thumb|Savants dans une bibliothèque abbasside. Le Maqâmât al-Harîrî Schefer illustré par Yahya al-Wasiti en 1237. La Maison de la sagesse (en , à Bagdad sous les Abbassides, serait une bibliothèque.

L’existence de cette institution unique fait aujourd’hui débat parmi les historiens qui nuancent son importance. Néanmoins, ce terme « Maison de la sagesse » (transcrit aussi par Dâr al-Hikma ou Beit Al-Hikma) désigne parfois, par extension, diverses institutions savantes apparues à partir du dans le monde arabe.

Les sources arabes médiévales mentionnent rarement le Bayt al-Ḥikma (« Maison de la Sagesse ») et n’en donnent aucune description détaillée. Les historiens contemporains, parmi lesquels Dimitri Gutas et George Saliba, s’accordent à dire qu’il ne s’agissait pas d’une académie organisée ni d’un complexe réunissant bibliothèques, observatoires et hôpitaux. D'autres auteurs confirment cette lecture : le Bayt al-Ḥikma correspondrait à une bibliothèque de cour où des lettrés, traducteurs et secrétaires, travaillaient sous le patronage d’al-MaʾmūnHouari Touati, « Bayt al-Hikma : la Maison de la sagesse des Abbassides », in Houari Touati (éd.), Encyclopédie de l’humanisme méditerranéen, printemps 2014, en ligne ; Dimitri Gutas, Greek Thought, Arabic Culture: The Graeco-Arabic Translation Movement in Baghdad and Early ʿAbbāsid Society (2nd–4th/8th–10th centuries), Londres–New York, Routledge, 1998, p. 14-19 ; Houari Touati, L’Armoire à sagesse. Bibliothèques et collections en Islam, Paris, Aubier, coll. « Historique », 2003, p. 175-182 ; Françoise Micheau, Les débuts de l’islam. Jalons pour une nouvelle histoire, Paris, Téraèdre, 2005, p. 278-283 ; Kevin van Bladel, « Bayt al-Ḥikma », in Encyclopaedia of Islam, 3ᵉ édition, Leiden, Brill, 2009. [voir extrait en ligne via (https://archive.org/…)] .

Sans les y réduire, on évoque couramment leur rôle majeur dans la « transmission de l'héritage des civilisationsCependant, Marie-Geneviève Guesdon note « La Maison de la sagesse [de Bagdad] a souvent été instrumentalisée dans des débats de type identitaire. Des deux côtés, cette institution est ramenée au rôle qu'elle aurait joué comme simple maillon d'une chaîne de transmission entre le monde persan, syriaque, grec et le monde occidental. » dans memoireduvent, 15 mai 2008 (texte en ligne). » : bien sûr grecque, perse et du Moyen-Orient, mais aussi indienneDès 722, le Brahmasphutasiddhanta (« L'ouverture de l'Univers », un traité de mathématique fondamental) semble être traduit à Bagdad. De même, en 771, une version traduite de l'antique traité d'astronomie indien, le Surya Siddhanta, y serait parvenu. Voir Varahamihira et La Perse islamique et l'Inde. Cf. A Concise History of Science in India, dir. D. M. Bose, S. N. Sen et B. V. Subbarayappa, New Delhi, 1971, ., chinoise, etc. Cet aspect fait de ces maisons un des symboles de l'âge d'or de la science arabeVoir ., comme lieu de collecte, de diffusion, de copie et de traduction de la littérature d'adab (les belles-lettres).

Leurs rôles dans l'histoire scientifique thumb|Dessin d'une opération au . Certains auteurs modernes ont comparé ces bibliothèques et cercles savants à des formes d'universitésMais on ne sait avec certitude jusqu'à quel point ces institutions ont été des lieux d'étude, de formations et de recherche, comme le proposent Meyerhof en 1930 et Michel Tardieu en 2003 (texte en ligne). Cf. Guesdon, 1992, en part. et 139 ; Roger Arnaldez, Maison de la sagesse, dans Encyclopædia Universalis, [av.] 2003.,» ou à la bibliothèque d'Alexandrie. Toutefois, cette assimilation est jugée anachronique : les Bayt al-Ḥikma relevaient du mécénat califal, sans structure d’enseignement ni statut comparable à ceux des universités médiévales. Mais les liens historiques les plus sûrs, particulièrement pour la plus ancienne d'entre elles, sont ceux qu'elles ont avec l'antique académie de Gundishapur (Djund-i Shapur) des Sassanides (et, à travers elle, les écoles d'Athènes), ainsi qu'avec l'école de Dayr QunnaPour la localisation de Dayr Qunna, cf. Life and works of saint Gregentios, archbishop of Taphar, éd. et trad. par Albrecht Berger et Gianfranco_Fiaccadori, Berlin et New York, W. De Gruyter, 2006, (Millennium-Studien zu Kultur und Geschichte des ersten Jahrtausends n. Ch. = Millenium studies in the culture and history of the first millenium C. E., 7) (en ligne) ; Bo Holmberg, « Christian Scribes in the Arabic Empire », The Middle East : unity and diversity : papers from the second Conference on Middle Eastern Studies, Copenhagen, 22-25 October 1992 [Nordic Conference on Middle Eastern Studies], sous la dir. de Heikki Palva et Knut S. Vikør, Copenhagen, Nordic Institute of Asian Studies, 1993, (Nordic proceedings in Asian studies, 5) (en ligne). (ou Deïr Qunna), une école de scribes nestoriensRaymond Le Coz et Guy Lazorthes, Les médecins nestoriens au Moyen Âge : les maîtres des Arabes, Paris, 2004, n. 5 (texte en ligne). Cf. C. Cabral, Une étude sur les secrétaires nestoriens sous les Abbassides, 762-1258, à Bagdad, dans Parole de l'Orient, Kaslik (Liban), v. 25, t. II, 2000, . de culture syriaqueVoir Louis_Massignon, 1942. Cf. Brandie Ratliff, dans , , n. 11..

thumb|Manuscrit abbasside

Les premières traductions en arabe furent réalisées à partir de textes grecs, syriaques et persans déjà transmis et étudiés par les savants de l’Empire sassanide. Ces œuvres, traduites en pehlevi puis en syriaque sous le patronage des souverains sassanides, furent reprises et adaptées par les traducteurs de Bagdad, souvent chrétiens de langue syriaque. Parmi les écrits grecs traduits sous les Abbassides figuraient notamment les Topiques et la Physique d'Aristote qui contribuèrent à diffuser une culture dialectique commune aux savants musulmans et chrétiens, utilisée dans les débats théologiques et philosophiques du IXᵉ siècleVoir sur les débuts des traductions à Bagdad, l'ouvrage de Dimitri Gutas, cité en bibliographie..

Ces premières traductions entament un mouvement de translation d'une partie des textes de philosophie, de médecine, de logique, de mathématiques, d'astronomie, de musique grecs, pehlevis, syriaques, hébreux, sanskrits, etc., dont ceux d'Aristote, de Platon, de Pythagore, de Sushruta, d'Hippocrate, d'Euclide, de Charaka, de Ptolémée, de Claude Galien, de Plotin, d'Âryabhata et de Brahmagupta au monde arabo-musulman. Les traductions s’accompagnaient de réflexions, de commentaires, et ont donné lieu à une nouvelle forme de littérature.

Le Bayt al-Hikma de Bagdad

Sous le règne du calife al-Maʾmūn (813-833), Bagdad devint un centre intellectuel majeur du califat abbasside. Plusieurs bibliothèques et cercles de traducteurs y furent actifs, parfois regroupés sous l’appellation de Bayt al-Ḥikma (« Maison de la sagesse »), sans qu’il s’agisse d’une institution créée à une date précise ni fondée par le calife abbasside Haroun ar-Rachid. Parmi les savants liés à ces milieux figurent, al-Khwariz, al Kindi, Thābit ibn Qurra, Al Jahiz, et Al-Hajjaj ibn Yusuf ibn Matar représentatifs de traditions scientifiques et philosophiques diverses soutenues par le mécénat califalvoir, par exemple, Badawi, 1968, (en ligne) et Wiet, 1971, sq. (en ligne).. Du IIe/VIIIe siècle jusqu’à l’invasion par les Mongols, Bagdad était un centre intellectuel autant pour les arts que pour la science. La Maison de la Sagesse apparaît justement à ce moment, durant l’âge d’or de l’islam. La Maison de la Sagesse, ou Bayt al-Hikma (House of Wisdom), était aussi connue sous le nom de Khizanat al-H⁄ikma (Repository of Wisdom). Dans plusieurs textes, on y fait aussi référence en tant que bibliothèque du palais du califat abbasside du IXe siècle, à Bagdad. Plus précisément, le califat abbasside fait référence à la grande dynastie de l’empire musulman, dont le règne fut actif de 750 CE à 1258. Le terme « ḥikma », fréquemment employé dans le Coran, désigne à l’origine la sagesse et un savoir d’inspiration divine. À l’époque abbasside, le mot est associé aux sciences rationnelles et à la philosophie, sous l’influence des traductions grecques. Dans certains courants postérieurs, notamment dans la tradition ismaélienne, il prend un sens plus spécifiquement doctrinal. C’est pourquoi le contexte sociohistorique a une importance non-négligeable pour comprendre la véritable histoire de la Maison de la Sagesse, ses fondements et son origine.

La Maison de la Sagesse est un symbole du monde scientifique, mais à cause de mauvaises traductions, d’un manque de contextualisation sociohistorique (et de compréhension dudit contexte) et de préjugés, la manière dont elle a été parfois représentée est erronéeSource actuelle ; Marie-Geneviève Balty-Guesdon, « La Maison de la Sagesse : une institution hors de l’histoire ? », dans *L’Islam médiéval en terres chrétiennes*, éd. Max Lejbowicz, Villeneuve-d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2009, p. 85-98.. De plus, plusieurs textes académiques démontrent que, à cause de la propagande antimusulmane, l’histoire occidentale serait devenue peu à peu erronée face aux réelles contributions de l’Islam à la science, aux mathématiques et à la philosophie. La Maison de la Sagesse existe à la fois comme réalité historique et comme idée, à la frontière entre idéal et histoire.

À propos du Bayt al-Hikma de Bagdad, M.-G. Guesdon conclut (en 1992, ) qu'« appuyé sur la culture des communautés en présence plus que sur un modèle ancien, il fut [...] une appropriation active, donnant lieu à une création originale, dont les raisons tenaient tant à la continuité humaine et culturelle d'une région qu'aux problèmes posés par l'islamisation de la société. »

Des traductions y sont réalisées, en particulier sous l'égide du Persan Salm, qui fut le premier directeur du Bayt al-HikmaSylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel, Seuil, 2008, 135.. Le chrétien nestorien Hunayn ibn Ishâk al Ibadi est chargé par Al-Mamun de vérifier les corrections des autres traducteurs, mais rien ne permet d'étayer l'affirmation selon laquelle il aurait dirigé le premier atelier de traduction de cette institutionM.-G. Balty-Guesdon, Le Bayt al-Hikma de Bagdad, 137.. Il traduit, avec l'aide de son fils Ishâq et son neveu Hubaysh et d'autres spécialistes moins connus comme Étienne ibn Bâsil, Musâ ibn Khalid et Yahyâ ibn HârûnAhmed Djebbar dans L'âge d'or des sciences arabes, Actes Sud, IMA, 2005., une centaine d'ouvrages du grec vers le syriaque puis du syriaque vers l'arabe. Une bibliothèque prenait place dans la Maison de la Sagesse, et contenait des connaissances inestimables, dont de nombreuses traductions vers l’arabe d’écrits en grec, en hindou et en perse. Les érudits qui ont contribué à la Maison ont fait des progrès incroyables pour la science et l’avancement de la recherche académique. Par exemple, en seulement 50 ans, ils ont traduit l’intégrité des ouvrages de langue grecque en science et en philosophie. Cette traduction de masse se nomme le « Graeco-Arabic translation movement », qui souligne l’avancement énorme fait par les érudits de la Maison de la Sagesse durant l’âge d’or de l’islam, en particulier pour ce qui est des traductions du grec vers l’arabe, mais aussi du pahlavi, sanskrit et syriaque vers l’arabe. Les érudits arabes ont donc joué un rôle crucial du dans le développement et l’avancement de l’occident d’aujourd’hui. Sans ces traductions, la science ne serait pas ce qu’elle est désormais.