Le féminisme postcolonial est un courant de pensée féministe qui cherche à rendre compte de la manière dont le racisme, et les effets politiques, économiques, culturels du colonialisme, affectent les femmes non occidentales. Il est critique à l'égard de la théorie postcoloniale, dont il souligne l'androcentrisme et l'indifférence aux questions de genre ; il est critique également à l'égard des prétentions universalistes de la théorie féministe dominante, théorie occidentale centrée sur les expériences des femmes en Europe et en Amérique du Nord, qui ne prendrait pas en compte les femmes vivant dans le reste du monde. Le féminisme postcolonial est apparu dans les années 1980 aux États-Unis.
L'essai de Chandra Talpade Mohanty Sous les yeux de l'Occident : recherches féministes et discours coloniaux (Under Western Eyes), publié en 1984, est considéré comme un des textes les plus emblématiques du féminisme postcolonial ; il analyse la manière dont le discours féministe occidental a produit la catégorie prétendument unifiée et homogène de « la femme du tiers monde ».
Naissance du féminisme postcolonial Le féminisme postcolonial recueille le legs de trois principaux courants de pensée, la théorie postcoloniale, les études subalternes, et les féminismes de groupes racisés (afroféminisme, féminisme autochtone, féminisme arabe, féminisme chicana).
Théorie postcoloniale Le féminisme postcolonial s'inscrit dans le sillage du travail des théoriciens du postcolonialisme« Postcolonial » renvoie, selon Leila Ahmed, à la manière dont « le colonialisme s’est reconfiguré après la décolonisation : à la manière dont les rapports postcoloniaux sont maintenus comme des rapports matériels et discursifs d’antagonisme et de résistance », qui analysent ce que la vision de l'Autre élaborée dans les pays occidentaux doit à la colonisation, et la manière dont les cultures ex-colonisées se perçoivent elles-mêmes.
La théorie postcoloniale peut être définie comme une critique savante des « grands récits » produits par les puissances coloniales et comme une alternative à ces discours dominants.
Le texte fondateur du postcolonialisme est L'Orientalisme d'Edward Saïd. L'auteur y analyse les oppositions entre Occident et Orient qui ont servi à justifier la colonisation : dans les discours savants, politiques, journalistiques, l'Occident est associé à la raison, et l'Orient, à l'irrationalité (celle de l'instinct ou de la religion) ; l'Occident est présenté comme la patrie du progrès, tandis que l'Orient demeurerait marqué par la tradition, l'archaïsme, l'obscurantisme ; l'Occident serait masculin (actif), alors que l'Orient serait féminin (passif, paresseux). En forgeant des outils permettant de déconstruire les biais ethnocentriques, « L'Orientalisme a ouvert la voie au féminisme postcolonial », selon l'anthropologue Lila Abu-Lughod.
Les études subalternes
Les études subalternes (Subaltern Studies) ont contribué à donner une armature théorique au féminisme postcolonial. Ce courant académique a été fondé par l’historien de l’Inde Ranajit Guha au début des années 1980. Les subalternistes, savants indiens pour la plupart, procèdent à une réécriture de l'histoire de la décolonisation de l'Inde en mettant l'accent sur le rôle du peuple, minoré dans l'historiographie traditionnelle. Ils portent leur attention sur les révoltes paysannes, sur l'action de groupes "subalternes", s'opposant ainsi au récit nationaliste communément admis selon lequel les grands héros comme Gandhi ou Nehru, et plus largement les « élites éclairées », auraient conduit les masses vers l'indépendance.
« Le féminisme postcolonial s’est inspiré des Subaltern Studies dans sa détermination à penser les résistances et à mettre au jour la complexité des systèmes d’oppression », selon Laetitia Dechaufour. La philosophe féministe indienne Gayatri Spivak, qui a rejoint les études subalternistes, a joué un rôle clé dans le rapprochement entre le féminisme, les Subaltern Studies et la théorie postcoloniale. Elle est l'auteure notamment d'un célèbre essai intitulé Les subalternes peuvent-elles parler ? (1985). Elle y défend la thèse selon laquelle les « subalternes », définies comme les personnes exclues du système de représentation dominant, peuvent certes dire, et même crier leur révolte, mais elles ne sont pas entendues pour autant. Si « parler » suppose tacitement de la part de l'interlocuteur une écoute, une prise en considération des énoncés qui sont produits, alors les subalternes ne peuvent pas parler. Selon Gayatri Spivak, les subalternes par excellence sont les femmes du tiers-monde.
Les mouvements féministes nés dans des groupes racisés
vignette| Audre Lorde, une des figures majeures de l'afroféminisme Ces mouvements féministes ont eu une influence décisive sur le féminisme postcolonial ; il leur revient d'avoir souligné le rôle que le racisme joue dans la vie des femmes appartenant à ces communautés marginalisées . Figures majeures du féminisme noir (Black feminism), Audre Lorde, bell hooks ou Patricia Hill Collins, sont ainsi critiques à l'égard de l'ethnocentrisme des féministes blanches américaines« Le black feminism, proposition qui imbrique des catégories comme le sexe, la « race», la classe et la sexualité, et donnera lieu plus tard à ce qu’on appelle actuellement le féminisme du tiers-monde et souvent le féminisme postcolonial », Dans l'essai fondateur d'Audre Lorde, « Les outils du maître ne démantèleront jamais la maison du maître », Lorde utilise la métaphore des «outils du maître» et de «la maison du maître» pour expliquer que le féminisme occidental ne parvient pas à apporter des changements positifs pour les femmes du tiers-monde ; la raison en est que ce féminisme utilise les mêmes outils que le patriarcat, qui opprime les femmes. Selon Lorde la littérature féministe occidentale nie les différences entre les femmes, différences qui devraient être utilisées comme des forces pour créer une communauté dans laquelle les femmes se soutiennent les unes les autres, . Au sein du féminisme chicana, Gloria Anzaldúa et Cherrie Moraga ont élaboré le concept de « situation frontalière » pour rendre compte de l'intersection de différents types d'oppression subis par les femmes d'origine mexicaine aux États-Unis, et pour évoquer aussi la capacité de ces femmes à se métisser culturellement. Des féministes arabes comme Fatima Mernissi ou musulmanes comme Deniz Kandiyoti ont critiqué un discours qui voit dans les femmes de leur pays des « victimes totales de l’ordre patriarcal », et ont retracé les effets sur le statut des femmes de la colonisation d'une part, du nationalisme d'autre part. Le féminisme autochtone, dont l’œuvre de peut donner une idée, a voulu rendre compte de la manière dont la condition des femmes autochtones d'Amérique a été mobilisée pour justifier l'oppression coloniale, présentée comme émancipatrice.
Le féminisme postcolonial a émergé dans le cadre de la troisième vague de féminisme, qui a débuté dans les années 1980, avec pour objectif de refléter la nature diversifiée de l'expérience vécue par chaque femme. Il place « au cœur de son analyse féministe, écrit Laetitia Dechaufour, l’expérience de la colonisation, de l’esclavage et du racisme »Laetitia Dechaufour propose cette définition du féminisme postcolonial ; voici d'autres formulations alternatives de la même chercheuse : il s'agit d'une «pensée féministe qui croise sexe, classe et race pour produire des analyses moins ethnocentrées de l’oppression des femmes» ; c'est une « perspective féministe qui comprend les rapports de sexe dans leur dimension historiquement et géographiquement colonisée et racisée », .
En reconnaissant les différences entre les divers groupes de femmes, les féministes postcoloniales vont à l'encontre de ce qu'elles considèrent comme l'approche simplificatrice qui serait celle du féminisme occidental.
Éléments novateurs du féminisme postcolonial vignette|gauche|redresse=0.5| Logo du féminisme originaire de 1970
L'opposition à l'androcentrisme de la théorie postcoloniale Les féministes postcoloniales soulignent le fait que les théoriciens du postcolonialisme passent sous silence le rôle des femmes, qu'il s'agisse des femmes des sociétés colonisées, ou des Européennes. Elles insistent pour leur part sur la capacité de résistance (agency) des femmes dans le contexte colonial, ou étudient leur complicité avec les oppresseurs.
À la différence des théoriciens du postcolonialisme, qui désignent parfois le système colonial comme le «grand coupable», les féministes postcoloniales privilégient une double approche, et font ressortir la connivence entre le colonialisme et le «patriarcat» qui œuvrent tous deux au maintien de la domination masculine.
L'opposition au féminisme hégémonique Le féminisme postcolonial a commencé comme une critique de l'incapacité du féminisme occidental à faire face à la complexité des problèmes des femmes du tiers monde (y compris du « tiers monde américain », c'est-à-dire les femmes américaines noires, autochtones d'Amérique ou originaires du tiers monde). Il cherche à intégrer la lutte des femmes du tiers monde et des femmes de couleur dans le mouvement féministe plus large.
vignette|redresse=1.5|L'indice de développement humain de l'ONU, ici en 2008, est utilisé par certains pour décrire approximativement le tiers monde.
Le féminisme dominant a prétendu, selon les féministes postcoloniales, défendre la cause des femmes, alors qu'en réalité il défendait la cause des femmes blanches. Il se voulait universaliste, mais il n'aurait été que le porte-parole d'un groupe particulier. Il se serait montré incapable d'imaginer d'autres voies de libération que celles qui ont été conçues par et pour les femmes blanches non-racisées. Il appliquerait ses revendications aux femmes du monde entier sans discernement. Il lui a été reproché de participer à l'« invisibilisation des analyses et des expériences des femmes racisées » en reléguant au dernier rang dans le cursus universitaire par exemple l'enseignement des théories des femmes du tiers monde ou des femmes de couleur.
La littérature féministe concernant les pays du Sud est écrite majoritairement par des théoriciennes occidentales, ce qui a pour effet de « blanchir » l'histoire des pays concernés. Le féminisme occidental ayant tendance à ignorer les différences de situation selon les pays ou les groupes sociaux, les femmes du tiers monde se voient définies par les femmes occidentales, et leur oppression est catégorisée selon des critères occidentaux ethnocentriques.
L'utilisation des modèles de société occidentaux comme cadre pour le reste du monde est répandue dans de nombreux domaines universitaires. Selon Sushmita Chatterjee, le féminisme hégémonique s'inscrit dans « une construction idéologique qui assigne à l'Occident le rôle de sauver les femmes « brunes » de leur patriarcat culturel intrinsèquement oppressif ». Un cadre féministe eurocentrique présente souvent « l'autre » comme victime de sa culture et de ses traditions.
Quelques concepts clés La représentation : qui parle ? pour qui ?