On appelle Renaissance Paléologue, du nom de la dynastie régnante à cette époque, le renouveau culturel allant de la reprise de Constantinople par Michel VIII Paléologue en 1261 à la chute finale aux mains de Mehmed II en 1453, période au cours de laquelle l’empire byzantin, géographiquement fragmenté et économiquement affaibli, voit pourtant sa culture s’affirmer grâce à de brillants intellectuels, s’ouvrir à d’autres cultures, et se répandre au-delà de ses frontières.
Mais alors que la « Renaissance macédonienne » avait été un retour aux sources au cours duquel on s’était efforcé de recopier les modèles datant des périodes fastes de l’empire, de les commenter et de les classer, la « Renaissance Paléologue » retournera plus loin en arrière et, se tournant vers la Grèce antique, redécouvrira des auteurs perdus depuis des centaines d’années. La chute de Constantinople aux mains des croisés ayant remis en question l’image d’un empire universel dont la fin coïnciderait avec celle du monde, l’image de l’homme idéal devient celle d’un homme « dont les qualités morales étaient complétées par un savoir universel, et la sensibilité religieuse par un attachement très vif à la beauté des œuvres d’art et l’attachement à la natureVelmans (2006) ». Ébranlés dans leur certitude séculaire que la civilisation byzantine était supérieure à toutes les autres, intellectuels et artistes byzantins qui fraient depuis la conquête avec Latins, Génois, Vénitiens et de plus en plus avec les Turcs qui ont pris le relais des Arabes, commencent à s’ouvrir aux civilisations étrangères et à traduire des textes du latin vers le grec. Dans ces années sombres, l’Église orthodoxe demeure l’institution vers laquelle se tournent ceux qui cherchent à conserver leurs valeurs traditionnelles.
En même temps, cette culture qui revendique de plus en plus le qualificatif d’ « hellène », se répand dans les pays voisins. On la voit rayonner en Serbie où les Némanjides construiront des monastères jusqu’à Constantinople, en Bulgarie, à Novgorod, au mont Athos, de même que dans les États ayant fait partie de l’ancienne empire : despotat d'Épire, éphémère Empire de Thessalonique, Empire de Trébizonde.
Contexte historique
La « renaissance macédonienne »
thumb|right| L’enluminure fut un des domaines privilégiés de la renaissance macédonienne; ici le roi David dans le Psautier de Paris ().
Sous la dynastie macédonienne fondée par () et se terminant avec les impératrices Zoé et Théodora Porphyrogénète (qui régnèrent conjointement en 1042), la société byzantine avait vécu une autre renaissance intellectuelle, au cours de laquelle, après une période troublée tant sur le plan intérieur (période iconoclaste, déclin des villes, …) qu’extérieur (progression arabe en Crête, en Sicile et dans le sud de l’Italie), on avait assisté non pas à une transformation des valeurs traditionnelles, mais plutôt à un véritable « retour aux sources » se traduisant par la recherche de textes anciens perdus, leur compilation, la rédaction de commentaires et de « manuels » ou « encyclopédies » en tous genres dont l’aboutissement le plus complet sera la « Souda » à la fin du Mango (1986) .
Cette période avait été illustrée par des personnages exceptionnels, pour la plupart polymathes, comme Léon le Mathématicien (aussi appelé le Mathématicien), le patriarche , Jean Mavropous, Jean Xiphilin et Michel Psellos, encouragés par des empereurs qui seront eux-mêmes sinon des intellectuels tel , du moins, comme ou , des souverains sachant reconnaitre les personnages brillants dans leur entourage et leur permettre de déployer leurs talents.
Cependant ce renouveau devait s’estomper relativement rapidement, les empereurs de la fin du et du premier quart du (Nicéphore Phokas (), Jean Tzimiskès (), () ne s’intéressant guère aux artsMango (1986) .
L’ère des Comnènes
Après la cuisante défaite de Manzikert (1071), moins importante par ses conséquences militaires que politiques en ce qu’elle ouvre une période de guerres civiles entre les grandes familles de l’empire, la vie intellectuelle périclite. Il faudra attendre l’arrivée au pouvoir d’ () et la période de stabilité qu’il instaure pour que celle-ci reprenne de la vigueurKaplan (2016) . La propre fille de l’empereur, Anne Comnène, illustre bien cette nouvelle vigueur puisque non seulement elle s’illustrera comme l’une des meilleures historiennes de son tempsElle écrivit l’Alexiade, long poème épique en quinze livres s'inspirant de l'Illiade d'Homère ainsi que de l'Heraclias de Georges de Pisidie et rapportant les exploits de son père qu’elle adulait., mais elle contribua aussi à l’essor de la philosophie en commanditant une série de commentaires sur certaines œuvres d’Aristote, jusque-là peu connues. Deux personnages-clés de cette période apporteront leur contribution à ce travail : Eustrate de Nicée et Michel d’Éphèse.
Au siècle suivant, Théodore Prodromos (vers 1100 – vers 1170) continua la tradition des commentaires détaillés sur les œuvres d’Aristote notamment sur les Seconds Analytiques où se sent l’influence déterminante d’Eustrate de NicéeIerokiakonou & Bydén (2018) 1.3. People, Works, Currents, « Theodore Prodromos ». Au contraire, Nicolas de Méthone, évêque de cette ville vers 1150, rédigea une réfutation détaillée des Éléments de théologie de Proclus, les influences néoplatoniciennes sur le dogme chrétien ne pouvant selon lui et les orthodoxes conservateurs que détourner les fidèles de la vraie foiIerokiakonou & Bydén (2018) 1.3. People, Works, Currents, « Nicolas of Methone ».
Contrairement à ce qui s’était passé pendant la « renaissance macédonienne » les auteurs ne se contentent plus de colliger les œuvres, de les annoter ou d’en recycler des passages pour en faire de véritables encyclopédies; ils font preuve de pensée personnelle, commentant et prenant position sur les théories des auteurs anciens. Une évolution similaire est sensible dans le domaine des arts, spécialement dans l’art religieux.
Résultat de facteurs politiques et économiques (les carrières de matières premières tombant peu à peu dans des mains ennemies, ces matières coûtent maintenant très cher) et du fait que les églises se font plus petites, l’utilisation des fresques remplace progressivement les mosaïques pour le décor des églises et servent de plus en plus à partir du de support à la liturgie, rappelant les grandes étapes de la vie du Christ et de sa Mère. L’utilisation de fresques rend plus facile l’expression des sentiments et on voit se modifier la représentation du Christ, vu non plus essentiellement comme triomphateur (suggérant un parallèle avec l’empereur), mais plutôt comme l’homme des douleursCheynet (2007) Huyghe (1958) . L’expression des sentiments, notamment de la douleur, prend une nouvelle importance spirituelle comme on le voit dans la douleur de la Vierge se penchant sur le corps inanimé du Christ ou l’apparition des « Christ de Pitié »Cheynet (2007) .
Un point tournant sera l’arrivée au pouvoir de (). Grand admirateur de l’Occident européen, marié d’abord à une Allemande, puis à une princesse latine d’Antioche, son règne voit l’art byzantin, jusque-là replié sur lui-même, s’ouvrir aux influences étrangères, tant celles venant de l’Ouest que de l’Est. En même temps, les artistes sortent de l’anonymat : non seulement commencent-ils à signer leurs œuvres, mais certains, comme le peintre , se représentent eux-mêmes en scène dans leurs œuvresMango (1986) . Certains tabous tombent et on voit l’empereur () se faire représenter non pas en solennels vêtements d’apparat, mais dans la tenue d’un paysan.
La deuxième moitié du est ainsi porteuse d’un ferment de transformation que viendra interrompre brusquement la conquête de Constantinople par les croisés en 1204.
Un empire fragmenté vignette|Un empire morcelé : l’empire byzantin en 1265.
Si () parvint à reconquérir Constantinople en 1261, cet empire n’était plus qu’une fraction de ce qu’il avait été naguère. Déjà l’autonomie de la Bulgarie et de la Serbie au milieu des , l’établissement de territoires autonomes à Chypre, dans le Péloponnèse et en Anatolie des à 1200 et la création d’un « Empire de Trébizonde » quelques mois avant la chute de Constantinople avait considérablement rétréci le pourtour de l’empire. S’ajoutera après la conquête la création d’États latins en Grèce continentale : le royaume de Thessalonique de Boniface de Montferrat, la principauté d'Achaïe de Guillaume de Champlitte et Geoffroi de Villehardouin, le duché d’Athènes et de Thèbes subsisteront bien après la reprise de Constantinople, pour ne pas mentionner les colonies vénitiennes et génoises le long des côtes et dans les iles grecquesMango (2002) Mango (1986) Rice (1963) Nicol (2005) .
Dans l’empire restauré de 1261, les empereurs peu fortunés ne tiendront plus le rôle de grands mécènes qu’ils avaient joué avant la conquête ; et ses successeurs immédiats s’emploieront surtout à restaurer la capitale qu’ils retrouvent en bien piteux état : restauration d’Hagia Sophia, reconstruction des défenses de la ville ainsi que des édifices publics (bains, marchés, ports)Mango (2002) Laiou & Morrisson (2011) . Ce sont les grandes familles de l’empire qui prennent le relais : les Ange, les Doukas, certains Paléologue, les Cantacuzène, les Vatatzès, les Lascaris et les Mélissène. À celles-ci s’ajoutent des familles étrangères : les Némanjide (Serbie) les Asen (Bulgarie), les Anjou, les Montferrat (États latins) ou les OrsiniVelmans (2006) , ainsi que de nouveaux riches comme le ministre des Finances devenu grand logothète, Théodore Métochitès, immensément riche grâce à ses charges, grand collectionneur de livres qu’il réunira dans le monastère du Sauveur-de-ChoraLittéralement « Sauveur aux champs », car le monastère, initialement construit au ou , se trouvait en dehors des murailles de Constantin. qu’il fera reconstruireKaplan (2016) .
La vie intellectuelle
Dans cet empire éclaté, Constantinople grâce à son université créée par (), à son école patriarcale, demeure un centre intellectuel important, mais il n’est plus le seul : Nicée, Thessalonique, Mistra, le Mont Athos, participent au nouveau rayonnement intellectuelMango (2002) .
Les grandes écoles
Exilés à Nicée, les empereurs byzantins avaient eu à cœur de fonder des écoles assurant la survie de la culture traditionnelle. Jean Vatatzès () avait créé des bibliothèques publiques dans toutes les villes de ses possessions, avait ordonné aux dirigeants municipaux d’allouer un salaire aux professeurs de médecine, de mathématiques et de rhétorique, et avait institué une école de philosophie dirigée à partir de 1238 par Nicéphore BlemmydèsBréhier (1970) Laiou (2011) ..
Dès la reconquête de Constantinople, déchargea le grand logothète Georges Acropolite de ses fonctions politiques pour prendre en charge l'enseignement officiel et le nomma professeur de philosophie aristotélicienneGrégoire de Chypre, Éloge de Michel VIII Paléologue.. L’école patriarcaleBrowning Byzantion 32 (1962) , et 33 (1963), quant à elle semble avoir été reconstituée par le patriarche , mais on ignore sous quelle forme exactementLaiou (2011) et il demeure difficile de distinguer « enseignement officiel » et « enseignement privé », tout comme il est difficile d’établir une distinction entre une « école » structurée et des « professeurs mandatés » par une autorité supérieure pour enseigner telle ou telle matière.