Le Choc des civilisations (en anglais The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order) est un essai de géopolitique écrit par Samuel Huntington et publié en . Devenu un classique de la géopolitique, il a développé le concept de choc des civilisations. Très controversé depuis sa parution, l'ouvrage a donné lieu à de nombreux débats.
Présentation générale Historique de publication Samuel Huntington développe la théorie du choc des civilisations dans un article publié dans Foreign Affairs à l'été 1993Article original sur le site internet de la revue Foreign Affairs "The Clash of civilizations publié à l'été 1993.. Cet article avait suscité de nombreuses réactions, aussi bien positives que négatives. Afin de développer son argumentaire, Huntington écrit un ouvrage portant un titre similaire afin d'approfondir sa théorie et en développer tous les aspects. Paru en 1996, il est notamment réédité en 2011 avec une préface de Zbigniew Brzeziński.
Contenu Le projet de Huntington est d'élaborer un nouveau modèle conceptuel pour décrire le fonctionnement des relations internationales après l'effondrement du bloc soviétique à la fin des années 1980. Toutefois, il ne prétend pas donner à son modèle une validité qui s'étend forcément au-delà de la fin du et du début du Le Choc des civilisations, . et s'appuie sur une description géopolitique du monde fondée non plus sur des clivages idéologiques « politiques », mais sur des oppositions culturelles plus floues, qu'il appelle « civilisationnelles », dans lesquelles le substrat religieux tient une place centrale, et sur leurs relations souvent conflictuelles.
Huntington cite à de nombreuses reprises l'historien Fernand Braudel, auteur de la Grammaire des civilisations (1987)Le Choc des civilisations, .
Thèses principales Monde multipolaire et multicivilisationnel Huntington considère le monde comme foncièrement multi-civilisationnel et, de ce fait, multipolaire. Il propose un découpage du monde en neuf civilisationsLe Choc des civilisations, .. La chute du mur de Berlin ouvre une ère où l'identité d'une nation est de moins en moins définie par son appartenance à une seule et unique nation. L'utilisation de drapeaux étrangers par des populations locales reflète la transition vers la modernité post-guerre froide, où l'on soulève les drapeaux des peuples ayant la même ligne culturelle et identitaire, en s'identifiant à euxLe Choc des civilisations, ..
L'auteur remarque que le monde multipolaire a remplacé le monde bipolaire, qui était divisé en trois parties : le monde occidental, le monde communiste, et le tiers-monde (les non-alignés). Les non-alignés ont été le théâtre des affrontements de la guerre froide. Le monde multipolaire qui lui succède voit la fin des oppositions idéologiques, économiques et politiques, au profit des oppositions culturelles.
Primauté du facteur culturel dans les conflits Huntington utilise les arguments de la théorie de la distinctionLe Choc des civilisations, . Quelle que soit la forme que prend l'universalisme, les différences entre les peuples sont exacerbées par celui-ci, et renforcent, par opposition, leur identité. Des États qui partagent les mêmes valeurs (religion, philosophie, mœurs) collaborent de plus en plus entre eux. Lors de la guerre de Bosnie-Herzégovine, les Bosniaques musulmans étaient soutenus en armes et en argent par des États musulmans (Turquie, Iran, Arabie saoudite) tandis que la Serbie orthodoxe était soutenue par les États orthodoxes comme la Russie.
Pour Huntington, qui cite Václav Havel, les conflits futurs seront de plus en plus d'ordre culturel et de moins en moins d'ordres idéologique et économiqueLe Choc des civilisations, .. Parce que les principes philosophiques, les valeurs fondamentales, les relations sociales, les coutumes et la façon de voir la vie en général diffèrent entre les civilisations, des conflits d'ordre culturel sont hautement probables.
La chute du mur de Berlin en 1989 annonce le passage d'un monde caractérisé par des clivages idéologiques, entre communisme et capitalisme, ou impérialisme et anti-impérialisme, à un monde marqué par des clivages culturels. Le Choc des civilisations, .. À l'appui de sa thèse, Huntington montre que la chute des idéologies s'est accompagnée d'une résurgence des sentiments identitaires, que ce soit dans le monde musulman, avec le réveil de l'islam radical, qu'en Asie ou dans les pays d'Europe orientale (comme la Pologne par exemple), qui ont fait leur révolution au nom de leur nation et de leur culture.
Le deuxième temps de la « thèse du grand seigneur » d'Huntington consiste à avancer que ce réveil identitaire ne s'affirme plus par le biais des nations, comme au et au , ni au niveau des ethnies, mais à l'échelle civilisationnelle, du fait de la mondialisation des échanges. Or, pour Huntington, les civilisations ont toutes pour origine une grande religion qui en a formé le socle moral et politique.
Déterminisme culturel Huntington se fonde sur une conception déterministe et culturaliste. Il ramène ainsi la réussite économique d'un pays à sa culture : il explique notamment que la réussite économique de l'Extrême-Orient prend sa source dans la culture asiatique ; qu'a contrario, la culture musulmane explique pour une large part l'échec de la démocratie dans la majeure partie du monde musulman. Il soutient que les cultures issues du christianisme latin ou calviniste/luthérien sont plus prospères économiquement que celles issues du monde orthodoxe, et celles du monde musulman.
Critiques des autres paradigmes Huntington s'oppose radicalement à la thèse défendue par Francis Fukuyama dans La Fin de l'histoire et le Dernier Homme (1992), selon laquelle la progression de l'histoire humaine, dont le dernier stade était un combat entre des idéologies, touche à sa fin avec le consensus mondial sur la démocratie libérale post-guerre froide. Or, pour Huntington, si le monde est devenu différent après la chute du mur, il n'en est pas devenu pacifique pour autant. L'harmonie demeure une illusion déjà rencontrée à la fin de la Première Guerre mondiale avec le concept de « der des der », la montée du fascisme et des nationalismes, la Seconde Guerre mondiale qui elle-même a engendré la guerre froide.
La théorie « réaliste » est également critiquée, car elle soutient que tous les États ont les mêmes intérêts et les perçoivent de la même manière.
Il critique de même la théorie du chaos international dont les livres Out of Control de Zbigniew Brzezinski et Pandaemonium de Daniel Patrick Moynihan relèvent. S'il peut en effet exister l'anarchie et le chaos au niveau international, cette théorie ne met pas assez en évidence l'existence de facteurs ordonnateurs, qui font que le monde reste, malgré tout, en général, ordonné.
Civilisations Huntington s'attarde sur tous les aspects qui selon lui définissent une civilisation. Il définit la nature de leur identité par le biais des facteurs que sont la religion, la langue, l'histoire, les valeurs, les habitudes, les institutions, etc. Si l'État-nation est toujours au centre de l'organisation du monde, les préférences culturelles se mêlent à la politique et des groupes culturels se forment aussi bien à l'échelle nationale qu'internationale, modifiant considérablement la nature des relations internationales. Ainsi, on observe des guerres ethniques au Rwanda qui affectent l'Ouganda, la République démocratique du Congo et le Burundi mais non au-delà, alors que les conflits des Balkans viennent cristalliser des tensions entre Occident et Russie et pays de culture musulmane.
Huntington distingue les civilisations suivantes :
la civilisation sinisante, qui existe depuis 1500 avant notre ère, et trouve son cœur en Chine. Elle est plus que confucéenne. Elle regroupe les pays d'Asie du Nord-Est ; la civilisation japonaise, issue de la civilisation chinoise, qui émerge entre l'an 100 et 400 ; la civilisation hindoue, qui existe depuis au moins 1500 avant notre ère ; la civilisation islamique. Originaire de la péninsule arabique, elle émerge au et s'étend jusqu'en Afrique du Nord, en Espagne, en Asie centrale, en Asie du Sud-Est, etc. Des sous-civilisations existent au sein de cette civilisation, comme la sous-civilisation arabe, turque, perse, malaisienne… ; la civilisation orthodoxe, qui sépare la Russie, principalement, du reste du monde chrétien. Cette zone a été peu exposée à la Renaissance, à la Réforme, aux Lumières et aux ; la civilisation occidentale, qui émerge entre l'an 700 et 800. Elle est composée de l'Europe, de l'Amérique du Nord, mais aussi de la Nouvelle-Zélande et de l'Australie ; la civilisation latino-américaine, distincte de l'Occident, ayant évolué différemment. Corporatiste et autoritaire, l'Amérique latine incorpore des éléments amérindiens ; la civilisation africaine, dont l'auteur n'est pas certain de l'existence.
En résumé, le monde d'après la guerre froide est marqué par la coexistence de grandes civilisations ; les affinités et les différences culturelles déterminent les rapports, les antagonismes et les associations entre les États-nations. Les pays les plus importants au monde sont issus de civilisations différentes, les conflits locaux qui ont le plus de chances de s'élargir ont lieu entre civilisations différentes. Les formes de développement économique diffèrent pour chaque civilisation. L'Occident n'est plus le seul à être puissant : la politique internationale est devenue multipolaire et multicivilisationnelle.
Impossibilité d'une civilisation universelle Huntington critique par ailleurs l'idée d'une civilisation universelle. Pour lui, en cernant le Forum économique mondial, la civilisation universelle qu'il appelle la « culture de Davos »Le Choc des civilisations, , celle qui rassemble des hommes du monde entier partageant les mêmes valeurs (démocratie, droits de l'homme, liberté économique et libéralisme), ne représente qu'une infime part de la population mondiale et est insuffisante pour donner une civilisation universelle homogène. Huntington critique de nouveau l'élite de Davos ou les en 2004.
Préconisations Dans le dernier chapitre de l'ouvrage, Huntington émet plusieurs préconisations à destination des élites occidentales. Il encourage l'incorporation dans l'OTAN et l'Union européenne des États d'Europe centrale et de la Baltique, ainsi que l'occidentalisation de l'Amérique latine. Il considère nécessaire de conserver le Japon dans la sphère d'influence occidentale, et de limiter le développement d'armements conventionnels et non-conventionnels des pays des aires islamiques et sinisantes. Il appelle l'Occident à reconnaître que .
Résumé
Préface L'auteur explique la volonté qui a présidé à l'écriture du livre : clarifier et approfondir les pistes proposées dans l'article de 1993 de Foreign Affairs. L'auteur admet que son livre ne relève pas d'un essai classique de sciences sociales ; il s'agit plutôt d'une , d'une telle manière qu'elle soit utilisable pour les élites décisionnaires.
Première partie - Un monde divisé en civilisations Chapitre premier - Le nouvel âge de la politique globale Huntington expose sa thèse principale : la culture et les identités culturelles seront, selon l'auteur, les principaux facteurs de de ce nouveau monde.
La fin de la guerre froide a marqué la fin des conflits motivés par l'idéologie, et ouvert une ère où . L'appartenance à une culture serait devenue prépondérante car les individus tisseraient un lien plus direct avec leur culture qu'avec une idéologie. L'auteur donne l'exemple d'une manifestation à Sarajevo en avril 1994, où deux mille personnes ont manifesté en brandissant des drapeaux de l'Arabie saoudite et de la Turquie : il s'agissait d'une revendication sociale par le biais de l'évocation d'éléments appartenant à la culture saoudienne et turque.