vignette|Rudolf Kastner en Israël, dans les années 1950. Le train Kastner ou train ou transport Bergen-Belsen est un convoi ferroviaire de 35 wagons à bestiaux qui, le , quitte Budapest, alors sous occupation nazie, et transporte plus de personnes juives d'abord à Bergen-Belsen puis en Suisse, en échange d'une énorme rançon.
Kastner a négocié avec Adolf Eichmann., officier SS allemand responsable de la déportation des juifs de Hongrie vers Auschwitz en Pologne occupée, pour obtenir la libération de quelque personnes juives moyennant de l'or, des diamants et de l'argent liquide. Outre le Comité d'aide et de sauvetage, le bureau de l’Information (Tajekoztato Iroda) du judenrat participa à l'organisation du transportRandolph L. Braham, « Le conseil juif en Hongrie », Revue d’Histoire de la Shoah, 2006/2 ( 185), 261-289.. Après un voyage de plusieurs semaines, où le train est détourné vers Bergen-Belsen en Allemagne, survivants parviennent en Suisse en août et .
Le train porte le nom de Rudolf Kastner (ou Kasztner), avocat et journaliste hongrois qui fait partie des fondateurs du Comité d'aide et de sauvetage, groupe basé à Budapest qui transportait discrètement des personnes juives hors d'Europe pendant la Shoah. Les négociations ayant abouti à ce sauvetage ont été très controversées après-guerre dans la communauté juive, et ont mené au procès Kastner et à son assassinat.
Négociations pour un train de rescapés et Trucks for blood vignette|Eichmann en 1942. Se fondant sur l’exemple erroné de la Slovaquie, les dirigeants juifs hongrois acceptent de négocierRandolph L. Braham, « Les opérations de sauvetage en Hongrie : mythes et réalités », Revue d’histoire de la Shoah, 2006/2, , 397-426.. Pour les SS, il s’agit d’éviter les principales difficultés dans la déportation des juifs de Hongrie et de récupérer la plus grande part possible de leurs richesses. Certains dirigeants juifs en étaient conscients, mais pensaient pouvoir gagner du temps. Rudolf Kastner a vu les négociations concernant les 600 Juifs pourvus d‘un visa comme un test du sérieux des autres propositions des nazisLeora Bilsky, « Judging Evil in the Trial of Kastner », Law and History Review, printemps 2001, Vol. 19, , 137..
Le , Adolf Eichmann propose de vendre Juifs contre des camions et du matériel de guerre à Joel BrandUnited States Holocaust Memorial Museum, « Rudolf (Rezsö) Kasztner, Holocaust Encyclopedia, consulté le 15 mars 2024.. Selon d’autres historiens, la rencontre a lieu pendant l'été 1944, et c’est le comité d'assistance qui voulait aboutir à un échange de fournis à l'armée allemande via l'Agence juive par les Britanniques en échange du sauvetage d'un million de JuifsHenry Rousso, « Juger Eichmann », Le bien commun, émission sur France Culture, 25 juin 2011Henry Rousso, « Il faut tuer Rudolf Kasztner », L’Histoire, no 374, avril 2012, p. 24-25. Eichmann demande, et le comité d’assistance accepte, des biens manquant à l’Allemagne : du savon (2 millions), de thé, de café, du tungstène, etcSonia Combe, « Quand Israël sacrifiait un héros », Le Monde diplomatique, mars 2024, 22.Sonia Combe, « La liste Kastner », En attendant Nadeau, publié le 8 décembre 2021, consulté le 15 mars 2024« Avril 1944 », Kasztner Memorial, consulté le 17 mars 2024. Ces livraisons devaient, au départ des négociations, permettre d’envoyer Juifs en Autriche plutôt qu’à Auschwitz. Les partisans de Kastner soutiennent que cet accord sur le train faisait partie d'un projet beaucoup plus important de négociations pour sauver tous les Juifs hongrois : d'après Joël Brand, camarade de Kastner au Comité d'aide, Eichmann lui aurait proposé d'échanger « un million de Juifs hongrois contre ». La proposition, dont la fiabilité demeure une question de spéculation selon l'historien Raul Hilberg ; Raya Cohen le considère comme « irréalisable »Raya Cohen, « Le débat historiographique en Israël autour de la Shoah : le cas du leadership juif. », Conférence faite à l’IHTP en mai 1998, Bulletin de l'Institut d'Histoire du Temps Présent, , octobre 1998. 59.. De même, la réponse à la question de savoir si c’est Eichmann qui a proposé le marché ou si c’est Kastner (comme l’écrit Leora Bilsky, partisane de KastnerLeora Bilsky, « Judging Evil in the Trial of Kastner », Law and History Review, printemps 2001, Vol. 19, , 119..), dépend de quel témoignage, celui d’Eichmann ou de Kasztner, est privilégié.
Le , Kastner est arrêté par le Sipo-SD, à l’instigation de Brand et Bandi Grosz, avec qui il s’oppose à propos de la mission à Istanbul. Il est libéré deux jours plus tard. Le , les déportations de masse des Juifs de Hongrie commencent. Le , Brand et Grosz partent pour Istanbul via VienneMai 1944 », Kasztner Memorial, consulté le 17 mars 2024. Joël Brand, pris pour un espion, est arrêté par les Britanniques dès son arrivée à la gare d’Alep et expédié en prison au CaireDavid Luban, « A Man Lost in the Gray Zone », Law and History Review, printemps 2001, 19-1, 165., mais peut communiquer avec les responsables sionistes locaux, ce qui lui permet de transmettre un message à l’ambassadeur des États-Unis à Ankara, Laurence Steinhardt, également juif. Les négociations avec l’Agence juive ne peuvent continuer. Kastner décide alors de bluffer, et continue les négociations, faisant preuve de chutzpah selon Tivadar Soros. Il rencontre Eichmann le , qui lui confirme que 600 Juifs détenteurs de passeports palestiniens peuvent être sauvés. En négociant, Kastner réussit à faire augmenter ce nombre à , contre plusieurs conditions : le versement d'une somme de à par personne sauvée ; le secret sur l’opération, qui garantissait aux SS de pouvoir mener leurs opérations de déportation dans le calme, en évitant un épisode semblable à l’insurrection du ghetto de Varsovie.
Pendant ces négociations, les déportations de Juifs continuent à un rythme de par jour« Décembre 42 », Kasztner Memorial, consulté le 17 mars 2024.
La plupart des passagers ne peuvent pas se procurer une telle somme. Aussi Kastner a mis aux enchères 150 places pour des Juifs fortunés de façon à payer les places pour les autres. En plus, l'officier SS Kurt Becher, l'envoyé d'Heinrich Himmler, insiste pour que 50 sièges soient réservés aux familles de personnes qui lui ont versé de l'argent personnellement afin d'obtenir de sa part certaines faveurs, moyennant la somme de par personne. Becher lors des négociations réussit aussi à augmenter le prix de la place de à Kadar, Gabor, et Vagi, Zoltan. Génocide autofinancé: le Train d'Or, le cas Becher et la richesse des Juifs hongrois. Central European University Press, 2004, .. Le montant total de la rançon est estimé par la communauté juive à , bien que Becher lui-même la chiffre à seulement de francs suisses(en): Ronald W. Zweig, Le Train d'Or : la destruction des Juifs et le pillage de la Hongrie, Harper Collins, 2002, .. Becher était motivé par sa croyance en la défaite finale de l’Allemagne nazie.
Les personnes qui montent dans le train sont sélectionnées par un comité restreint, formé de Kasztner, Otto Komoly, et d’autres dirigeants juifs hongrois du conseil central des juifs hongroisYIVO Institute for Jewish Research, « Kasztner, Rezsö », YIVO Encyclopedia of Jews in Eastern Europe, consulté le 28 octobre 2024.. Cette liste n’est pas établie librement par les membres du comité : alors qu’ils voulaient privilégier les enfants et les jeunes, Eichmann refuse, car il souhaite faire passer le transport pour un train de comploteurs sionistesPaul Sanders, « The "strange Mr. Kastner" - Leadership ethics in Holocaust-era Hungary, in the light of grey zones and dirty hands », Leadership, vol. 12, 1, 2015, 13.. Pour cette raison, il est impossible aujourd’hui de reconstituer la façon dont les passagers ont été sélectionnésP. Sanders, , 14.. En premier lieu, il y a de riches juifs, qui ont payé la rançon de l’ensemble des passagers ; des artistes, scientifiques et intellectuels ; des orphelins, des réfugiés de Slovaquie, de Pologne, de Yougoslavie ; mais aussi des personnes pour lesquelles on ne distingue aucun critère particulier. Parmi les passagers se trouve le rabbin antisioniste Joël Teitelbaum de la dynastie hassidique de Satmar ainsi que sa cour, quelques leaders du mouvement orthodoxe et néologue, des militants sionistes, Peter Munk, fondateur de Barrick Gold, leader mondial de la production d'orLe Point, 2011, , . ainsi que des juifs fortunés, des amis et la famille de Kastner. Par la suite, Kastner s’est défendu de ce dernier choix en indiquant qu’il l’a fait pour convaincre les autres de la sûreté du convoi. Un total de 338 Juifs venaient du ghetto de Kolozsvár (la plupart proches de Kastner). Il y avait aussi des journalistes, des enseignants, des artistes, des infirmières, des femmes au foyer avec des enfants, des paysans, des petits entrepreneurs. La liste des déportés a aussi été modifiée par Wisliceny.
Le , Wenia Pomerantz explique le projet à Moshé Shertok et David Ben Gourion. Le même jour, l’ambassadeur Steinhardt prévient le Département d'État. Shertok et Ben Gourion rencontrent le Haut-Commissaire britannique en Palestine le , MacMichael, et lui parlent du projet, qu’il rejette« Juin 1944 », Kasztner Memorial, consulté le 17 mars 2024.
Le , Kasztner est arrêté par la police hongroise avec sa femme, Hansi Brand, Sholem Offenbach, trésorier de la Vaada, et son épouse. Hansi Brand est passée à tabac, restant alitée une semaine. Ils sont libérés le , après intervention des SS.
En mai 1944, Kastner et beaucoup d'autres responsables juifs savent, après avoir reçu fin , le rapport Vrba-Wetzler, que les Juifs sont envoyés à la mort. Ce rapport est communiqué aux responsables des organisations juives dans l'espoir que les Juifs hongrois soient avertis qu'ils sont envoyés dans des camps de la mort et non dans des camps de regroupement. Ce rapport n'est pas non plus rendu public par Kastner et les autres responsables de la communauté juive hongroise Gilbert, Martin Auschwitz et les Alliés, Michael Joseph, 1981, .. C’est à peu près à cette période que des parachutistes juifs de Palestine, servant dans l’armée britannique, sont parachutés en Hongrie et rencontrent le comité d’aide. S’il est à peu près certain que les parachutistes sont dénoncés par leurs contacts hongrois, il est assuré que la réaction des membres du comité a été de leur demander de ne pas compromettre la réussite du sauvetage par le train, et de les laisser se débrouiller seulsLeora Bilsky, « Judging and Understanding », Law and History Review, printemps 2001, 19-1, 186.. Yoel Palgi a même témoigné que, effrayé qu’ils puissent semer le trouble chez les Juifs, Kasztner lui aurait conseillé de se livrer à la GestapoLuban, , 167..
En particulier, le , lorsque Kastner se rend à Kolozsvár, douze jours avant le début des déportations, il omet d'informer la communauté juive, mis à part les notables à qui il offrait des places sur le train vers la Suisse, du sort qui les attendMaurice Kriegel, « Jérusalem, années cinquante: le procès de la collaboration juive et l'affaire Kasztner », in Les Grands Procès politiques, dir. Emmanuel Le Roy Ladurie, éd. du Rocher, 2002, 181-193.. Les nazis leur avaient fait croire qu'ils seraient « réinstallés » dans le camp de travail de Kenyérmező, un lieu fictif. Selon l'historien Maurice Kriegel :