L'Eau vive est un centre de formation et de spiritualité catholique à vocation internationale, fondé en 1946 par Thomas Philippe à Soisy-sur-Seine, près du couvent dominicain du Saulchoir d'Étiolles. Jean Vanier en prend la direction en 1952 après l'éviction de Thomas Philippe à la suite de plaintes en 1951 pour des abus sexuels. Le centre est fermé en 1956 par décision du Saint-Office et son fondateur condamné.

L'association L'Arche est fondée en 1964 par Jean Vanier et Thomas Philippe, rejoints par d'anciennes membres de l'Eau vive. Dans son livre La Trahison des pères publié en 2021, la journaliste Céline Hoyeau suggère que cette affaire de l'Eau vive est le qui expliquerait la genèse et l'étendue d'abus sexuels dans plusieurs communautés nouvelles fondées par des proches de Thomas Philippe et de son frère Marie-Dominique Philippe.

Le rapport d'enquête de commandé par L'Arche qualifie le groupe de l'Eau vive de . Pour l'historien Tangi Cavalin, il s'agit d'une .

Fondation de l'Eau vive En 1945, Thomas Philippe, alors recteur du couvent d'études du Saulchoir à Étiolles, conçoit le projet d'une hôtellerie sur une propriété acquise par la fondation Félix Dehau, son grand-père, en bordure de la forêt de Sénart à la limite des communes de Soisy-sur-Seine et d'Étiolles où sont implantés le couvent de l’Épiphanie des dominicaines des Tourelles et le monastère des dominicaines de la Croix et de la Compassion, dont l'une de ses sœurs, Cécile Philippe (1906-1986), est la prieure. Celle-ci fonde la même année, avec des religieuses de son ancien couvent, le monastère du Cœur Immaculé de Marie sur les terres familiales de Bouvines. Son oncle, Thomas Dehau, est l'aumônier et l'animateur de ce monastère qui se rattache complètement à la famille spirituelle de la future Eau vive. vignette|Programme des cours à l'Eau vive en août 1952. Ainsi naît l'idée en 1946 d'ouvrir aux portes de Paris un , une destinée à former de futures élites chrétiennes grâce à un enseignement théologique et philosophique d'inspiration thomiste.

Le projet reçoit l'approbation de Thomas Dehau, l'oncle de Thomas Philippe, et de sa dirigée, la mystique belge Hélène Claeys-Bouuaert (1888-1959), l' de l'Eau vive qui reçoit en révélation que Carnets personnels de Maritain, 30 août 1949, Archives Jacques et Raïssa Maritain, cité par .. Le nom de l'association présidée par la comtesse Herminie de Cossé-Brissac, est notamment inspiré par le titre d'un livre de Thomas Dehau publié en 1941 : Des fleuves d’eau vive. La petite dizaine de femmes qui assurent la vie matérielle de la maison, surnommées les , sont ses filles spirituelles. En , L'Eau vive accueille treize étudiants. qui suivent également les cours dispensés au Saulchoir. La branche féminine ouvre en 1947, hébergée par le couvent de l'Épiphanie. Début 1948 une trentaine d'étudiants, de diverses nationalités et confessions religieuses, s'y côtoient. . La direction est confiée à Thomas Philippe qui a transmis sa charge de recteur du Saulchoir en . Son frère Marie-Dominique Philippe et Jean de Menasce (Pierre en religion) y donnent des sessions d'enseignement.

thumb|Jacques Maritain

Le philosophe Jacques Maritain, alors ambassadeur de France près le Saint-Siège, soutient l'initiative, y donne aussi des cours et songe même en 1948 à s'y installer. Thomas Philippe sollicite les milieux ecclésiastiques en France et à Rome ainsi que les cercles intellectuels et mondains pour appuyer son entreprise. Des ventes de charité sont organisées au profit de l'Eau vive., ce qui ne va pas sans créer quelques tensions avec le Saulchoir et la Province dominicaine sur l'attribution des bénéfices et l'autonomie de l’œuvre de Thomas Philippe. Le général Georges Vanier, ambassadeur du Canada à Paris, finance l'installation du chauffage central et oriente vers l'Eau vive son fils, Jean Vanier, qui s'y installe en et devient rapidement le « fils spirituel » de Thomas Philippe. De nombreuses personnalités honorent l'Eau vive de leur présence : l'indianiste Olivier Lacombe, l'islamologue Louis Massignon, le député Maurice Schumann, Giuseppe Roncali, futur pape Jean XXIII, alors nonce à Paris. L'Eau vive au moment de son apogée, dans les années 1950-1951, compte près d'une centaine d'étudiants venus du monde entier et attire le Tout-Paris catholique lors de conférences et de retraites. Dans le contexte de l'après-guerre, cette communauté apparaît aux yeux du psychiatre américain John W. Thompson (1906-1965), qui s'y installe à partir de 1951 et y accueille des adolescents et des jeunes adultes en souffrance mentale, comme .

Premières révélations des abus sexuels de Thomas Philippe Des dysfonctionnements cependant se font jour, d'autant que Thomas Philippe est un piètre administrateur. L'afflux de visiteurs désorganise l'Eau vive, une Lettre de Jacques Maritain à Charles Journet, 12 juin 1949, . Cité par . qui déplaît fortement à ses proches, Charles Journet, Jean de Menasce et Jacques Maritain qui s'en plaint en ces termes : « Au sujet de l'Eau vive », juin 1949, Archives Jacques et Raïssa Maritain. Cité par .. Ils déplorent également les débordements de piété affective, mariale en particulier Lettre de Jacques Maritain à Charles Journet, 24 juillet 1951 in .. Cet avis est partagé par l'ancien dominicain Jean-Marie Paupert qui y a séjourné durant plusieurs années et critiquera dans son livre Peut-on être chrétien aujourd'hui ? (1966) un fustigeant la et le régnant selon lui à l'Eau vive.. Par l'entremise de sa sœur Cécile, le père Thomas Philippe entretient des rapports privilégiés avec plusieurs moniales dont il assure la direction spirituelle : ..

Son influence s'étend aussi à plusieurs carmels, dont celui de Nogent-sur-Marne, d'où part la première alerte à l'occasion d'une visite canonique effectuée en par Pierre Brot, vicaire général du diocèse de Paris et supérieur délégué du carmel. Il rapporte un pour la personne de Thomas Philippe, proche de , et ses fréquentes visites que la prieure du carmel cherche à dissimuler. Cette dernière reçoit du père Brot une admonestation qui lui demande de limiter les visites de Thomas Philippe, qui reçoit lui-même une lettre de mise en garde. C'est le père carme Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus qui, lors de sa visite du carmel de Nogent en , est le premier à déceler la nature sexuelle des relations entre Thomas Philippe et plusieurs religieuses du couvent, dont la prieure, qui est déposée. Thomas Philippe se voit interdire l'accès au carmel. Cependant aucun signalement n'est fait au Saint-Office.

En , deux femmes de l'Eau vive, Madeleine Guéroult et Madeleine Brunet, une ancienne novice du monastère de la Croix et de la Compassion d'Étiolles, alertent certains pères dominicains, notamment Jean de Menasce et Jourdain Bonduelle, cousin germain de Thomas Philippe. Charles Journet et Jacques MaritainJacques Maritain écrit le dans son carnet personnel : cité par et . sont également informés. Elles dénoncent des abus sexuels infligés par Thomas Philippe, justifiés par des arguments théologiques et mystiques. Des « indiscrétions » Lettre de Jacques Maritain à Charles Journet, 25 août 1951 in . Lettre de Charles Journet à Jacques Maritain, 2 janvier 1952 in . ébruitent l'affaire. Par mesure de rétorsion, Madeleine Guéroult est aussitôt renvoyée de l'Eau vive par la comtesse de Cossé-Brissac. Au début de 1952, la branche féminine de L’Eau vive est fermée. Une enquête interne à l'Ordre dominicain est ouverte. Le , Thomas Philippe est définitivement démis de ses fonctions et appelé à Rome, à la maison générale de l'Ordre des Prêcheurs au couvent Sainte-Sabine, pour rendre compte de ses agissements.

L'Eau vive après le départ de Thomas Philippe (1952-1956) Thomas Philippe nomme à sa place Jean Vanier, soutenu par le conseil d'administration de l'Eau vive, constitué de laïcs influents, au grand dam du père Albert-Marie Avril (1897-1978), provincial français de l'Ordre dominicain, qui le juge inexpérimenté et souhaite que le Saulchoir reprenne la main sur l'Eau vive.

Jean Vanier, qui n'a pas jusque là connaissance des pratiques mystico-érotiques de Thomas Philippe avec plusieurs femmes de l'Eau vive, y est initié le dimanche , en le jour de la Fête-Dieu, par l'une d'elles, Jacqueline d'Halluin (1926-2009) : .

À la rentrée 1952, le père Avril interdit aux frères dominicains d'enseigner à l'Eau vive et aux étudiants de l'Eau vive l'accès aux cours du Saulchoir. Les effectifs de l'Eau vive baissent alors rapidement.

Pour sortir de l'impasse et tenter une conciliation avec les dominicains, Alexandre Renard, évêque de Versailles, ordonne le une enquête canonique qui est menée par Élie Vandewalle, vicaire général du diocèse. La Province dominicaine À la suite de cette enquête, un accord tripartite entre l'Eau vive, la Province dominicaine et le diocèse est trouvé en qui prévoit la nomination d'un directeur aumônier en la personne du père Fulbert Cayré. Cependant entre lui et Jean Vanier les relations se tendent rapidement, ce dernier n'entendant pas lui laisser les rênes de la communauté. Soucieux de défendre l'autonomie de l’œuvre de Thomas Philippe, Jean Vanier mobilise un vaste réseau de relations en France et à Rome, qui comprend le cardinal Angelo Roncalli, ami de la famille Vanier, et Giovanni Montini, alors pro-secrétaire d’État de Pie XII. Ces démarches suscitent l'agacement des dominicains et l'inquiétude du Saint-Office qui se saisit de l'affaire.

Enquête du Saint-Office et condamnation de Thomas Philippe et de ses proches Malgré les dénonciations claires et concordantes de faits d’abus sexuels, que Thomas Philippe a en partie reconnus, l’enquête s’enlise entre et et semble conduire à des mesures légères contre lui : le nouveau maître de l’Ordre dominicain, le père Michael Browne, préconise dans une note sur l’affaire datée du d’interdire simplement à Thomas Philippe de confesser et d’assurer une direction spirituelle, tout en lui permettant de continuer à écrire et à enseigner.

Le père dominicain Paul Philippe. (sans lien de parenté avec Thomas Philippe) est nommé commissaire du Saint-Office le . L'enquête est relancée le quand il reçoit la déposition du père Louis-Bertrand Guérard des Lauriers, professeur au Saulchoir d'Étiolles, à qui s'est confiée l'une des dirigées de Thomas Philippe, Myriam Tannhof (née Chemla). Ce témoignage décisif dévoile au père Guérard des Lauriers l'ampleur et la gravité des faits commis par Thomas Philippe, dont il partage la ligne théologique conservatrice. Sa connaissance du milieu de l'Eau vive et des monastères fréquentés par Thomas Philippe le convainquent de la véracité du témoignage de Myriam Tannhof qui avait fait partie du premier cercle des « initiées » de Thomas Philippe jusqu’au début de l’année 1954, avant que son mari, Norbert Tannhof, qu'elle avait épousé en 1951, ne lui enjoigne de dénoncer les abus sexuels dont elle avait été la victime..

Paul Philippe se rend en France en et interroge les deux femmes qui avaient témoigné en 1952 ainsi que Myriam Tannhof et son mari. Le commissaire du Saint-Office apprend notamment que l'une des femmes de l'Eau vive, Anne de Rosanbo (1921-2004), enceinte de Thomas Philippe, dont elle est la , a avorté pour éviter le scandale. L'avortement a été pratiqué par une membre de l'Eau vive, le Simone Leuret () et Maryse Hueber sont deux nièces de l'académicien Georges Duhamel., le , jour de la Nativité, à l'instigation de l’ancienne prieure du carmel de Nogent-sur-Marne qui confirme les faits lors d’un interrogatoire mené le . Le corps de l'enfant avorté est conservé par le groupe comme une relique que comme l’indique le père Guérard des Lauriers dans sa déposition. Ce n’est que lors de la visite du père Avril en 1952 que le corps est enterré dans la forêt.