Les lettres mystérieuses () ou « lettres isolées » ou « lettres séparées »Sur la traduction, voir Schimmel Stern und Blume – Die Bilderwelt der persischen Poesie, Wiesbaden 1984, , p. 196. sont des lettres isolées qui apparaissent au début de 29 sourates du Coran juste après la basmala. Ces groupes de lettres ne sont pas connectées les unes aux autres, mais lues comme des lettres individuelles de l'alphabet. On les appelle aussi « les ouvertures des sourates » (fawātiḥ as-suwar) ou « la première des sourates » (awāʾil as-suwar). Pendant plus de 14 siècles, ces lettres ont « étonné et fasciné les érudits musulmans », de sorte qu'il n'existe aucun consensus quant à leurs interprétations, qui semblent tardives et illustrer la perte de transmission de la mémoire entre les rédacteurs du Coran et les premiers exégétes.

Du point de vue des études islamologiques, les auteurs sont en désaccord quant au sens et au rôle de ces lettres. Certains défendent qu'elles sont des abréviations de formules pieuses, datant de l'époque de Mahomet, renvoyant en particulier à des psaumes. D'autres voient dans ces lettres un moyen d'ordonner le Coran lors de la mise par écrit

Exemples de lettres séparées 29 sourates du Coran actuel commencent par des lettres isoléesD. De Smet., "Lettres isolées", Dictionnaire du Coran, 2007, Paris, p. 479 et suiv.. Lors de la récitation du Coran, les musulmans les lisent comme les lettres de l'alphabetK Massey, "Mysterious letters", Encyclopedia of the Qur'an, p. 471 et suiv.. L'édition du Caire les considère parfois comme des versets séparés mais les colle parfois aussi au premier versetSegovia, "al-Baqara", Le Coran des historiens, 2019, p. 66.. Voici des exemples de lettres séparées qui se trouvent au début des sourates : Alif Lām Mīm - Sourates Al-Baqara, Āl ʿImrān, Al-ʿAnkabūt, Ar-Rum, Luqman, As-Sajda, etc. Alif Lām Rāʾ - Sourates Yunus, Hud, etc. Alif Lām Mīm Rāʾ - Sourate Ar-Ra'd Kāf Hāʾ Yāʾ Ain Ṣād - Sourate Maryam Yāʾ Sīn - Sourate Ya-Sin Ḥāʾ Mīm - Sourate Fussilat, etc.

14 des 28 lettres arabes apparaissent comme des lettres mystérieuses, individuellement ou en combinaison avec deux, trois ou quatre autres lettres. Ceux-ci sont Alif, ha, Ra', SiN, Ṣād, ṭā', 'Ain, qaf, kaf, Lam, Mim, nūn, yā'. Néanmoins, l'écriture arabe archaïque ne différenciant pas certaines lettres, toutes les formes consonantiques du sont représentées dans ces lettres isolées.

Les combinaisons les plus courantes sont alif lām mīm au début des sourates 2, 3, 29, 30, 31 et 32, et alif lām rāʾ au début des sourates 10, 11, 12, 14 et 15. Il existe 14 combinaisons différentes.

Numéro du Tableau Sourate Ordre Sourate Muqattaʿāt Ayah complète 1 Al-Baqara 2 ʾAlif Lām Mīm الٓمٓ Oui 2 Al-Imran 3 ʾAlif Lām Mīm الٓمٓ Oui 3 Al-A'raf 7 ʾAlif Lām Mīm Ṣād الٓمٓصٓ Oui 4 Yūnus 10 ʾAlif Lām Rā الٓر Non 5 Hūd 11 ʾAlif Lām Rā الٓر Non 6 Yūsuf 12 ʾAlif Lām Rā الٓر Non 7 Ar-Ra'd 13 ʾAlif Lām Mīm Rā الٓمٓر Non 8 Ibrāhīm 14 ʾAlif Lām Rā الٓر Non 9 Al-Ḥijr 15 ʾAlif Lām Rā الٓر Non 10 Maryam 19 Kāf Hā Yā ʿAin Ṣād كٓهيعٓصٓ Oui 11 Ta-Ha 20 Ṭā Hā طه Oui 12 Ach-Chu'ara 26 Ṭā Sīn Mīm طسٓمٓ Oui 13 An-Naml 27 Ṭā Sīn طسٓ Non 14 Al-Qasas 28 Ṭā Sīn Mīm طسٓمٓ Oui 15 Al-'Ankabut 29 ʾAlif Lām Mīm الٓمٓ Oui 16 Ar-Rum 30 ʾAlif Lām Mīm الٓمٓ Oui 17 Luqmān 31 ʾAlif Lām Mīm الٓمٓ Oui 18 As-Sajda 32 ʾAlif Lām Mīm الٓمٓ Oui 19 Ya Sin 36 Yā Sīn يسٓ Oui 20 Ṣād 38 Ṣād صٓ Non 21 Al-Ghafir 40 Ḥā Mīm حمٓ Oui 22 Fussilat 41 Ḥā Mīm حمٓ Oui 23 Ash-Shura 42 Ḥā Mīm; ʿAin Sīn Qāf حمٓ عٓسٓقٓ Oui, 2 24 Az-Zukhruf 43 Ḥā Mīm حمٓ Oui 25 Ad-Dukhan 44 Ḥā Mīm حمٓ Oui 26 Al-Jathiya 45 Ḥā Mīm حمٓ Oui 27 Al-Ahqaf 46 Ḥā Mīm حمٓ Oui 28 Qāf 50 Qāf قٓ Non 29 Al-Qalam 68 Nūn نٓ Non

Interprétations dans la tradition islamique Le sens de ces lettres isolées semble avoir été oublié très vite par les penseurs musulmans. En effet, des hadiths associés à Ibn Abbas, () et auteurs anciens montrent des interprétations divergentes de ces passages. Pour De Smet, il s'agit, en outre, d'interprétations « manifestement arbitraires ». Celles-ci seront néanmoins reprises par la suite. L'interprétation la plus courante est que ces lettres sont des abréviations d'autres motsK. Massey, "A New Investigation into the „Mystery Letters“ of the Quran", Arabica, 43, 1996, p. 473.. Pour Reynolds, les commentaires traditionnels montrent une perte de transmission de la mémoire de la signification de ces lettres et font preuve de « confusion et spéculation créativeG.S. Reynolds, The Qurán and Its Biblical Subtext, p.19 et suiv. ». Ainsi, pour l'auteur, « il me semble peu probable, c'est le moins qu'on puisse dire, que les mufassirun soient des conservateurs fiables d'une chaîne ininterrompue d'interprétations coraniques, ou qu'ils se souviennent parfaitement de l'heure, du lieu et de la raison pour lesquels des versets individuels ont été révélés, et pourtant en même temps ne parviennent pas du tout à comprendre ces lettres ».

Pour certaines de ces traditions, il s'agit d'abréviations de noms divins ou de formules liées à la divinité. Ainsi, Yāʾ Sīn signifierait « ô maître des envoyés » (yâ sayyid al-mursilîn). De son côté, Alif Lām Mīm serait, à la fois, une abréviation du nom al-Rahman et de plusieurs formules dédiées à Allah, comme « Je suis Allah le Très-Savant »). Pour Suyuti, elle servait à Mahomet pour capter l'attention de l'assemblée à qui il énonçait le Coran.

Pour d'autres traditions, il s'agit de marques de séparation de sourate ou à des fins mnémotechniques. « Dès lors, des exégètes musulmans ont envisagé la possibilité que les lettres ne fassent pas partie de la Révélation mais aient été ajoutées postérieurement, au même titre que la basmala, par le Prophète ou les rédacteurs du Coran. »

Enfin, une dernière interprétation serait de voir dans ces lettres une référence à l'archétype céleste du Coran, la « Mère du Livre ». Elles sont, pour les courants spirituels de l'islam, une forme cachée de réalité inaccessible. Dans ces courants, ces lettres ont fait l'objet de nombreuses interprétations et une « science des lettres » a été mise en place. C'est, en particulier, le cas dans le monde chiite.

Pour Muqatil b. Suleyman (), ces versets appartiennent à la catégorie des « versets équivoques », dont la signification n'est connue que de Dieu seul. Pour cet auteur, il faut se méfier de donner une signification à ces lettres. Elles ont fait l'objet d'un usage important dans la magie-sorcellerie orientale, en particulier, en lien avec leur dimension numérologique. On les retrouve dans la confection de talismans comme dans les textes d'al-Buni « encore actuellement très en vogue dans certains milieux populaires ».

Une interprétation récente de ces lettres est de voir dans le Coran un code mathématique basé sur le nombre 19, ces attestations étant pour ces musulmans (comme Rashad Khalifa, un biochimiste américano-égyptien) une preuve de son inimitabilité. Néanmoins, « certaines de ces découvertes, bien qu'intéressantes, semblent quelque peu artificielles ». Cette théorie ne fait pas consensus chez les croyants et est considérée de manière critique dans la littérature scientifique.

Pour la recherche islamologique Ces « lettres mystérieuses » ont interrogé les orientalistes puis les islamologues depuis le . Comme les auteurs musulmans, ceux-ci se sont interrogés sur l'appartenance de ces lettres au premier texte coranique et certains y voient un ajout postérieur. Les islamologues se sont interrogés sur le sens de ces lettres mais aussi sur leur intégration au Coran. Deux groupes principaux se sont ainsi créés, le premier défend que ces lettres sont des abréviations comme indépendantes du texte coranique mais datant de l'époque de Mahomet, le second groupe voit dans ces lettres un moyen d'ordonner le Coran lors de la mise par écrit.

Aucun consensus n'existe à l'heure actuelle sur l'interprétation de ces signes.

Approches anciennes Certains orientalistes comme Welch voient les lettres comme des symboles de l'alphabet arabeA. Welch, "al-Kurān", Encyclopedia of Islam. Leiden, 1978. pour marquer une rime. Pour Loth, ces lettres se trouvent surtout dans les sourates de la période pendant laquelle Mahomet était encore proche du judaïsme. L'auteur y voit des signes cabalistiques en lien avec la sourate en question. Goosens y voyait l'abréviation d'anciens titres de sourate. Bellamy y voyait une abréviation de la basmala avant que celle-ci ne soit rajoutée par les scribes dans le CoranMustafa Shah, "Vocabulary of the Qur’an: Meaning in Context ", The Oxford Handbook of Qur'anic Studies, 2020, p. 302.. À propos de Alif-Lam-Mim, Luxenberg propose qu'il s'agisse de l'abréviation de « le Seigneur m'a dit ». Solution peu probable pour Van Reeth, celui-ci souligne que celle de De Smet est « la plus plausibleVan Reeth, "Al-Ankabut", Le Coran des Historiens, 2019, p. 1053 et suiv. ».

D'autres pensent que ces lettres ont joué un rôle dans l'édition et la compilation du texte du Coran. Nöldeke et Hirschfeld ont pris les lettres pour les noms des propriétaires des divers manuscrits coraniques de l'environnement de Mahomet, kāf pour Abū Bakr, ʿain pour Aischa. Dans sa thèse, Massey a avancé la théorie selon laquelle il existe un ordre dans les lettres : mīm ne suit jamais sīn, lām ne vient jamais avant alif, etc. À l'aide d'études statistiques, il est arrivé à la conclusion que l'arrangement aléatoire était statistiquement improbable (« improbabilité statistique »). et a ajouté, cependant, que les statistiques ne calculent que des probabilités et non des faits (« Les statistiques ne peuvent calculer que des probabilités, pas des réalités »). Bien que Massey admette que l'arrangement des lettres séparées devant la sourate 42 contredit sa théorie., après avoir considéré les deux scénarios, il voit des preuves qui soutiennent la théorie de Nöldeke et HirschfeldKeith Massey: A New Investigation into the „Mystery Letters“ of the Quran. In: Arabica. Band 43, 1996, S. 475 f..

Pour De Smet, « ces théories, les unes les plus hardies que les autres, pèchent toutes par un certain degré d'arbitraire et un manque de cohérence, auquel les auteurs essaient de remédier par des raisonnements ingénieux... »

Approches récentes Pour De Smet, reprenant l'avis de Sfar, ces lettres isolées pourraient être une marque de notation des premiers recueils partiels du Coran selon un principe employé dans les manuscrits syriaques. Lors de la composition du Coran, cette technique aurait été oubliée et ces lettres intégrés à la Révélation coranique, probablement même avant l'insertion de la basmala en début de sourate. Pour l'auteur « l'histoire nébuleuse de la rédaction de la vulgate actuelle du Coran » doit être la clef de compréhension de ces lettres. De même, Reynolds considère que ces lettres « jouent un rôle important dans l'organisation du CoranK.F. Pohlmann, "al araf", Le Coran des Historiens, 2019, p. 274. ». Ainsi, il remarque que les sourates ayant les mêmes lettres isolées sont regroupées même lorsque cela brise l'ordre attendu des sourates par taille.