte de cette vision de l'homosexualité comme non-naturelle que les relations sexuelles entre hommes ou entre femmes étaient vues comme dangereuses pour la santé. Diderot critique cette vision dans Le Rêve de D'Alembert : si des humains entretiennent des relations sexuelles entre personnes de même sexe, c'est bien que cela est dans la nature humaine, puisqu'il est impossible d'agir contre sa nature.
C'est aussi à cette époque qu'apparaît la fétichisation du lesbianisme comme sujet pornographique à destination d'un public d'hommes hétérosexuels.
L'homosexualité comme construction sociale Plusieurs philosophes considèrent l'homosexualité non pas comme un péché ou une nature individuelle, mais comme une conséquence de l'organisation d'une société, et donc une construction sociale. À partir de là, ils en tirent différentes conclusions morales.
La première interprétation est que, comme l'homosexualité est en soi une mauvaise chose, c'est que les pratiques sociales la favorisant sont elles-aussi mauvaises : c'est le cas par exemple de Montesquieu critiquant les harems dans Les Lettres persanes puis la pratique du sport nu dans la Grèce antique et les internats de garçons de son époque dans De l'esprit des lois mais aussi de Diderot critiquant les couvents dans La Nonne.
Helvétius, dans De l'Homme, argumente que l'acceptation de l'homosexualité, qu'il désigne comme « l'amour grec », dans d'autres civilisations, telles que la Grèce antique ou le Pérou et les monastères bouddhistes du Japon de son époque, invite à confronter les lois morales des sociétés humaines afin d'en dégager une qui puisse être réellement universelle.
L'émergence de l'homosexualité comme identité puis culture Entre les années 1700 et 1720, l'homosexualité masculine commence à être pensée non plus comme un comportement que tout le monde peut avoir, mais comme une identité à part entière. « Sodomite » commence ainsi à désigner, et à être pensé par les hommes qui s'y identifient, comme une manière d'être différente de l'homme hétérosexuel, forcément plus efféminée. De la même manière, les termes « saphique » et « tribade », désignent à partir des années 1780 les femmes lesbiennes, pensées comme de nature plus masculine que les hétérosexuelles.
Cette émergence d'une identité spécifique s'accompagne d'une vision des relations homosexuelles comme d'un penchant excluant l'attirance hétérosexuelle, quand jusqu'alors, celles-ci étaient vues comme une forme de bisexualité, c'est-à-dire d'un comportement que peuvent avoir des personnes entretenant par ailleurs des relations avec l'autre sexe. Cette exclusion de la bisexualité du champ du concevable se retrouve dans le récit autobiographique Le Cosmopolite de Louis-Charles Fougeret de Monbron, qui présente les hommes musulmans comme très souvent bisexuels, par contraste avec la chrétienté où cette orientation serait très rare. La défense de l'homosexualité par Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau, qui reprend le mythe des androgynes de Platon en supposant qu'en plus des êtres doubles femme/homme séparés pour devenir ensuite femme hétérosexuelle et homme hétérosexuel, il existait aussi des êtres femme/femme donnant des lesbiennes et homme/homme pour devenir des homosexuels, rend elle aussi inexplicable l'existence de personnes bisexuelles.