vignette|droite|Todesstiege (Escaliers de la mort) dans la carrière du camp de concentration de Mauthausen en Haute-Autriche. Les détenus étaient forcés de grimper en portant de lourds blocs de pierre. En raison de leur grave affaiblissement, rares étaient les prisonniers qui survivaient longtemps à ce travail épuisant. vignette|droite|Plaque commémorative à Hamburg-Neugraben Dans les camps de concentration nazis, lextermination par le travail (de l'allemand ) était une méthode pour tuer les détenus par les travaux forcésEuropean History Quarterly, 2009, Vol. 39(4), 606–632. doi: 10.1177/0265691409342658.. Dans le cadre de la Shoah, les travaux forcés correspondaient à deux objectifs : à la fois fournir de la main-d'œuvre aux nazis et exterminer des prisonniers (qui sinon auraient été tout de même exécutés, mais sans que leur travail ne bénéficie au régime nazi : c'est là la spécificité de l'extermination par le travail). Ces travaux imposés étaient, à dessein, de nature à abattre les prisonniers. Les détenus travaillaient jusqu'à douze heures par jour et recevaient très peu de nourriture, de vêtements et de soins médicaux. En moyenne, un travailleur succombait en quatre mois.
Certains auteurs, notamment Alexandre Soljenitsyne, considèrent que le système des goulags soviétiques relevait de l'extermination par le travail. Des auteurs ont également proposé un parallèle avec les laogai sous Mao Zedong.
Terminologie
L'expression « extermination par le travail » (Vernichtung durch Arbeit) n'était pas d'usage courant chez les SS nazis. Néanmoins, elle a été employée par Joseph Goebbels et Otto Georg Thierack fin 1942 lors de négociations auxquelles ils ont pris part avec Albert Bormann et Heinrich Himmler, à propos du transfert de prisonniers vers les camps de concentration. La formulation réapparaît après la guerre, au cours des procès de Nuremberg.
Dans les années 1980 et 1990, des historiens débattent de la portée de ce terme. Pour Falk Pingel, cette expression ne s'applique pas à la totalité des prisonniers des nazis ; Hermann Kaienburg et considèrent que l'« extermination par le travail » représente un objectif constant chez les SS. Plus récemment, soutient lui aussi que la volonté d'éradication chez les nazis ne s'appliquait pas à la totalité des détenus.
Sous le nazisme
Les nazis ont persécuté de nombreuses personnes en raison de leur ethnie, de leurs sympathies politiques, de leur handicap, de leur religion ou de leur orientation sexuelleHitler's Ethic by Richard Weikar, page 73.. En Allemagne, la population majoritaire marginalisait certaines catégories de personnes : les familles nombreuses en situation précaire, les prétendus vagabonds et nomades, ainsi que d'autres, considérées comme suspectes, comme les alcooliques et les prostituées. Même si ces personnes étaient « de sang allemand », elles étaient néanmoins vues comme « inadaptées » (Asoziale) et considérées comme des « charges superflues » (Ballastexistenzen). Les autorités policières et civiles recensaient ces profils (comme les homosexuels) et leur imposaient une pléthore de restrictions et de politiques répressives, dont la stérilisation forcée et, à terme, l'incarcération dans des camps de concentration. Tous ceux qui manifestaient de l'hostilité envers le régime nazi étaient envoyés dans des camps. Beaucoup n'y ont pas survécu.
Aux yeux des nazis, certaines catégories pouvaient éventuellement se racheter ; néanmoins, de 1933 à 1941, le régime a encouragé et soutenu l'émigration des Juifs vers la Palestine, ou ailleurs, en concluant des accords comme celui d'Haavara ou le plan Madagascar. En 1942, au cours de la guerre, les hauts responsables nazis se réunissent durant la conférence de Wannsee pour aborder ce qu'ils appellent la « solution finale de la question juive ». Les archives de la conférence fournissent aux historiens des informations sur les procédures prévues par les chefs nazis lorsqu'ils ont préparé en détail la destruction des Juifs ; le recours à l'extermination par le travail s'inscrit dans leur programme.
vignette|droite|Victimes juives, la pelle sur l'épaule, emmenées en travaux forcés. Mogilev, 1941.
Dans les camps nazis, l'« extermination par le travail » se caractérisait par des « travaux d'esclaves », ou des « travailleurs en esclavage », comme l'ont décrit les procès de Nuremberg, ce qui se différencie du travail imposé aux ouvriers étrangers.
Le travail des camps n'entraînait aucune rémunération, de quelque nature que ce soit ; les prisonniers étaient sous surveillance permanente, astreints à des activités physiquement épuisantes (construction de routes, travaux agricoles, travail en usine - surtout dans les industries d'armement), durant de longues journées (souvent 10 à 12 heures par jour), avec une alimentation minimale et des rationnements. L'absence de mesures d'hygiène et de soins médicaux favorisait les maladies. Enfin, les détenus portaient des vêtements trop légers - des tenues d'été en hiver, par exemple.
Le système concentrationnaire recourait aussi à la torture et aux agressions physiques. Avec le Torstehen, les victimes devaient sortir en extérieur et rester dévêtues, les bras levés. Si elles s'effondraient ou s'évanouissaient, elles étaient frappées jusqu'à ce qu'elles reprennent leur position. Le Pfahlhängen consistait à attacher les mains des victimes dans leur dos puis à les suspendre par les bras. Ce supplice déboîtait les articulations et les arrachait ; après quelques heures, l'issue était fatale (voir estrapade).
Dans les camps de concentration vignette|droite|Portail du mémorial du camp de concentration de Dachau.
Les camps de concentration ne visaient pas seulement à briser les détenus et à les exploiter, mais aussi à les détruire. Toutes les démarches quotidiennes, à travers l'arrivée et l'enregistrement des nouveaux prisonniers, le travail forcé, les baraquements, les places d'appel, s'accompagnaient d'humiliations et de harcèlementCompare:. L'arrivée, l'enregistrement et les interrogatoires des détenus étaient assortis de commentaires dédaigneux des officiers SS. Au cours de l'appel, les prisonniers étaient piétinés et battus. Les travaux forcés visaient à épuiser les victimes par des tâches absurdes et éreintantes.
De nombreux camps de concentration dirigeaient les travaux forcés au bénéfice de l'armée allemande. Pour les SS, les horaires de travail excessifs servaient à obtenir une production maximale.
À Auschwitz, sur détenus travaillant pour IG Farben, au moins sont morts. En moyenne, un travailleur en esclavage avait une espérance de vie inférieure à quatre moisAuschwitz Museum and Raul Hilberg: Die Vernichtung der europäischen Juden. Extended edition; Frankfurt, 1990 . Volume 2. Page 994f. . Les victimes de travaux forcés atteintes d'émaciation mouraient d'épuisement ou de maladie ou elles étaient tuées car devenues inaptes. Au cours des derniers mois de la guerre, des prisonniers sont assignés au percement de tunnels, prévus pour des usines d'armement : 30% sont mortsMichael Zimmermann, "Kommentierende Bemerkungen – Arbeit und Vernichtung im KZ-Kosmos", in: Ulrich Herbert et al. (Ed.): Die nationalsozialistischen Konzentrationslager. Frankfurt, 2002 , Vol. 2, p. 744 . Dans les camps satellites, installés à proximité d'exploitations minières et de sociétés industrielles, la mortalité était encore plus élevée, car que dans les camps principaux.
L'expression Arbeit macht frei (« Le travail rend libre ») était affichée à divers endroits dans les camps nazis. Le portail de Buchenwald porte la devise Jedem das Seine : « Chacun reçoit ce qu'il mérite ».
Extermination par le travail ailleurs En Union soviétique
Certains auteurs établissent un parallèle entre le goulag soviétique et les camps de la mortGunnar Heinsohn Lexikon der Völkermorde, Rowohlt rororo, 1998 Joel Kotek / Pierre Rigoulot, Gefangenschaft, Zwangsarbeit, Vernichtung, Propyläen 2001Ralf Stettner Archipel Gulag. Stalins Zwangslager, Schöningh 1996, Roy Medwedew Die Wahrheit ist unsere Stärke. Geschichte und Folgen des Stalinismus (Ed. by David Joravsky and Georges Haupt), Fischer, Frankfurt/M. 1973, en particulier dans la politique Est-européenne post-communiste. Toutefois, cet avis controversé fait l'objet de critiques : excepté pendant la guerre, la grande majorité des prisonniers ont survécu au goulag. Alexandre Soljenitsyne a évoqué les camps d'extermination par le travail dans son livre L'Archipel du GoulagAlexandre Soljenitsyne Arkhipelag Gulag, Vol. 2. "Novyy Mir," 1990.. Il estime que le système pénitentiaire soviétique éradiquait les opposants en les forçant à travailler sur d'importants chantiers publics (comme le canal de la mer Blanche, les carrières, les chemins de fer ou des projets urbains excentrés) dans des conditions inhumaines. L'écrivain politique Roy Medvedev soutient que . L'historien soviétique Alexandre Nikolaïevitch Iakovlev développe ce point, déclarant que Joseph Staline était Alexander Nikolaevich Yakovlev. A Century of Violence in Soviet Russia. Yale University Press, 2002. p. 15.
La théoricienne politique Hannah Arendt soutient que, même si le gouvernement soviétique appelait « camps de travail » tous les goulags, il n'en ressort que mieux que le travail dans certains pénitenciers était volontairement absurde, car Hannah Arendt The Origins of Totalitarianism, Harcourt 1985 edition, at 444 - 45". Elle opère une distinction entre les véritables camps de travaux forcés, les camps de concentration et les camps d'annihilation. Dans les véritables camps de travaux forcés, les détenus travaillent dans une liberté relative et sont condamnés pour une durée déterminée. Les camps de concentration présentent une mortalité extrêmement élevée mais leur objectif premier est le travail. Dans les camps d'annihilation, les détenus sont broyés systématiquement par la famine et l'abandon. L'autrice critique les conclusions d'auteurs qui voient dans les camps la mise à disposition d'une main d'œuvre à moindre coût. Elle estime que les soviétiques ont pu démanteler leur système pénitentiaire et leur économie n'en a pas trop souffert, ce qui démontre que les goulags ne tenaient pas une place majeure dans l'économie globale"Hannah Arendt The Origins of Totalitarianism, Harcourt 1985 edition, at 444 - 45".
D'après d'anciens documents internes sur le goulag, qui ont été déclassifiés, sur la période 1935 - 1956, environ 1,6 million de personnes ont sans doute péri dans les camps et colonies soviétiques de travaux forcés (sans tenir compte des camps de prisonniers de guerre). Sur ce total, quelque décès ont eu lieu entre 1941 et 1945A. I. Kokurin / N. V. Petrov (Ed.): GULAG (Glavnoe Upravlenie Lagerej): 1918–1960 (Rossija. XX vek. Dokumenty), Moskva: Materik 2000, , pp. 441–2, ce qui correspond à la période de guerre contre les nazis où l'ensemble de la population nationale vivait avec des rations réduites.