Martial Solal, né le à Alger (Algérie française) et mort le au Chesnay-Rocquencourt (Yvelines)État civil sur le fichier des personnes décédées en France depuis 1970., est un pianiste de jazz, compositeur, arrangeur et chef d'orchestre français.
Sa carrière débute dans les années 1950, au cours desquelles il enregistre notamment avec Django Reinhardt et Sidney Bechet. Au Club Saint-Germain, il accompagne les plus grands musiciens américains de l'époque : Don Byas, Clifford Brown, Dizzy Gillespie, Stan Getz ou encore Sonny Rollins. Il enregistre plus d'une centaine de disques en solo, en trio ou avec différents big bands, ainsi qu'en duo , avec entre autres Lee Konitz, Michel Portal, Didier Lockwood, John Lewis ou David Liebman.
Solal ne se limite pas à la scène de jazz : il écrit de nombreuses œuvres symphoniques jouées notamment par le nouvel orchestre philharmonique, l'orchestre national de France ou l'orchestre de Poitou-Charentes. Il compose également plusieurs musiques de films, notamment pour Jean-Luc Godard (À bout de souffle) ou pour Jean-Pierre Melville (Léon Morin, prêtre).
Le style de Martial Solal, virtuose, original, inventif et plein d'humour, s'appuie notamment sur un talent exceptionnel d'improvisation servi par une technique irréprochable qu'il entretient par un travail systématique tout au long de sa carrière. Bien que n'ayant eu qu'un seul véritable élève en la personne de Manuel Rocheman, il influence de nombreux musiciens tels que Jean-Michel Pilc, Baptiste Trotignon, Franck Avitabile, Franck Amsallem, François Raulin ou encore Stéphan Oliva. Le prestigieux concours de piano jazz Martial Solal, organisé de 1988 à 2010, est nommé en son honneur.
Biographie Jeunesse vignette|Alger, où est né Martial Solal, dans les années 1930.|alt=Vue du port d'Alger dans les années 1930. On voit la Méditerranée, quelques bateaux, des façades de bâtiments assez imposants, des arcades. Le reste de la ville se dévoile en hauteur en arrière-plan. La photo est en noir et blanc. Martial Saul Cohen-Solal naît le à Alger, alors en Algérie française, dans une famille juive algérienne non pratiquante. Son père, algérois de naissance, est un modeste expert-comptable, sa mère est originaire de Ténès. Il apprend les rudiments du piano auprès de sa mère, une chanteuse d'opéra amatrice, puis avec Madame Gharbi qui lui donne des cours de piano classique à partir de ses six ans. Son talent d'improvisateur se dévoile dès ses dix ans, lors d'une audition, quand il modifie l'ordre des séquences d'une Rhapsodie de Liszt, sans hésitation et sans que personne s'en rende compte..
À l'adolescence, il découvre le jazz et la liberté qu'il permet, aux côtés de Lucky Starway, saxophoniste multi-instrumentiste, chef d'un orchestre local à Alger. Starway lui fait découvrir Louis Armstrong, Fats Waller, Teddy Wilson ou encore Benny Goodman.. Solal prend des cours avec lui pendant deux ou trois ans, durant lesquels il fait la « pompe » : une basse à la main gauche, un accord à la main droite. Lucky Starway l'engage finalement dans son orchestre.
À partir de 1942, les lois sur le statut des Juifs du régime de Vichy, entrées en vigueur dans les colonies françaises, interdisent à Martial Solal, enfant d'un père juif, l'entrée à l'école.. Il se consacre donc à la musique. Le débarquement allié en 1942 lui évite d'être déporté. Durant la Seconde Guerre mondiale, alors qu'il effectue son service militaire au Maroc, il joue dans les mess des soldats américains..
Débuts professionnels Départ à Paris Solal devient musicien professionnel dès 1945, ce qui ne l'empêche pas de devoir faire des petits boulots à côté.
Les opportunités étant limitées à Alger pour un pianiste de jazz, il s'installe à Paris au début de l'année 1950, à , sans connaître personne. Après quelques semaines, il joue dans plusieurs orchestres de jazz, comme ceux de Noël Chiboust ou d'Aimé Barelli, contraints, pour des raisons économiques à jouer tango, java, paso doble ou valses.
Le Club Saint-Germain Martial Solal fréquente le Club Saint-Germain, alors le plus important en matière de jazz, et commence à y jouer en 1952. Il y est le « pianiste maison » pendant une dizaine d'années, alternant parfois avec le Blue Note, l'autre grand club de jazz. Au Club Saint-Germain, avec le batteur Kenny Clarke et le bassiste Pierre Michelot, il accompagne les musiciens américains de passage, tels que Don Byas, Lucky Thompson, Clifford Brown, Dizzy Gillespie, Stan Getz ou Sonny Rollins.. Il y croise également André Previn, ainsi qu'Erroll Garner ou John Lewis. En , il accompagne l'orchestre Barelli dans une tournée dans toute la France et l'Afrique du Nord. Il crée un quartet avec Roger Guérin à la trompette, Paul Rovère à la contrebasse et Daniel Humair à la batterie, et se produit également en piano solo, dans un style inspiré par Art Tatum.
Premiers enregistrements Pour sa première session d'enregistrement, il participe à la dernière de Django Reinhardt, le .. Il enregistre un peu plus tard ses premiers albums en trio. À partir de 1955, il accompagne le saxophoniste Lucky Thompson, avec qui il grave plusieurs disques et apparait à la télévisionVoir la .. Il joue également avec Chet Baker.
Il commence à enregistrer avec Sidney Bechet en 1956. Alors que le saxophoniste fait partie des « anciens » rejetés par la nouvelle génération, rompue aux innovations du bebop, Solal considère qu'on peut mélanger les styles sans problème. Leur premier enregistrement, avec Kenny Clarke, un autre « moderne », s'est fait en quelques heures, avec seulement des premières prises. La même année, Solal enregistre deux disques en compagnie de Billy Byers, et Réunion à Paris.. Il commence également à enregistrer en solo, pratique qui le suivra tout le long de sa carrière.
Malgré une notoriété naissante, les ventes et concerts ne suffisent pas à assurer une subsistance correcte à Martial Solal. Inspiré par Hubert Rostaing, qui signait des disques d'« » sous le nom d'Earl Cadillac, Solal signe quelques disques alimentaires en 1956 sous le nom de « Jo Jaguar », jouant des airs à la mode (des chansons de Gilbert Bécaud, de Jo Privat ou d'Édith Piaf comme L'Homme à la moto).. D'après Solal,
Entre 1959 et 1963, il accompagne avec son orchestre des chanteurs français comme Line Renaud., Jean Poiret. ou encore Dick Rivers.. En 1961, Solal compose la musique du tube Twist à Saint-Tropez.
Un musicien qui s'affirme Premier En 1956, Martial Solal crée son premier big band, salué par le compositeur André Hodeir. Dans son écriture, le piano alterne souvent avec l'orchestre, la section de saxophones est bien balancée, le jeu des trompettes est musclé. En 1957 et 1958, Solal enregistre d'autres titres avec son big band, alors que son écriture s'est complexifiée, avec un son plus massif et un registre plus étendu. Les changements de rythme et tempo, qui deviennent alors sa signature, se généralisent.
Suite en ré bémol pour quartette de jazz En 1958, Solal entame la composition de l'ambitieuse Suite en ré bémol pour quartette de jazz, d'une durée de environ. Elle est jouée au Club Saint-Germain, avec Roger Guérin à la trompette, Paul Rovère à la contrebasse et Daniel Humair à la batterie. La pièce est mémorisée et jouée séquence après séquence., Solal étant le seul à avoir un petit brouillon de la musique. Le pianiste a l'ambition de dépasser les trente-deux mesures des standards habituellement joués par ce genre de petite formation, et cherche à inventer une forme plus ambitieuse, avec différentes mélodies et des changements de tempo, ce qui était inusité dans le jazz à l'époque.
Compositeur de musique de film En 1959, Martial Solal compose sa première musique de film pour Deux Hommes dans Manhattan de Jean-Pierre Melville, ami et admirateur du pianiste depuis sa Suite en ré bémol.. Le compositeur principal, Christian Chevallier, malade, ne pouvait écrire la dernière séquence de . Solal écrit donc un petit ostinato au piano d'une dizaine de notes, et une mélodie très courte jouée par Roger Guérin. Pour Solal,
vignette|alt=Sur cette photo en noir et blanc, Cocteau est assis à la batterie, Solal est debout derrière lui |Jean Cocteau et Martial Solal
Recommandé par Melville, Martial Solal compose la musique dÀ bout de souffle (1960) de Jean-Luc Godard, qui laisse carte blanche au musicien. Interprétée par un big band et un orchestre à cordes, la musique est principalement d'inspiration jazz, même si le thème de la romance, joué par les cordes, s'en détache largement ; c'est d'ailleurs la première fois que Solal compose pour cordes.. Le succès du film, et donc de sa bande originale, a assuré au musicien de confortables droits, , lui permettant d'acheter sa maison de Chatou.
Solal suppose que Godard n'était pas particulièrement fan de la musique, puisqu'il ne lui a plus rien commandé. Cela n'a pas empêché Solal de continuer à composer pour le cinéma, pour Le Testament d'Orphée (1960) de Jean Cocteau, pour Léon Morin, prêtre de Melville ou pour Échappement libre (1963) de Jean Becker. Il interprète également la musique composée par Jean Ledrut pour Le Procès (1962) d'Orson Welles..
L'aventure américaine Sa renommée commence à grandir aux États-Unis, terre de naissance du jazz : Oscar Peterson, de passage en France en , passe l'écouter au Club Saint-Germain. Le producteur américain George Wein l'invite à jouer pendant deux semaines à l', un club de la rue à New York, avant de le présenter en vedette au festival de Newport 1963. Pour Martial Solal, c'est un choc : aucun musicien de jazz français n'avait été invité aux États-Unis depuis Django Reinhardt. Comme il est invité sans son trio, Joe Morgen, l'envoyé de Wein, lui présente le contrebassiste Teddy Kotick et le batteur Paul Motian, qui jouaient avec Bill Evans ; l'entente entre les trois musiciens est rapide. Le succès est au rendez-vous et l'engagement à l' est prolongé de trois semaines ; lui consacre d'ailleurs deux colonnes.. Le concert de Solal à Newport est publié () après quelques « » enregistrées en studio le . L'album est salué par la presse américaine, ainsi que par Duke Ellington ou Dizzy Gillespie.
Le célèbre producteur Joe Glaser le prend sous son aile, et en une semaine, Solal a tout ce qu'il lui faut pour s'installer à New York : une carte de sécurité sociale et une carte de cabaret, autorisant à jouer dans les clubs. Il lui propose un engagement au de Chicago, repère de tous les grands pianistes. Mais Solal, de retour en France, ne retourne pas aux États-Unis. Divorcé avec un jeune enfant (Éric Solal), sa situation familiale est trop compliquée pour cette prometteuse carrière américaine. En 1964, il retourne tout de même jouer sur la côte ouest des États-Unis, notamment à San Francisco, où il rencontre Thelonious Monk.
Cette absence de la scène américaine pendant plusieurs années explique en partie le fait que Solal reste encore relativement méconnu outre-Atlantique...
En trio Avec Guy Pedersen et Daniel Humair En 1960 au Club Saint-Germain, Martial Solal crée son trio avec Guy Pedersen à la contrebasse et Daniel Humair à la batterie. Solal écrit de nombreux morceaux pour cette formation au cours de ses cinq ans d'existence. En , le trio loue la salle Gaveau et s'occupe de toute la préparation du concert, de l'impression des billets au collage des affiches, en passant par la publicité. Si la salle n'est pas remplie, c'est une première. Les musiciens imitent alors le Modern Jazz Quartet et jouent en smoking (Solal compose d'ailleurs à l'époque le morceau Nos smokings). Le concert donne lieu à un disque : Jazz à Gaveau. En 1962 paraît Suite pour une frise à l'occasion de l'inauguration d'une frise en aluchromie de Raf Cleeremans à Bruxelles., pour lequel Solal compose des thèmes aux structures inhabituelles.