Süleymanlı, connu jusqu'au génocide arménien de 1915 sous le nom de Zeïtoun (), est un village situé dans la province de Kahramanmaraş, en Turquie. Jusqu'en 1915, la ville, alors à majorité arménienne, bénéficie d'une importante autonomie permise en partie par son implantation montagnarde la rendant facile à défendre.

Localisation et origine du nom Zeïtoun est une place forte située dans l'Anti-Taurus, au nord de la plaine de Cilicie. La cité est implantée sur une rivière éponyme, et est nichée au sein d'une vallée étroite coincée entre le fleuve Ceyhan et le fleuve Göksun, à 69km au nord de Kahramanmaraş. Le terrain y est montagneux et très accidenté. Sous le pseudonyme « Aghassi », l'écrivain arménien Garabed Toursarkisian, lui-même natif de Zeïtoun, fait une longue description de la géographie de sa terre natale dans un ouvrage qu'il consacre au sujet, traduit en français en 1897 par Archag Tchobanian.

Selon la carte de la ville reconstituée par le projet Houshamadyan, elle est ceinte par la rivière Shoughour à l'est et par la rivière de la Vallée à l'ouest. Jusqu'en 1915, elle est divisée en quatre quartiers, chacun bénéficiant de sa propre église ; on y trouve aussi une forteresse, un grand marché et un gymnasium.

Le nom de cette cité vient du mot arabe signifiant « olive », donné par les Turcs en référence aux nombreux oliviers qu'on y trouve. Si Zeïtoun est son appellation principale jusqu'au début du , ses habitants arméniens l'appellent Oulnia. Après l'établissement de la république de Turquie, la ville est renommée Süleymanlı en l'honneur du commandant militaire turc Süleyman Bey, mort face aux insurgés arméniens résistant au génocide en 1915.

Histoire Moyen Âge vignette|300x300px|Le Royaume arménien de Cilicie. La fondation de la cité n'est pas bien connue. La tradition raconte que les premiers habitants de la région de Zeïtoun sont des réfugiés arméniens fuyant la ville d'Ani, capitale du Royaume d'Arménie des Bagratides, après sa chute en 1064. Cependant, selon l'écrivain arménien Garabed Toursarkisian, Zeïtoun n'existe pas à l'époque du Royaume arménien de Cilicie (1080-1375) et n'est fondée qu'après sa chute. En effet, les Arméniens qui fondent la ville sont alors installés plus bas, dans la plaine, dans les cités d'Ané et d'Ané-Tsor. Les premières habitations construites à Zeïtoun (alors probablement connue sous le nom de Kegh) servent selon lui comme lieux de villégiature pour les gouverneurs d'Ané.

Selon la tradition, la cité est fondée alors que la dynastie des Roupénides agonise, soit probablement au début du . La tribu turcomane des Zulcadir, installée du côté de Marash, envahit Ané et défait les Arméniens, forcés de se retrancher sur les collines Saghir. Là, les Arméniens dressent un campement et chantent leur détermination ; un espion turcoman rapporte la scène à son chef qui, vexé de ne pas avoir remporté la victoire morale sur ses adversaires, décide de les attaquer de nouveau. Il défait encore une fois les Arméniens, qui se réfugient au pied du mont Bérid, à l'emplacement de ce que deviendra ensuite Zeïtoun. Cette nouvelle défaite ne suffisant pas à décourager les Arméniens, les Turcomans renoncent à les écraser définitivement.

Les Arméniens conquièrent la région au , peu après la mort du général Héthoum, serviteurs des derniers rois du Royaume arménien (notamment Constantin VI puis Léon VI). Selon Garabed Toursarkisian, sa veuve Zarmanouhie se réfugie pendant cinq ans dans les montagnes et réunit autour d'elle une troupe de 300 hommes. Avec son fils Kévork, ils prennent la forteresse de Gaban puis les localités de Goguisson, de Gantchi, de Fournous et d'Arékine. Cette troupe étend ainsi l'influence arménienne sur les villages de l'Anti-Taurus.

Ainsi, après la chute du Royaume arménien de Cilicie en 1375 et l'exil en France de son dernier roi Léon , Zeïtoun parvient, de même que Hadchen, Marache et Tomarza, à se maintenir en tant que principauté arménienne semi-indépendante jusqu'à la fin du . En effet, les descendants de Kévork gardent le contrôle sur la région du Taurus jusqu'en 1467, date de sa conquête par les Turcomans ; puis les fugitifs s'enfoncent en 1485 dans la montagne jusqu'à Zeïtoun et Hadchen pour y rejoindre les Arméniens locaux et s'y retrancher.

Au cours du , la ville accueille de nombreux migrants arméniens fuyant les assauts des Turcomans zulcadir de Shah Suar et venus de Pertous, de Gantchi et de Gaban.

Avant leur arrivée, Zeïtoun est divisée en quatre quartiers, chacun contrôlé par une famille dont aucune n'est d'ascendance princière : le quartier de Sourenian (en position centrale), contrôlé par la famille du même nom, vraisemblablement implantée dans la région depuis 1064 ; le quartier de Véri-Dagh (puis Yénidounia, en position haute), contrôlé par la famille Apardian, elle aussi vraisemblablement installée sur place depuis 1064 ; le quartier de Boz-Bair, contrôlé par la famille Chorvoian (peut-être venue de Pertous) ; le quartier de Gargalar, contrôlé par la famille Yaghoubian.

Les nouveaux arrivants, menés par les descendants de Kévork, se constituent en une famille, nommée Yéni-Douni (ou Yéni-Dounia), qui prend le dessus sur les quatre autres familles ainsi que le contrôle du quartier de Véri-Dagh. Pour ce faire, les Yéni-Dounia, quarante ans après leur arrivée, déciment les Apardian. Face au massacre, les autres familles s'unissent contre eux et les forcent à fuir ; ils reviennent 42 ans plus tard et s'installent durablement à Zeïtoun.

Époque moderne Le apparaît comme une période de prospérité pour Zeïtoun, qui tire un certain développement économique de ses mines de fer, de sa culture des oliviers et de ses vers à soie. Ce siècle voit aussi le développement culturel et religieux de la cité, notamment de son couvent, Sourp Asdvadzadzine, qui forme trois catholicos de Cilicie : Siméon , Ghazar et Khatchatour II.

Au début du , le diacre arménien Siméon de Pologne traverse l'Anatolie en 1612-1613 et passe par Zeïtoun : il rapporte que la ville possédait 800 maisons arméniennes avant son passage mais seulement 30 à son époque. Ce siècle voit un déclin de la cité qui épuise ses forces face à la persécution des tribus nomades locales.

Les Arméniens de Zeïtoun aident les Turcs ottomans à refouler les Turcomans, ce qui leur vaut la reconnaissance de leur indépendance par un décret du sultan Mourad IV le en échange d'un tribut annuel de 5000 piastres. Cependant, les « barons » (ou ichkhan, littéralement « prince », nom donné aux chefs des quatre familles) de Zeïtoun lèvent leurs propres impôts et n'envoient les impôts demandés par le gouvernement central ottoman que de manière partielle et sous la contrainte. Ils ont leurs propres lois et gouvernent de manière patriarcale. Ils n'emprisonnent pas les criminels, qui sont soit exécutés, soit soumis à une amende, soit exilés.

Il faut attendre 1740 pour que Zeïtoun se développe de nouveau et que les Arméniens récupèrent le contrôle de la région tout au long du siècle et jusqu'au siècle suivant. Cependant, entre la fin du et le début du , un conflit interne long de sept ans agite la cité, opposant les Yéni-Dunia et les Sourenian aux habitants des quartiers de Boz-Baïr et de Gargalar, et qui voit l'érection d'une palissade de bois séparant en deux la ville. Après le massacre quasi-total des Sourenian, le premier camp finit par être dominé et en est réduit à faire appel aux Turcs.

Face à la faiblesse des Zeïtouniotes, le gouvernement central envoie en 1805 une armée menée par Kalender Pacha, qui échoue à prendre la ville mais l'assiège pendant neuf mois, délai au bout duquel elle demande la reddition de la cité et le paiement d'un tribut de 20 000 piastres. Face au danger extérieur, la guerre civile prend fin : la cloison de bois est détruite et les habitants des quatre quartiers s'unissent pour chasser l'envahisseur lors d'une attaque surprise. Cette victoire et l'union retrouvée des Zeïtouniotes leur permet d'envisager à partir de 1810 une phase d'expansion territoriale en direction de Marache. Ainsi, la tribu des Beyazidli, l'une des deux tribus dominant Marache avec les Zulcadir, fait appel aux Arméniens de Zeïtoun en 1815 par l’intermédiaire de son chef Osman Pacha, alors en plein déclin. Une troupe arménienne met alors en déroute les forces d'Ahmed Pacha et permet à Osman Pacha d'étendre son influence. Ce dernier fait de nouveau appel à eux quelques années plus tard, et les Zeïtouniotes emportent là aussi l'affrontement au bénéfice de leur allié. Face à leurs succès, le gouvernement central ottoman envoie en 1819 une armée commandée par Tchapan Oghlou, mais elle aussi échoue à mater Zeïtoun.

vignette|Meneurs de la rébellion de 1862 en novembre : Nestor Ghazaros Ichkhanabet Shorvoghluyan, Kahana Der Movses Khatchouqentz et Yenidünya Astvadzadour Pasha.

Dans les années 1830, les forces égyptiennes d'Ibrahim Pacha battent les Ottomans et occupent la Cilicie. Les Arméniens de Zeïtoun s'allient alors avec des tribus kurdes locales pour combattre l'occupation égyptienne qu'ils considèrent comme une menace contre leur autonomie. Ainsi, Ibrahim Pacha tente sans succès de prendre Zeïtoun et Hadjin en 1835.

En 1849, face à ses échecs contre les Kurdes d'Akdja-Dagh, l'armée ottomane demande leur aide aux Arméniens de Zeïtoun en échange de concessions : ils envoient une force de 400 hommes qui parvient à investir la forteresse kurde et à donner la victoire aux Ottomans.

En 1853, le prédicateur Melikian Ardzruni Hovagim part de Constantinople pour s'installer à Zeïtoun. Là, il se fait une place et entreprend d'améliorer les défenses de la ville. L'année suivante, il entreprend un voyage pour récolter des fonds en Russie ; les barons tentent de l'en dissuader du fait de la guerre de Crimée, mais il prend quand même la route et finit pendu par les autorités ottomanes à Erzurum. Comme le note Louise Nalbandian, sa présence sur place dès les années 1850 montre que les Arméniens stambouliotes mais aussi ceux de Russie ont conscience de cette principauté semi-indépendante et qu'ils veulent en faire un lieu symbolique de résistance. Et, de fait, Zeïtoun devient ensuite l'un des berceaux du mouvement de libération nationale arménien avec Van et Erzurum.

Après la guerre de Crimée, les Ottomans confisquent certaines terres des habitants de Zeïtoun pour y installer des populations tatares (ainsi que des Circassiens du Caucase) fuyant la Russie, en violation du Hatti-Humayoun de 1856. Les Arméniens résistent à cette spoliation : s'ils n'ont pas de document légal attestant de leur propriété sur leurs terres, leur occupation séculaire les assure de cette propriété selon le principe de la prescription. Les autorités ottomanes ignorent les plaintes arméniennes et leur imposent une hausse des impôts. Les habitants repoussent plusieurs troupes turques : une troupe de 12 000 hommes menée par Khourchid Pacha et défaite le , une autre force venue procéder à la perception desdits impôts le , préfigurant la révolte de 1862.

Les barons arméniens de Zeïtoun défendent leur indépendance jusqu'au (combattant peut-être jusqu'à 57 batailles contre l'Empire ottoman durant son histoire) et représentent l'une des rares survivances de la noblesse arménienne médiévale. L'autonomie de cette principauté est en partie permise grâce à une tradition ancienne de fabrication locale d'armes et la fortification de la cité. Les musulmans ne sont pas autorisés à vivre au sein de ses murs, mais les barons contrôlent des villages turcs du voisinage.